« Aménager sans dénaturer, protéger l'environnement sans le scléroser ». Retour sur un temps fort des Assises Nationales du Logement et de la mixité urbaine

1149 Dernière modification le 08/06/2023 - 12:00
« Aménager sans dénaturer, protéger l'environnement sans le scléroser ». Retour sur un temps fort des Assises Nationales du Logement et de la mixité urbaine

 

À l’occasion de la 5e édition des Assises Nationale du Logement et de la Mixité Urbaine, la conférence "Des impacts du réchauffement climatique : agir avant qu'il ne soit trop tard" a réuni Patricia Savin, présidente de l'association ORÉE, et Sébastien Maire, délégué général de France Ville Durable. Interrogés par Pauline Polgar, directrice de la rédaction de Batiactu Groupe, ils ont partagé leurs perspectives concernant les défis environnementaux et humains auxquels les territoires font face dans leur quête d’un aménagement résilient et durable. 

Pauline Polgar : Quels sont les défis à relever par les territoires dans la lutte contre la crise climatique ?

Patricia Savin - Les territoires doivent à la fois répondre aux défis environnementaux majeurs climat, eau et biodiversité mais aussi, depuis la pandémie, aux défis humains, de telle sorte à préserver et promouvoir les liens sociaux et intergénérationnels. Pour cela, la manière de concevoir les territoires, les villes, les logements, et même les immeubles de bureaux, doit être repensée. Un défi juridique se pose également : nous devons disposer de lois qui incitent à l'action et qui accompagnent les initiatives participant à la résilience des territoires. 

Sébastien Maire - Nous entrons dans une ère où les limites d'habitabilité surpassent le besoin de développement. C’est pourquoi il est essentiel de trouver un équilibre entre les activités humaines et leur impact sur l'environnement, l'habitabilité et la biodiversité. Ainsi s'explique le concept de "donut économie" : nos activités doivent être insérées entre un plafond environnemental, représentant les limites planétaires, et un plancher social, incluant notamment la qualité de vie, la démocratie et la citoyenneté ; des éléments œuvrant à une transition écologique ambitieuse sans compromettre les acquis.
 

Face à ces défis, comment déployer des actions cohérentes ?

Patricia Savin - Nous devons agir simultanément à deux niveaux. À l’échelle macro, d’une part, selon le concept d'écologie industrielle et territoriale*, qui consiste à repenser chaque territoire dans son ensemble et à développer des projets ambitieux répondant aux besoins humains, en se basant sur un audit territorial. D'autre part, nous devons agir au niveau local en reconsidérant l'habitat et les logements actuels pour qu'ils deviennent de véritables lieux de vie, et non de simples "rangées de boîtes aux lettres". Nous pourrions par exemple créer des espaces de convivialité ou des ressourceries au sein des immeubles d'habitation collectifs !

*L’écologie industrielle et territoriale (EIT) est un levier pour mobiliser les acteurs de terrain en faveur de la transition écologique. Elle se concrétise par la mise en commun volontaire de ressources par des acteurs économiques d’un territoire, en vue de les économiser ou d’en améliorer la productivité : partage d’infrastructures, d’équipements, de services, de matières… En proposant des solutions territoriales, coopératives et innovantes de gestion des ressources, l’écologie industrielle et territoriale transforme les systèmes de production et de consommation en favorisant les fonctionnements en quasi-boucle fermée. Elle s’inscrit dans la démarche « réduire, réutiliser et recycler » de l’économie circulaire.

Source <https://www.ecologie.gouv.fr/lecologie-industrielle-et-territoriale


Ces projets suscitent encore des craintes, certains élus locaux peinant à les accepter. Comment les promouvoir ?

Sébastien Maire - Il existe déjà des actions, des solutions et des leviers à exploiter. Il faut tout d’abord que nous mobilisions les données qui nous permettent d’étudier et de modéliser chaque territoire. Les données du GIEC, par exemple, ne sont pas pertinentes à l'échelle locale, alors que les agences de l'État produisent des données qui permettent de définir les enjeux propres à chacun. Il est donc essentiel de fournir aux élus locaux un diagnostic actualisé et précis de leur territoire chaque année. Cela permettra de déterminer la manière de créer des espaces qui offrent de véritables services écosystémiques durables, tout en respectant les neuf limites planétaires et ainsi d’aménager des territoires résilients.
 

Quels sont les freins et les leviers d’une politique territoriale adaptée ?

Patricia Savin - On retrouve des freins et des leviers d'ordres juridique et humain. Les freins se caractérisent par des contradictions complexes à dépasser. Par exemple, au niveau juridique, nous avons des réglementations telles que la loi ZAN (Zéro Artificialisation Nette), tout en étant incités à construire davantage pour répondre au besoin croissant de logements. Au niveau humain, alors que nous sommes généralement favorables au développement des énergies renouvelables, rares sont les individus qui les acceptent près de chez eux. 
Pour ce qui est des leviers, du point de vue juridique, nous disposons depuis plusieurs années de lois offrant un cadre incitatif. Sur le plan humain, l'innovation, la créativité et les ressources des individus sont des atouts considérables qu’il est important de soutenir et de stimuler pour repenser les territoires.

Sébastien Maire - L'éducation populaire en est également un levier. Ainsi, il n'est pas nécessaire de mettre en place de nouveaux dispositifs, qui attireraient principalement ceux qui sont déjà convaincus, mais bien d'intégrer ces discussions dans des espaces existants, que la population s’est déjà appropriés, à l'image des maisons de quartier. Les effets du changement climatique devenant de plus en plus visibles, il y a une réelle demande pour de tels espaces d’échange et de conception. 

La transformation de l'économie, des emplois et de la formation est également souvent négligée. Les schémas régionaux, par exemple, doivent promouvoir une offre de formation plus adaptée aux enjeux actuels et aux besoins de demain. Un fossé se creuse, car les acteurs économiques, eux, bougent très vite.

Un autre levier important consiste à adopter une vision globale et cohérente, car il n'y aura pas de transition dans la compétition. Il est en effet contre-productif que les territoires entrent dans une logique de compétition d'attractivité. Nous devrions plutôt chercher à exploiter les logements vides existants en favorisant l'industrialisation dans ces régions, plutôt que de bâtir ailleurs. Actuellement, nous construisons des bâtiments qui risquent d’être abandonnés avant même d'avoir atteint leur fin de vie ! Sur le littoral par exemple, les logements neufs ont de grandes chances de devenir obsolètes lorsque la crise climatique entraînera une baisse considérable de la qualité de vie sur ce territoire.
 

Quelques mots pour conclure ?

Patricia Savin - Il faut aménager sans dénaturer et protéger l'environnement sans le scléroser. Ce n'est pas une tâche facile, mais c'est l'objectif vers lequel nous devons tendre. Pour mettre en œuvre une transition ambitieuse, nous devons également oser agir en dehors des schémas traditionnels.

Sébastien Maire - Il est impératif d’adopter une vision plus holistique des enjeux et des actions à entreprendre.

 

Chaque année, les Assises Nationales du Logement et de la mixité urbaine permettent à tous les acteurs de l’habitat et de l’immobilier de faire le point sur les réglementations en cours, de découvrir les solutions et services innovants et de se nourrir du partage d’expériences. 

Construction21 est partenaire de cet évènement Batiactu Groupe.

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