Edito de Laurent ROSSEZ | A la quête d'une nouvelle forme de croissance

 transition écologique  croissance durable  BTP  GES  bas carbone
Publié par Juliette LAVISSE

2019, au bilan, comment ça va? …

Comme ce qui a été fait en introduction du Congrès #CitiesToBe, il est essentiel de régulièrement « réviser nos classiques », c’est-à-dire pour notre secteur, de garder un œil sur les données scientifiques incontestables – qui sont parfois dures à regarder en face – mais très utiles pour évaluer la situation. Cela est essentiel pour garder la motivation dans notre recherche impérative de changements de modèles.

Croissance structurelle des consommations énergétiques

Nous sommes face à une croissance structurelle des consommations énergétiques planétaires qui restent à 85% fossiles (pétrole, charbon, gaz). L’augmentation annuelle de la population mondiale d’environ +1% est assortie d’une augmentation moyenne du niveau de vie, donc de la demande individuelle moyenne en énergie, de +2%. Cela provoque sur 10 ans, en 2020, une hausse structurelle de  (1,01×1,02)^10=+35% et sur 30ans, en 2050, une multiplication par (1,01×1,02)^30=×2,44 ! Face à cela la France ne peut que se montrer exemplaire.

Poursuite de la hausse des gaz à effet de serre

Les émissions mondiales de G.E.S. continuent d'augmenter, avec 37 Giga tonnes en 2018, c'est +2,7% par rapport à 2017. Le 15 Mai 2019, l’atmosphère a atteint un niveau de concentration record depuis 3 millions d’années, à 415ppm (g/t). Les effets d'une telle concentration sont connus, ils s'opèrent avec un décalage de 50 ans. Nous sommes sur le scénario émetteur du GIEC à +5 ou +6° C avec la plupart des régions devenues inhabitables à la fin du siècle.

Le pas à pas de la stratégie bas Carbone française

Les émissions de G.E.S. en France, selon la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC), visent la neutralité en 2050, et devraient se situer sur une trajectoire théorique à -1,5% annuel sur la période 2010-2020 | -3,5% sur 2020-2030 | -4,5% sur 2030-2040 | et -8,5% sur 2040-2050. Dans l’absolu, la première marche était tout à fait atteignable et plus on progresse, plus le challenge est ardu. C’est la raison pour laquelle nous parlons d’urgence, car plus on attend, plus la marche à franchir sera considérable. Démarrer avec -1,5% permettait de ne pas se démoraliser dès le départ !

La dure réalité de nos émissions de carbone depuis la COP21

Pour autant, la réalité actuelle depuis la COP21 en 2015 est toute autre, car la France a émis +1,7% en 2015 | +3,6% en 2016 | +3,2% en 2017 | et enfin -4,2% en 2018 (première baisse depuis 4 ans dû à un hiver doux avec les centrales fossiles à l’arrêt). Au global nous avons fait +4,1% de hausse d’émission de G.E.S. au lieu des moins 6% escomptés. Il faut réagir vite car « Le train est en train de passer ».

Le BTP est bien une part du problème

Les répartition des émissions de Gaz à Effet de Serre en France [465Mt en 2017; 1% des émissions mondiales] se répartissent ainsi : les transports 28% (dont une part due au BTP), le résidentiel 21% (usage des unités bâties), l’agriculture 19%, l’industrie manufacturée 18% (dont une part due au BTP), l industrie de l’énergie 11% (dont une part due au BTP), les déchets 3% (dont 40% issus du BTP avec 220Mt/an dans les TP et 40Mt/an dans le bâtiment). Au total notre secteur BTP France représente 33% des émissions (construction 12% et utilisation 21%). Nous représentons la plus grosse part du problème donc nous sommes une bonne partie des solutions. Ne lâchons rien !

Les bras de leviers employés sont-ils à l’échelle des enjeux ?

A la lumière des faits, nous pouvons sérieusement douter que les leviers retenus soient à la hauteur des enjeux.

La rénovation énergétique du parc ancien

Par exemple la rénovation énergétique suffit-elle ? Assurément non, car en France  avec 36 millions d'unités bâties, avec seulement 12% classées au DPE en A-B-C (A-B-C<20kg eqCO2/m²/an) et surtout 53% classées D-E (20kg à 55kg). Les catégories D-E représentent 19 millions d'unités bâties à réhabiliter. Cela se traduit par 38 années (la fin de l’aventure en 2057 !) pour régler le problème au rythme visé, mais jamais atteint, de 500 000 unités rénovées thermiquement par an (alors que l’on n'a jamais réussi à atteindre 300 000 unités rénovées par an).

Les plus fragiles devraient figurer comme une priorité absolue

La précarité énergétique est-elle analysée avec suffisamment de clairvoyance ? La réponse est négative car il existe une forme aux conséquences largement sous-évaluée, à savoir la précarité énergétique d’été. Celle qui consiste à voir la population lutter de façon inégalitaire contre les excès de chaleur pour ne pas trop en souffrir.

En effet, sans effets rebonds opportunistes, une hausse de la température moyenne de 3°C provoque 25% de consommations en moins en hiver en France. Mais par contre, il y a une montée à 2 chiffres de la climatisation, notamment dans l’habitat. Avec de nombreux désagréments et dangers car notre parc électrique nucléaire n’est absolument pas adapté à être plus sollicité en été qu’en hiver avec des rivières et fleuves trop chauds. Sans prise de conscience, c’est pourtant ce vers quoi nous nous dirigeons.

Les plus précaires sont ceux qui pâtiront le plus du recours massif à la climatisation qui semble se profiler à l’horizon, car ils subiront la double peine, ils ne pourront pas se payer le surcoût que cela représente, et verront leur atmosphère se réchauffer par le choix des plus aisés. Une politique clairvoyante d’adaptation aux dérèglements climatique doit être en premier lieu centrée en direction des publics les plus fragiles.

Portons-nous nos efforts professionnels au bon endroit ?

Beaucoup d’entreprises adoptent une démarche respectueuse de l’environnement dans l’organisation du travail avec par exemple l’introduction du télétravail, l’augmentation des visioconférences pour diminuer les transports, le tri des déchets, les questionnements sur les repas en entreprise (lutte contre les emballages jetables, nourriture non systématiquement carnée), etc… Cela est va dans le bon sens et il faut continuer à s’améliorer quotidiennement sur ces aspects. Mais pour autant, dans notre secteur : le bras de levier le plus puissant est la qualité de ce que nous concevons et construisons ! Faisons le calcul.

Un Français émet environ 12 tonnes de CO2 par an répartis ainsi : 30% via le résidentiel (dont une part au travail), 30% via les déplacements (dont une part au travail), 15% via son alimentation et 25% via sa propre consommation de biens et services. En prenant l’hypothèse conservatrice que 1/3 de ces émissions s’opèrent en entreprise, cela représente autour de 4t émises au travail par individu de notre secteur par an.

D’un autre coté, en admettant qu’en moyenne un individu travaillant dans la construction génère 100 k € de chiffre d’affaire par an, en étant payé 10% du coût des travaux (chiffres approchés permettant une approche simple) : on peut résumer en disant qu’une personne intervient directement sur 1M€ de travaux par an. A 1500€/m2 SHON, c'est environ 666m² dont chacun de nous « s’occupe » directement. Avec une moyenne de 1 tonne de G.E.S. émis par m² sur 50 ans, cela représente un « volume » approché de 666 t de CO2 sur lequel chacun peut agir par an.

Que des 6 ? Ces chiffres sont « diaboliques » et implacables : en diminuant de 10% les émissions de nos projets (construction et usages), cela représente 66 tonnes de G.E.S. «économisables» par an. Alors que 10% d’attention portée à son propre bilan carbone au travail ne représente au mieux que 0,5 t : tous les « petits » gestes vertueux effectués en entreprises sont 130 fois moins efficace que « construire mieux » !

Je ne dis absolument pas qu’il ne faut pas faire de bilan carbone dans son entreprise. Car c’est déjà rentable d’être plus sobre et surtout très exemplaire et éducatif. Je dis juste que le bras de levier le plus puissant est bien de chercher à construire différemment et mieux, de construire moins, d’offrir plus avec moins d’impacts, de trouver les modèles vertueux et pérennes du biosourcés, de rénover plutôt que de construire, de recycler beaucoup. Bref changer de modèle !

Car vu le secteur dans lequel on réfléchit et conçoit : c’est bien dans la nature de ce que l’on construit, voir évite de construire à service comparable, que l’on peut agir fortement pour diminuer le dérèglement climatique. Tel est mon discours. Et nos marges de progrès restent énormes !

C'est ce qui nous rend positifs, convaincus et engagés à NOVABUILD.

Osons dire que la croissance n'est plus la solution

La croissance verte est un leurre

Nous sommes de plus en plus nombreux à être conscients que la fameuse croissance a ses limites.  Disons-le, quitte à choquer, « la croissance verte » est un leurre.  La croissance verte est un leurre dans la mesure où elle n’est pas associée à une véritable transformation de la manière de créer de la valeur. Si les modifications sont incrémentales, sans véritable remise en cause de l’ordre établi jusqu’alors et qui marque ses limites, cela ne fait que repousser la véritable prise de conscience permettant de sacraliser l’humain, le non humain, finalement la nature et la vie.

Changer de régime

De plus en plus de gens intègrent l'idée qu’une nouvelle forme de développement est impérative et que sur de nombreux aspects consuméristes il va falloir "passer sérieusement au régime" aux plans personnel et professionnel avec un besoin crucial de lois équitables pour encadrer cela. A l’inverse, la société du « black-friday » est la manifestation d’un aveuglement affligeant.

Privilégier le « pouvoir de vie » au « pouvoir d’achat »

Cela passe par une remise en cause de nos critères sociaux, économiques et politiques actuels parce qu’il s’agit bien de privilégier le « pouvoir de vie » au « pouvoir d’achat ». Il est évident que la valeur symbolique que nous donnons encore à la création des certains projets exubérants, à la possession de certains biens ou à la réalisation d’actes individuels tous de plus en plus visiblement nuisibles à la nature et donc à d’autres êtres humains ou vivants, va de plus en plus être dépréciée. 

Pour une nouvelle forme de croissance

Bien entendu, ce n’est pas un retour en arrière qui est prôné mais une nouvelle forme de croissance, beaucoup plus intéressante et surtout viable sur le long terme. Une croissance tout à fait à même de créer de l’activité, ambitieuse, nourricière au sens large, sans se rabougrir, ni végéter !

Cette nouvelle croissance recherchée n’est pas purement économique, expansionniste et consumériste avec tout son lot de prédations, inégalités croissantes au regard des dérèglements attendus, voire de protectionnisme et d’intolérances de toute sorte.

C’est d’abord la croissance de la connaissance, des savoirs, de l’empathie, de la conscience écologique, au final de l’intelligence individuelle et collective. Il y a énormément de changements et de ressources à mobiliser dans l’éducation, dans la formation, dans l’organisation du travail, dans la recherche de l’optimisation et de l’efficience des systèmes productifs.

La mise en œuvre des dynamiques de réappropriation locale, des différents modèles participatifs, de la « réparation » environnementale ou urbaine, de la gouvernance des transitions comme celle de l’énergie, tout cela requiert des expertises, progrès, investissements, développements partagés qui sont tout sauf la décroissance ou le recroquevillement sur soi !

L’économie de la préservation, du réemploi, de la réhabilitation, du partage ou de la mutualisation, de la simplicité à services rendus équivalents, requiert des talents, de la recherche, des mises au point innombrables.

Proposer des biens et services en phase avec la nature

Assurément les leaders de demain sont les entreprises sorties de la fuite en avant et qui proposeront des biens et services inscrits dans un cercle vertueux symbiotique avec la nature. Ce dont nous ne percevons même pas encore la possibilité, c’est dire l’immensité des « richesses » à créer pour préserver ce qu’il y a de plus précieux : la vie !

Sauver l’avenir est un programme en soi capable de fournir une activité économique, intellectuelle, éthique et nourricière au sens large pour les décennies futures. Osons !

Le nouvel Appel à solutions Climat de NOVABUILD pour changer de modèle

En 2020, l’urgence climatique devient le fil rouge des actions de NOVABUILD. Nous lançons un grand Appel à Solutions Climat avec, deux thèmes structurants dans la lignée de #CitiesToBe : l’Atténuation du dérèglement climatique + et l’Adaptation à ses conséquences.

L’objectif de cet Appel à Solutions est d’accélérer la nouvelle forme de développement, plaçant la préservation de l’environnement comme préoccupation n°1, ce à quoi notre secteur ne pourra échapper. Il s’agit donc de l’identification et le montage de projets aussi bien technologiques que non-technologiques, et de faciliter l’accès aux outils de soutien à l’innovation, pour enclencher la réduction massive des émissions de gaz à effet de serre et s’adapter aux chocs climatiques.

Cet appel à innovations s’adresse à tous les acteurs de la construction, quel que soit son statut ou son niveau d’intervention dans la chaîne de valeur. Les projets collaboratifs pourront regrouper des entreprises, des laboratoires, des organismes publics ou para-publics, des cabinets d’architectures, des entreprises unipersonnelles, des porteurs de projets individuels, ou des associations.

Les porteurs de projet peuvent déposer, jusqu’au 27 février 2020, un dossier de pré-sélection succinct (www.novabuild.fr/appel-innovations) par courrier électronique. Chaque dossier sera sélectionné selon une liste de critères précis, par le Conseil Scientifique et Technique de NOVABUILD que je remercie pour son implication et sa contribution aux objectifs de NOVABUILD.

Dans la dynamique du passage à l’action lancée à #CitiesToBe, je vous attends donc tous très nombreux à venir amplifier le mouvement des engagés et contribuer à la mise en œuvre de solutions collaboratives et concrètes qui doivent remettre notre secteur sur la trajectoire à faible impact, et adaptative, qui doit faire exemple autour d’elle !

Je vous souhaite à toutes et à tous d’ici là de joyeuses et reposantes fêtes de fin d’années entourés de vos proches. Revenez tous en forme pour attaquer 2020 dans la transformation volontaire et souriante à laquelle nous aspirons pour trouver le sens d’avancer !

   

Laurent ROSSEZ, Président de NOVABUILD.

 
 
 
 
 
 

 

Article publié sur NOVABUILD
Consulter la source

Modéré par : Alice Dupuy

Autres actualités dans "Opinions"

Suivez la jeunesse

Publié le 20 févr. 2020 - 09:50

Les mesures phare, les mesures choc qui devaient découler à l’issue de la Cop 24, les décisions courageuses des gouvernants… Les jeunes, bien au-delà de postures politiques partisanes, n’ont rien vu de concret pour palier les enjeux (...)

Pourquoi le développement de la construction Hors-site est-il inéluctable ?

Publié le 17 févr. 2020 - 09:00

La France découvrait il y a un an, avec le Magazine Hors-site le monde de la construction Hors-site, les trois premières parutions vous on fait découvrir des ouvrages impressionnants dans le monde entier, mais également un véritable (...)

Manifeste de la construction hors-site

Publié le 12 févr. 2020 - 09:00

L’industrialisation de la construction est en train de devenir incontournable, le coup est déjà parti à l’étranger mais pas encore en France. Pour faire face aux enjeux du 21ème siècle, il est nécessaire pour notre pays d’accélérer (...)


Commentaires