[Dossier Mobilités] Edito - Décarboner la mobilité : assembler les solutions pour recomposer le système

Les pays développés, dont la France, se sont équipés de systèmes de transport puissants pour la mobilité des personnes et des biens. Réseaux routiers, parcs automobiles et flottes d’autobus, transports ferrés, aériens, maritimes et fluviaux, permettent de satisfaire les besoins de déplacement à courte et à longue portée. Au-delà du service rendu, il reste à satisfaire bien d’autres enjeux du développement durable. Au plan social, il faut servir l’ensemble de la population (enjeu d’inclusivité) et améliorer l’adhésion des riverains des infrastructures. Au plan économique, il reste à affermir tant le financement des infrastructures que celui des services collectifs dans le « cadre du quotidien ». Cependant l’enjeu prioritaire concerne l’environnement : atténuer et si possible annuler l’impact sur le climat, conformément à l’engagement de Zéro Émissions Nettes de carbone pris par la France en 2015 à l’horizon de 2050.

Une actualité ardente

Depuis l’année dernière, la vie sociale et économique subit de plein fouet la pandémie de la Covid 19. Pour « faire tenir le système », entretenir le tissu social et économique, il a fallu distancier les relations sociales, restreindre la mobilité, réduire certaines activités, soutenir financièrement les entreprises en difficulté. Cette gestion publique nous a révélé qu’il est finalement possible, face à des enjeux exceptionnels, de dégager des financements publics d’ampleur colossale : or, la transition climatique ne constitue-t-elle pas un enjeu exceptionnel ?

La gestion publique de la crise a également mis en évidence une hiérarchie des besoins de mobilité : priorité aux services civils de santé et de sécurité, puis aux approvisionnements de subsistance, ensuite à la production économique générale ; viennent après l’activité physique individuelle, et enfin les autres relations sociales et humaines. Chacun a accepté d’adapter sa mobilité individuelle, et les flux de trafic ont baissé drastiquement. C’est la plasticité de la mobilité qui est ainsi révélée.

En parallèle de la pandémie et de sa gestion, la France – comme d’autres pays – a tenu une Convention Citoyenne pour le Climat : il en ressort un projet de loi en cours d’examen par le Parlement. La mobilité y figure en bonne place, avec des mesures de décarbonation jouant sur le choix des modes, sur l’électrification et la promotion des énergies renouvelables, sur la recomposition des cadres de mobilité en promouvant la proximité. L’accent sur le climat mobilise ainsi les dispositifs établis par la récente Loi d’Orientation des Mobilités (LOM).

Problématique du dossier 

Construction21 consacre le présent dossier à la Mobilité Décarbonée. Le dossier explicite les enjeux et présente un éventail de solutions. Il est centré sur les territoires du quotidien : les villes avec leur périphérie, ou encore les territoires à urbanisation diffuse. Parmi les mots-clefs, aux côtés de Mobilité, Climat et Carbone : Energie, Modes de transport, Services de mobilité, Agencement de la voirie, Aménagement du territoire, et encore Eco-conception et Co-conception.

Des clefs pour décarboner la mobilité

Tout système de mobilité est « sociotechnique » car constitué fondamentalement d’une « demande de mobilité » d’ordre social et d’une « offre de transport » d’ordre technique. C’est pourquoi chacune des actions concerne en priorité l’un des deux volets, avant de se répercuter sur l’autre, puisque l’offre et la demande se façonnent mutuellement.

Du côté de la demande, la plasticité des besoins et des usages constitue un levier tout naturel : se déplacer moins et mieux, en privilégiant les destinations de proximité et l’usage des « modes actifs », marche et deux roues, qui sont « doux » pour l’environnement. Et les adaptations individuelles peuvent être facilitées et promues par l’aménagement urbain : localisation des activités dans la ville et ce en particulier à l’échelle du quartier, schéma multimodal de circulation et de stationnement à l’échelle locale et aux échelons supérieurs. La question de partager la voirie entre les modes concerne chaque tronçon.

Du côté de l’offre de transport, quatre axes de modernisation sont désormais largement reconnus : l’électrification, la connectivité, le partage et la délégation de conduite. Plus explicitement :

  • la mobilité électrique est une bonne nouvelle pour la réduction des émissions polluantes (voitures et scooters), mais aussi pour booster les deux roues actifs : vélos et trottinettes. Grâce à la mondialisation, des modèles performants sont devenus accessibles à prix modique, permettant d’amplifier le rayon d’action et couvrir plus largement les besoins de déplacement individuel. La recharge électrique est une fonction logistique destinée à devenir partie intégrante de la voirie. Et au côté des véhicules à batterie, d’autres formes d’énergie sont envisageables : hybride, hydrogène, ou carburants renouvelables.
  • la connectivité quasi générale des personnes et des véhicules rend disponible une information très riche, sur la localisation des activités comme sur la disponibilité des moyens de transport, et permet le calcul d’itinéraires modaux et intermodaux. Cette facilitation informationnelle est le pendant digital de l’agencement des circulations sur le terrain.
  • le partage des moyens - véhicules, places de parking et bornes de recharge, conducteurs aussi - motive un grand renouveau de l’offre de services. En effet les technologies de l’information permettent des services en plateforme qui assurent aussi bien la coordination des ressources, que la mise en relation entre clients et serveurs, avec pour chaque client un traitement en quelques clics pour s’informer, formuler sa requête, réserver, payer. Il en résulte une révolution économique des taxis (incluant les VTC), un nouvel essor du covoiturage, l’émergence de systèmes de véhicules partagés à deux roues comme à quatre roues… Pour favoriser leur usage, faut-il leur réserver non seulement des espaces de stationnement mais aussi des files de circulation, des « voies dédiées au covoiturage » ?
  • la conduite autonome des véhicules, déjà implémentée sur les lignes automatiques de métro, s’étend progressivement vers des milieux de circulation plus ouverts. Au stade actuel, les « robotaxis » sont des prototypes de haute technologie faisant l’objet d’expérimentations dans des milieux favorables : voirie américaine en climat sec, navettes lentes sur parcours agencés. Plus largement, des fonctions d’aide à la conduite « augmentent » le conducteur et renforcent la sécurité du trafic.

Contenu du dossier

Le dossier aborde chacune des facettes ainsi mentionnées par un ou plusieurs points d’accroche. Certains articles traitent principalement d’une solution technique spécifique. D’autres envisagent des combinaisons de moyens afin de privilégier des agencements cohérents dans l’espace territorial. Cette distinction est à l’origine de notre plan en quatre parties : 

« 1/ Enjeu climatique et solutions énergétiques » : entre considérations physiques, système énergétique, relations institutionnelles. A portée large et générique.

« 2/ Solutions modales : entre innovations et réinvention » : ici, chaque article traite d’une solution particulière pour un mode de transport routier ou ferroviaire, ou un service de mobilité partagée.

« 3/ Organiser la multi-modalité et partager la voirie » : là, les solutions modales telles que la marche, le vélo ou les services partagés, sont envisagées en contexte multimodal, en vue d’affermir leur place sur la voirie.

« 4/ (é)co-concevoir la mobilité pour planifier le territoire » : pour coordonner les choix, décliner les orientations stratégiques en options tactiques, sont proposés là des repères de performance (écoconception) ainsi que des méthodes pour forger ensemble le diagnostic et les projets (co-conception).

Implication des parties prenantes et action collective

Ainsi le plan du dossier enchaîne des enjeux généraux, des propositions de solutions techniques et des méthodes pour articuler les solutions dans l’espace territorial au service des enjeux généraux. 

La boucle peut être bouclée. Les citoyens, riverains et usagers, au-delà de leur représentation démocratique, peuvent contribuer activement à la co-conception des plans et à l’adaptation du système de mobilité. Mais le renouvellement du système existant repose également sur l’implication d’entreprises, pour proposer des innovations, promouvoir des implémentations et proposer des aménagements. Une large gamme de spécialités seront utiles : au-delà des opérateurs de services de mobilité et d’infrastructures, les offreurs de services à la mobilité (tel que Google qui a renouvelé notre « rapport à l’espace » grâce à ses applications géographiques), les fabricants de véhicules électriques à deux ou quatre roues, les équipementiers, les énergéticiens, comme les aménageurs et les constructeurs-bâtisseurs.

La mobilité est l’affaire de tous. Sa transition énergétique et climatique est une grande ambition à porter collectivement. Il faut en prendre la mesure pour l’envisager avec lucidité et l’engager audacieusement.

Par les informations et les perspectives que ce dossier apporte, il contribuera certainement à éclairer les acteurs et à stimuler leur engagement.

Remerciements

À Alice Dupuy, de Construction 21, pour ses initiatives, son activité dynamique et son aide continue tout au long de la préparation du dossier.

À Rosa Vicari et Maxime Trocmé, du lab recherche environnement VINCI ParisTech, pour leur aide précieuse dans le montage de ce dossier et la sollicitation des articles

 

Un édito co-signé par les rédacteurs en chef de ce dossier :

  • Fabien Leurent, professeur à l'École des Ponts ParisTech et chercheur HDR au Laboratoire ville mobilité et transport, dont il a été co-fondateur.
  • Nicolas Coulombel, maître de conférences à l'Ecole des Ponts ParisTech et chercheur au Laboratoire Ville Mobilité Transport (LVMT)
  • Catia Rennesson, chargée de mission "Voirie pour une ville durable" au Cerema
  • Laurent Jardinier, Chargé de mission recherche & approches nouvelles sur le champ mobilité/transport au Cerema

 


Article suivant :  #1 - La décarbonation de la mobilité : un enjeu multiscalaire et multiacteurs 

Un DOSSIER réalisé avec le soutien de :

 

 

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