L’art en ville, pour des rues (extra)ordinaires

Véritables ruptures dans nos parcours quotidiens, les œuvres urbaines nous invitent à prendre conscience des espaces dans lesquels nous évoluons. Elles apportent une touche d’étonnement, d’inattendu, nous permettant de nous réancrer dans les rues, places, routes que nous traversons. Rencontre avec Marc Aurel, Directeur artistique Studio Aurel Design Urbain et Thierry Marsick, Directeur de l'Éclairage Urbain, Ville de Lyon. Cet article s’inscrit dans le cadre du projet La Rue Commune, qui invite à repenser nos rues.

Qu’est-ce que l’art dans la rue pour vous ? Quelles sont ses formes ?

Marc Aurel : Une création peut être une œuvre sans pour autant être une œuvre d’art. Au sein de notre studio de design, nous concevons de nombreux objets pour la ville, des abribus, des luminaires etc., que nous considérons comme des œuvres. Ces créations n’ont pas besoin d’être extraordinaires pour embellir les rues. Elles doivent être efficaces dans le service proposé et créer, par leur forme, leur matérialité, un dialogue avec le contexte urbain où elles se trouvent.

Concernant l’art dans l’espace public, je pense qu'il faut davantage sortir d’un rapport distancié avec l’œuvre et envisager des créations à valeur d’usage afin de créer de nouvelles expériences sensorielles, visuelles et physiques. Les colonnes de Buren au Palais Royal, sur lesquelles il est possible de s'asseoir, de monter dessus et de se prendre en photo, illustrent pour moi parfaitement ce que devrait être notre rapport à l’art dans la ville.

 

Thierry Marsick : L’art en ville peut prendre des formes extrêmement diverses. A Lyon, nous travaillons depuis de nombreuses années cette expression au travers de la lumière. Lyon est connue par son savoir-faire sur ce sujet, tant sur la dimension événementielle, à l’image de la fête des lumières de Lyon, qui provoque de l’émerveillement décuplé, que sur la lumière pérenne, qui valorise certains bâtiments, mais va au-delà de la mise en valeur d’éléments de patrimoines en travaillant sur l’espace public avec une expérience sensible. Cette expression revêt de multiples formes et c’est bien cela aussi la magie proposée par le matériau lumineux. Par exemple, nous avons mis en lumière le Ciné Duchère à Lyon, un bâtiment très austère, avec de la couleur et avec une projection d’images de pellicules de cinéma, etc. C’est une transformation complète de la perception de ce lieu qui permet d’apporter une touche de poésie sur un territoire qui dans l’imaginaire de beaucoup ne se prête pas à ce genre d’exercice. Et pourtant !

Il me semble qu’il pourrait y avoir un troisième type, celui de la lumière éphémère, qui développerait une implication des habitants et des espaces urbains encore différente. Il pourrait s’agir d’objets lumineux installés dans les rues ou encore de détournements de luminaires par les habitants, etc.
 

(Cinéma Duchère - Creative Commons)


L’art et les installations lumineuses peuvent-elles être un facteur d’apaisement des rues ?

Marc Aurel : Je dirais que c’est un facteur de valorisation plutôt que d’apaisement. Une œuvre crée une rupture dans le parcours urbain. Elle le valorise en mettant nos sens en éveil en nous faisant prendre conscience de l’espace dans lequel nous déambulons. Qu’elle soit pérenne ou éphémère, une installation lumière incite à regarder différemment, même à parcourir autrement la ville.

Nous avons récemment inauguré le passage France Pejot à Lyon, gare Perrache, projet de mise en lumière que nous avons réalisé avec la SPL et le service de Thierry Marsick.

Notre intention a été de créer, en lieu et place d’un tunnel routier sombre et agressif, un espace apaisé, dédié aux piétons et vélos. La mise en lumière intimiste, conçue comme dans un espace intérieur, un musée, participe pleinement à la qualité de ce nouvel axe piétonnier.
 

Thierry Marsick : L’expérience sensible est d’autant plus forte quand arrive le temps de la nuit. Les sens sont encore plus en éveil. En novembre dernier, nous avons organisé des déambulations nocturnes dans Lyon avec des habitants, des techniciens et des élus. Nous avons pu constater nous-même à quel point les sens sont beaucoup plus développés la nuit et amplifiés. Cela accentue la perception d’un bien être ou de son contraire. Ainsi, la présence du végétal, de la lumière, de l’obscurité devient prédominante. L’enseignement de ces marches montre l’importance de construire une ambiance qui sera plus ou moins apaisée selon que la construction lumineuse est pensée ou ne l’est pas !

Mais ce qui ressort également de ces déambulations, c’est l’expression des habitants qui nous renvoie cette critique de la construction de l’espace nocturne, nous disant que la qualité du vocabulaire lumineux est le reflet de l’intérêt qu’on leur porte. Quand ce vocabulaire est porteur de cette qualité esthétique, y compris dans le mobilier, il devient un motif de fierté pour eux et de réappropriation de leur territoire.

 

L’art dans la rue peut-il contribuer à remplir certaines fonctions urbaines essentielles, de jour comme de nuit ?

Marc Aurel : L’art peut tout à fait répondre à de nombreuses fonctions urbaines, de mise en lumière, de signalétique, tout en maintenant son potentiel émotionnel, poétique.

A Paris, l’entrée de métro Palais Royal, coiffée d’une sculpture de Jean-Michel Othoniel est devenue pour les parisiens « l’entrée Othoniel », un objet signalétique structurant dans le paysage du quartier.

Les œuvres d’art dans l’espace urbain atténuent l’agressivité de la ville et apportent de la sensibilité, de la poésie dans des espaces qui en sont trop souvent dépourvus car trop techniques.
 

Thierry Marsick : Je suis assez d’accord avec Marc sur l’importance de la notion de valeur d’usage des œuvres d’art. L’espace public est d’une grande banalité. Parfois, il se suffit à lui-même, quand l'environnement a en lui-même une certaine beauté, qui invite à la contemplation. Tout le défi est d’apporter une touche de poésie, d’inattendu, sans céder à la tentation d’aller dans la surenchère de l’étonnement. Il faut accepter d’être dans une forme de banalité. Il est important d’aller au bout d’une certaine exigence de détails dans les projets d’aménagement. Les usagers percevront ces détails, même inconsciemment, et s’approprieront les lieux. Ces détails construisent in fine cette valeur d’usage.
 

Y a-t-il des espaces qui se prêtent mieux à l’art que d’autres ?

Thierry Marsick : Je ne pense pas qu’il y ait des lieux plus particuliers que d’autres. Certes, il est plus simple d’installer des objets artistiques dans des espaces ouverts comme les parcs, mais je crois aussi indispensable que l’art trouve sa place là où il y a de la tension perçue. Par exemple, nous travaillons beaucoup dans les passages couverts sous les voies ferrées, qui sont souvent assez détestables pour les usagers. D’ailleurs, dans le cadre du troisième plan lumière de Lyon, nous souhaitons développer une réponse qui dépasse le purement fonctionnel dans les lieux qui expriment de l'insécurité. Là où nous mettions simplement un luminaire jusqu’ici, nous allons à présent réfléchir à une réponse artistique.
 

Marc Aurel : Je ne pense pas non plus que certains espaces se prêtent mieux que d’autres à l’art. Dans les années 90, j’ai eu la chance de travailler avec la société LPA à la création des parcs de stationnement de la presqu’île de Lyon. Un projet ambitieux associant architectes, ingénieurs, designers et artistes. Chaque parc a donné lieu à la création d’une œuvre in–situ dans un univers assez improbable pour l’époque, celui de parcs souterrains. D. Buren, F. Morellet, M. Verjux, et bien d’autres artistes de renom ont joué le jeu et ces parcs sont devenus iconiques. Ils font aujourd’hui référence et sont visités. C’est donc bien l’illustration de la capacité d’intégration de l’art dans l’univers urbain, mais il faut, comme cela a été le cas pour les parkings de Lyon, intégrer l’artiste dès le départ au processus de conception général et créer de la transversalité entre les différents intervenants.
 

Qui sont les acteurs de l’embellissement de nos rues ? Comment impliquer les citoyens dans ces projets artistiques ?

Thierry Marsick : Les acteurs de l’art n’ont pas encore la place qui devrait leur revenir. L’artiste doit se faire une place dans les projets de transformation de l’espace public, qui sont fonctionnels et techniques. À Lyon, nous souhaitons développer toute une réflexion sur l’association des acteurs culturels (musée, écoles d’art, etc.) dans la construction des paysages.
 

Marc Aurel : Nous sommes passés d’un espace urbain essentiellement technique, dédié à l’automobile à la sécurité et à l’évitement des conflits piétons/voitures, à un espace à vivre, appropriable par les habitants. C’est un changement de paradigme important qui est intervenu ces 10 dernières années. Aussi, les citoyens sont aujourd’hui, de plus en plus intégrés aux réflexions urbaines par le moyen de la concertation, car il n’est plus possible d’imposer un projet, sous peine de ne pas remporter l'adhésion, voire d’être rejeté. La question de l’implication de citoyens dans les projets artistiques est donc aujourd’hui toute naturelle.
 

Thierry Marsick : Il faut également laisser la place à l’initiative non-coordonnée. Par exemple, il y a un artiste à Lyon qui vient combler des trous dans les sols avec de la mosaïque sans se concerter avec la ville et nous avons constaté que les habitants y étaient sensibles. Ou encore, sur le plateau de la Croix-Rousse, une personne sans domicile fixe a peint des luminaires. Les habitants ont demandé que ses œuvres soient conservées. Cela souligne bien la valeur d’attachement à ces formes d’expression artistiques non-coordonnées.
 

L’art est-il facilement accepté par les usagers des rues ?

Marc Aurel : Prendre en compte les besoins des usagers et le rapport au contexte est indispensable pour garantir l’acceptabilité d’un mobilier urbain ou d’une œuvre d’art. Dans les 2 cas cela participe d’une même démarche analytique et contextuelle. La ville n’est pas une galerie, un « White Cube » dans lequel sont exposées des œuvres d’art, c’est un lieu de vie. Une partie des citoyens ne sont pas forcément prêts à voir émerger des œuvres contemporaines dans des lieux historiques, comme cela a été le cas pour les colonnes de D. Buren. Mais la qualité du projet et le temps ont permis in fine l’acceptation de tous.
 

Thierry Marsick : L’art par essence n’est pas consensuel. Il faut accepter qu’une œuvre d’art ne parle pas à tout le monde. L’art passe par de l’irrationnel, par de l’émotion. C’est une rencontre qui se réalise ou pas… Cependant, à partir du moment où le propos autour d’une œuvre est bien établi, il n’y a pas de souci d’acceptabilité. Ainsi, nous allons bientôt fêter les 10 ans de l’illumination du cinéma Duchère à Lyon et nous n’avons pas eu une seule dégradation, alors que certains équipements sont assez accessibles.
 

L’art dans la rue peut-il devenir un commun ?

Thierry Marsick : Le commun, c’est celui de l’appropriation. Cela se traduit par l’attention portée à une œuvre et à la volonté de la préserver. Nous voyons bien que, quand nous arrêtons d’éclairer certains endroits, les habitants ont l’impression qu’une certaine beauté leur est enlevée. Tout l’enjeu est de trouver les moyens pour maintenir collectivement une œuvre dans le temps et de le transformer en bien commun.
 

Marc Aurel : Malheureusement, encore trop souvent, les œuvres d’art en milieu urbain sont conçues de manière autonome, distanciées, sans cohérence réelle avec leur environnement. Dans ce cas, les habitants ne se l’approprient pas et l’œuvre tombe en désuétude. Pour devenir un commun, l’œuvre d’art doit s’inscrire dans une relation enrichie avec la ville et les habitants.

 

Propos recueillis par Construction21 - La rédaction


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