Le réemploi dans les projets immobiliers neufs : de la marginalisation à l’intégration systémique

Le réemploi dans les projets immobiliers neufs : de la marginalisation à l’intégration systémique


Éviter 700 T de CO2 équivalent en réemployant 10 000m2 de faux plancher, voilà une proposition alléchante sur le papier pour un maître d’ouvrage, mais est-elle bien réaliste sur chantier ?

De plus en plus de maîtres d’ouvrages développant des projets de réhabilitation font quasi systématiquement un diagnostic matériaux et mettent en place de la déconstruction sélective, créant ainsi de nombreux gisements, propices au développement du réemploi.

Il est désormais temps d’aller plus loin et de s’approprier ces gisements pour des projets de constructions neuves et de réhabilitation, en évitant l’écueil d’« effet d’annonce » lors de la commercialisation qui ne sera pas respecté après coup. 

Pourquoi chercher à mettre en place du réemploi ?

Dans un contexte de raréfaction des ressources et de fluctuation des prix sans précédent (+7,7% en 1 an sur le BT01 – juillet 2021 / juillet 2022), il semble de plus en plus pertinent d’avoir recours à des ressources proches et déjà existantes dans leurs formes finales en ayant recours au réemploi. 
 
Le tableau ci-dessous, réalisé dans le cadre du projet de réhabilitation de l’immeuble 60b Iena par REDMAN, illustre la diversité des gisements ainsi que l’économie carbone associée à cette phase de déconstruction.
Nota : les valeurs carbone sont tirées de l’étude réalisée par MOBIUS, AMO réemploi sur le projet. 

Le tableau met en avant qu’il y a également une économie carbone, loin d’être négligeable, induite par le recours au réemploi. 
Avec l’arrivée de la Réglementation Environnementale 2020 (RE2020), le réemploi n’a en effet jamais eu autant sa place dans la recherche d’économie carbone. Celle-ci prévoit que :

Les composants réemployés sont considérés comme n’ayant aucun impact, les valeurs des impacts pour tous les modules du cycle de vie sont donc nuls

A titre d’exemple, les tableaux présentés plus bas mettent en évidence l’économie carbone potentielle sur un projet de logement sur lequel le réemploi a été étudié. Il ressort que, sur un projet de logement, il est possible avec seulement 17 éléments (réemployés au maximum des quantités) d’éviter 205 T de CO2 équivalent soit environ 18 kg CO2 éq/m² SHAB.

Dans une période de prise de conscience générale sur les enjeux du réchauffement climatique, il est par ailleurs cohérent de mettre en avant l’aspect carbone des projets de construction et notamment l’impact carbone total du projet. Le recours à des matériaux issus de filières de réemploi n’est donc pas un tabou (certains arguant encore malheureusement que cela est synonyme de baisse de la qualité des produits) mais bien un argument supplémentaire en faveur du projet. 

Comment passer de la théorie à la pratique ?

La première étape n’est pas des moindres et s’avère essentielle jusqu’à la fin du projet : la volonté du Maître d’Ouvrage (MOA). Ce dernier doit pouvoir insuffler, tout au long du projet, la motivation aux différents acteurs du projet en restant actif sur le sujet. Sans cette impulsion, le risque est que les différents acteurs fassent passer le réemploi au second plan et que cela réduise le champ d’action final. 

Le MOA ne doit pas être seul pour autant, il est nécessaire que celui-ci se fasse accompagner par un Assistant Maitrise d’ouvrage (AMO) spécialisé dans le réemploi. Il existe de plus en plus de structures, selon le projet et le fonctionnement côté MOA la mission pourra être plus ou moins étendue. 

Les principales missions de l’AMO tout à long du projet sont :

  • Établir, suivre et mettre à jour une liste des éléments du projet pouvant être issus du réemploi,
  • Aider les intervenants à intégrer dans leurs CCTP les références au réemploi,
  • Aider les entreprises pendant le chantier pour l’identification des gisements, suivre des objectifs, piloter le processus de validation des gisements utilisés,
  • Livraison : transmettre des éléments nécessaires à la mise à jour de l’Analyse du Cycle de Vie (ACV), intégrer du réemploi dans le DOE, bilan global du réemploi.

Un autre élément clef est d’intégrer l’ensemble des intervenants dans la démarche notamment l’architecte et le contrôleur technique qui doivent être au courant dès le début de la collaboration, que du réemploi est prévu.
L’architecte jouera en effet, notamment en bureau, un rôle clef car il doit concevoir son projet en intégrant cette notion de réemploi et en acceptant par exemple de ne pas savoir à l’avance quels luminaires ou quel carrelage seront dans le hall. Le contrôleur technique, lui, pour valider les gisements qui seront mis en place sur le projet.

À noter qu’il est important de prévenir son assurance du recours au réemploi afin de vérifier qu’il n’y a pas de surprime ou l’identifier s’il y en a une.

Une fois l’équipe montée il est temps de se fixer un objectif de réemploi. On voit souvent des objectifs fixés sur la base d’une masse totale d’éléments réemployés. Cette valeur ne correspond cependant pas à grand-chose puisque la masse est sans lien direct avec l’empreinte carbone de l’élément. Le tableau 1 met d’ailleurs très bien cela en évidence avec 254 kg de charpente bois ayant un impact carbone de -0,02 kg éq. CO2 contre +1782 kg éq. CO2 pour 300 kg de couverture zinc.

Une autre façon de faire est d’établir une liste des éléments susceptibles d’être issus du réemploi sur le projet, de les quantifier en quantités et en impact carbone. Cela permet de mettre en évidence une valeur d’économie carbone potentielle maximale de réemploi qui va servir de base pour l’objectif.
À noter qu’il existe une liste de 29 éléments établis par le CSTB disponible sur leur site qui peut servir de base de réflexion. 

Pour illustrer le propos voici deux listes exemples, la première sur un projet de logement réalisé en région parisienne, la deuxième pour le projet BLACK à Clichy-La-Garenne, piloté par REDMAN.

Sur le logement, la particularité est qu’il est encore compliqué d’avoir recours au réemploi dans les parties privatives, les 17 éléments retenus se concentrent donc dans les parties communes. Cela réduit le champ mais le total est d’ores et déjà non négligeable avec 205 T de CO2 équivalent évitées soit environ 18 kg CO2 éq/m² SHAB
L’empreinte carbone moyenne en logements, pour la partie Produits de Construction et Équipements (PCE), étant de 600 kg CO2 éq/m² SHAB, cela représente donc 3% de l’empreinte PCE du projet !

A noter que la part de l’empreinte PCE dans un projet totale est de l’ordre de 75% de l’empreinte totale du projet (entre 65% et 85%), contre 15% à 30% pour la partie énergie et 1% à 5% pour les contributeurs eau et chantier.

Pour l’exemple de projet de bureau, la liste est encore plus réduite et pourtant cela représente 8,1% de l’empreinte PCE du projet. Les dalles de faux planchers constituent le socle avec près de 77% de l’économie carbone, les autres éléments se recoupent avec la liste établie pour le logement : chemins de câbles, dalles sur plot, luminaires et peinture.
Pour la peinture, il s’agit d’un cas un peu particulier avec un produit spécifique, l’entreprise revalorise et transforme les peintures inutilisées. La différence d’impact carbone par rapport à une peinture « classique » a ici été comptée comme une économie liée au réemploi.

 

Une fois la base mise en évidence, et selon l’ambition du projet, un objectif réemploi est à définir : atteindre 10% de l’économie carbone maximale identifiée est un bon ordre de grandeur pour que cela soit réaliste et atteignable sans trop de difficultés. 

C’est notamment ici qu’il faut être vigilant pour ne pas voir trop grand. Si votre projet a 10 000m2 de faux plancher, il n’est pas réaliste aujourd'hui de penser pouvoir avoir recours à 10 000m2 de faux plancher réemployé car le faux plancher se réemployant très bien, il est très demandé et il ne sera pas facile de trouver un tel gisement. Il est plus réaliste de viser 2 000m2 et de chercher d’autres éléments en compléments. 

C’est pour cela qu’il est essentiel d’ajouter un second objectif, connexe du premier : un nombre minimal de type - ou de famille - d’éléments différents

Cette seconde contrainte ayant pour objet de parer à une atteinte « trop simple » de l’objectif carbone. On constate en effet que le développement du faux plancher réemployé dans les projets est tel qu’il est commun d’atteindre les objectifs de réemploi « simplement » avec du faux plancher. Loin de critiquer le premier pas réalisé par ces projets, l’objectif est d’aller plus loin et c’est ce qu’assure cette deuxième contrainte.

En phase conception, une double contrainte est donc à mettre en évidence et à intégrer aux marchés de travaux :

  • Un pourcentage de l’économie carbone maximale potentielle de réemploi, cette dernière étant mise en évidence avec la réalisation d’un tableau
  • Un nombre minimal d’éléments ou de groupes d’éléments différents permettant d’atteindre ce pourcentage.

Si l’on reprend l’exemple du tableau 3 avec un objectif à 10% on voit que le réemploi pèse alors 0,8 % de l’empreinte carbone PCE. Cela est évidemment moins impressionnant mais reste très conséquent compte tenu du faible nombre de d’éléments considérés et de la marge de sécurité choisie avec un objectif à 10%. Avec 20%, le réemploi atteint 1,6% de l’empreinte carbone PCE.

L’intégration dans les documents contractuels 

Avant les marchés de travaux, il est important de penser à intégrer le réemploi dans la notice descriptive du projet. En bureau cela concerne la notice descriptive et la notice preneur, en logement il faut également penser à mettre en avant le sujet dans la notice sommaire du contrat de réservation.

Voici un exemple de paragraphe pour une notice sommaire :

Des études de faisabilité sur l’opération portant sur l’utilisation de matériaux de réemploi pour les parties communes sont en cours de réalisation, cela dans le respect du niveau de qualité des produits ici définis. Le Vendeur se réserve la possibilité d’y recourir lors des travaux ou de ne pas y donner suite en fonction des contraintes inhérentes à l’opération dont certaines sont susceptibles d’être inconnues du Vendeur à ce jour, ce dont l’Acquéreur a été préalablement informé.

Pour l’acte authentique (ou le BEFA en bureau) c’est dans la notice descriptive qu’il sera fait mention du réemploi (notice preneur en BEFA). Le plus simple est de détailler à chaque item identifié, qu’il est possible que celui-ci soit issu du réemploi. 
 

L’intégration dans les marchés de travaux 

Une fois l’objectif définit il reste à l’intégrer dans les marchés de travaux afin de mobiliser la ou les entreprises sur le sujet.
Il y a plusieurs approches pour cela mais nous allons nous concentrer sur une. Il s’agit, sur la base du tableau qui a permis de fixer les objectifs, d’identifier les éléments listés directement dans les CCTP qui les concernent et d’ajouter une mention indiquant que ces éléments font partis des éléments réemployés.

Point d’attention en cas de Macro-lots ou de lots séparés : les objectifs sont à fixer par macro-lots ou par lot afin que les entreprises aient une marge de manœuvre pour choisir les éléments qu’ils souhaitent mettre en place, notamment selon les gisements qu’ils trouvent. 

Il faut d’ailleurs laisser la porte ouverte pour que les entreprises puissent proposer, en phase exécution, de nouveaux éléments qui auraient pu ne pas être identifiés en conception.

On peut aussi imaginer mettre en plus un système de bonus pour challenger les entreprises. Si l’objectif marché est à 10% de la valeur d’économie carbone potentielle maximale de réemploi et que l’entreprise arrive à attendre 12% ou même 15% cela peut donner lieu à une rémunération complémentaire, prévue à l’avance.
 

Le suivi en exécution 

En exécution la balle est principalement du côté des entreprises. Il faut cependant les accompagner dans ce processus relativement récent, c’est une des missions de l’AMO réemploi. Celui-ci aide les entreprises à trouver les bons gisements, de par sa connaissance des acteurs locaux et sa connaissance du projet. C’est aussi lui qui pilote le processus de validation des gisements proposés par l’entreprise en faisant le lien avec le contrôleur technique.
 

Le mot de la fin 

Même s’il faut faire attention aux ordres de grandeurs annoncés au démarrage des projets, le réemploi peut facilement aujourd’hui faire économiser entre 0,5 et 4% de l’impact carbone du projet.
Il s’agit donc un moyen efficace de diminuer l’empreinte carbone d’un projet sans modification du projet en lui-même.
Les efforts doivent encore être poussés par les maîtres d’ouvrages et soutenus par tous les intervenants afin de mettre le réemploi au premier plan dès le début de la phase conception. 

Un article signé Silouane Corbel – REDMAN


Article suivant : Quand le réemploi se met en mouvement à l’échelle locale : structuration et opérationnalisation de la démarche dans trois régions françaises


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