La digitalisation, une aide indispensable à l’économie circulaire ?

  • par anne keusch
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  • 2022-11-16 10:30:00
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  • France
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La digitalisation, une aide indispensable à l’économie circulaire ?


D’année en année, l’économie moderne se digitalise. Un pan entier des activités et des services proposés par les entreprises se dématérialisent afin de répondre à de nouveaux besoins. L’économie circulaire peut-elle devenir pérenne sans digitalisation ? Et comment digitaliser le secteur de la construction pour développer massivement le réemploi des matériaux qui consiste à donner une seconde vie à des produits avec un usage identique à celui pour lequel ils ont été conçus ? 


L’humain au cœur de la transformation économique du secteur du bâtiment

Fin 2019, le Groupe Groupama développe un programme d’accélération de projets avec l’accélérateur de projets Techstars, spécialisée dans l’accompagnement de projets technologiques et recherche d’impacts positifs. Une équipe féminine et intergénérationnelle de Groupama Immobilier se positionne à cette occasion pour développer un projet autour du réemploi de matériaux. Car cette équipe engagée voit dans le réemploi des matériaux une solution simple à plusieurs problèmes environnementaux : 

  • C’est une empreinte environnementale minimisée, et la préservation des ressources naturelles,
  • C’est la réduction de la production de déchets,
  • Et c’est, une économie carbone certaine pour l’ensemble de la filière construction.

Les questions posées lors de ce développement de projet étaient : comment aider les Maîtres d’ouvrage à construire avec des matériaux de réemploi ? Comment organiser le flux des matériaux ? Quelles valeurs pour des matériaux de réemploi et comment bâtir un modèle économique ? Comment transformer un gisement de « déchets » en opportunités ? 

Après une phase nécessaire d’entretiens avec l’ensemble des représentants de la filière, l’équipe positionne son projet de massification du réemploi de matériaux dans le secteur de la construction, sur la création d’une communauté pionnière dans sa catégorie, aidée par la création d’une plateforme digitale. En effet, l’équipe et ses partenaires se rendent vite compte que pour transformer les modes constructifs de l’économie linéaire, il faut que l’ensemble des Maitres d’ouvrage (Investisseurs, utilisateurs et promoteurs) changent leurs pratiques et se mettent à prescrire massivement des matériaux de réemploi dans leurs opérations.

Débute alors une aventure humaine centrée sur la coopération et l’entraide entre pairs, l’innovation digitale et organisationnelle, et ce pendant une période fortement marquée par la pandémie de la Covid-19. 
 

Une utilisation du numérique à bon escient

A l’heure d’une distanciation sociale imposée, la digitalisation des échanges est devenue une véritable opportunité. Permettant de créer du lien, de fédérer et de communiquer. Dans le cadre du lancement de cette action collective en faveur du réemploi, la digitalisation des réunions en distanciel ont permis de multiplier les échanges afin contacter le plus de personnes possibles tout en économisant un temps précieux. 

En réunissant les maîtres d’ouvrage, virtuellement, pendant les périodes de confinement, ces outils digitaux ont permis de créer et de fédérer et une communauté très rapidement. Elle a permis de former la communauté qui s'est rassemblée autour du Booster du Réemploi lors de sa création.

L’objectif de cette communauté est de prescrire massivement des matériaux de réemploi dans leurs opérations de construction, rénovation et maintenance. En effet, lors de l’accélération du projet, il est apparu que l’offre de matériaux de réemploi, très fragmentée et difficile à identifier, peinait à trouver des exutoires. Face à cela, très peu de demandes de la part des Maitres d’ouvrage, un peu désemparés pour s’engager dans ce nouveau modèle de construction.

A ce stade, nous avons recensé une cinquantaine de plateformes digitales qui gèrent « l’offre de matériaux » en France. Des plateformes physiques émergent également en France, alors qu’elles existent déjà en Belgique, comme Rotor. Aucune plateforme digitale ne se concentre sur « la demande de matériaux de réemploi ». Or, pour qu’un marché économique émerge, il faut faire se rencontrer « l’offre et la demande ». C’est pourquoi nous avons décidé de nous concentrer sur « la demande » de matériaux de réemploi par les Maîtres d’ouvrage afin de « Booster » la demande. C’est la mission que s’est fixé le Booster du réemploi : faire émerger, consolider et rendre visible la demande de matériaux pour aider l’offre à se structurer. 

Et c’est avec cet objectif que la plateforme digitale Looping.immo a été lancée. Développée par Fabernovel, (et financée par Groupama Immobilier pour la communauté), la demande des matériaux de réemploi des Maîitres d’Ouvrages du Booster peut se structurer face à l’offre fragmentée de matériaux sur les plateformes digitales ou physiques de l’offre. 

Là où les matériaux et la construction demeurent des enjeux physiques, les technologies digitales ont pu dynamiser l’expression des besoins des différentes parties prenantes et les rencontres physiques des matériaux.

Dès lors, une question persiste, ce modèle est-il viable ? Looping.immo a été imaginé pour être un outil de test de marché, sans modèle économique pérenne, à ce stade. Cet essai semble concluant, mais la suite interroge ! Le physique et le digital rencontrent des enjeux parfois ambivalents, comment concilier ces deux modes de fonctionnement ? 
 

L’invention d’un modèle hybride entre digitalisation, circularité et coopération
 

 

Cette expérimentation, montée initialement pour 4 années, a réussi à fédérer une cinquantaine d’acteurs depuis septembre 2020 car ses fondamentaux sont centrés sur l’entraide entre les maîtres d’ouvrages et leurs équipes respectives. La coopération entre entreprises est sans aucun doute l’une des raisons de la dynamique du projet. 

De plus, au travers de réunions virtuelles et webinaires, le partage de l’information sur le réemploi au sein des opérations a permis d’amplifier l’initiative. Ces retours d’expérience nous l’ont montré, il est possible de remplacer une partie des matériaux issus du supermarché du neuf par des matériaux issus du réemploi. 
 

Le modèle économique, un levier nécessaire et complexe à actionner.  

Les acteurs du secteur du bâtiment affichent une volonté de modifier leurs pratiques afin de préserver les ressources naturelles, d’émettre moins de GES et de réduire la production de déchets grâce au réemploi. Cependant, nous constatons que les prix (fourniture et pose) de matériaux de réemploi ne challengent pas encore ceux des matériaux neufs. Deux raisons principales poussent donc les acteurs à s’intéresser au réemploi malgré un prix parfois plus élevé : la conviction d’agir contre le dérèglement climatique et la pénurie des matériaux neufs. Cette situation questionne : la volonté de changement peut-elle réussir à modifier le marché dans le cas d’un retour à un cycle d’abondance ? 

En ce qui concerne le modèle économique des plateformes digitales basé sur la transaction des matériaux, l’équilibre financier n’est pas au rendez-vous. Seulement deux années nous séparent du lancement du booster du réemploi. Cela ne permet pas de structurer tout de suite les filières de matériaux, et de monter un modèle économique pour l’ensemble de la filière et des acteurs. Et cela paraîit tout à fait normal. Une opération immobilière se conçoit sur un temps long et malgré la meilleure volonté de l’ensemble des maîtres d’ouvrage du Booster et de leurs partenaires, les opérations démonstratives intégrant de plus en plus de matériaux de réemploi, ne seront livrées que dans 2 ou 3 ans.

Pour tendre vers un modèle pérenne, beaucoup de scenarii sont étudiés. Le financement d’outils digitaux interroge également la volonté d’agir des acteurs qui peuvent se décourager assez vite. 

Depuis son lancement, la plateforme Looping est uniquement financée par Groupama Immobilier. Elle bénéficie à l’ensemble des confrères, mais nécessite dès la 2eme année de nouveaux investissements car les fonctionnalités ne sont pas assez développées. Il est certain que ce type d’outil digital est nécessaire à la croissance du secteur. Mais comment parvenir à un modèle de financement partagé et durable ?
Plusieurs solutions sont possibles : 

  • Un financement par abonnement, uniquement pour les maîtres d’ouvrages du Booster (au nombre de 50 actuellement) et pour l’ensemble de leurs opérations de construction.  Ou alors, un abonnement accessible à tous les maîtres d’ouvrage (publics et privés) et pour tout type d’opérations. Dans ces deux cas, la conception et le dimensionnement de la plateforme ne sont pas du tout les mêmes. Doit-on avoir un système fermé sur un écosystème pour  lancer le modèle ou bien déjà ouvert à tous ? 
  • Un financement collectif pour le bien commun dans le cadre de l’intérêt général, sans modèle économique des premières années, et qui devra trouver son modèle pour pouvoir rémunérer l’ensemble des filières.
     

La filière du réemploi et l’aventure du Booster confirment l’importance du digital et la complexité d’inventer aujourd’hui de nouvelles filières pourtant nécessaires

Pour revenir aux motivations de l’équipe de Groupama Immobilier qui a initié le projet du Booster, un des objectifs était de construire des nouveaux modèles pour stopper la production de déchets et préserver les ressources naturelles. Il était également question de créer des modèles économiques pour chaque filière, et surtout d’en créer dans les territoires afin de relocaliser une partie de la production. Le Booster est implanté à Lyon depuis mai 2022, afin de stimuler cette région déjà très dynamique, et construire des filières locales pérennes. D’autres Boosters locaux devront être lancés dans les métropoles régionales, sans doute avec des plateformes digitales locales. 

Cette évolution de nos métiers n’a pas fini de soulever de nouveaux enjeux. Quel impact carbone, le numérique a-t-il sur notre environnement ? Comment concilier les dépenses carbone d’un modèle digital et les économies carbone générées par le réemploi des matériaux ? Cela a-t-il du sens ? Comment allier et organiser les compétences environnementales, technologiques et d’économie circulaire au sein des organisations ? 

Une seule certitude, l’économie circulaire, grâce au digital, doit remplacer progressivement le modèle d’échanges de l’économie linéaire. Les réponses seront données par les acteurs notamment engagés du Booster du réemploi, dans les trois prochaines années du Booster, car c’est bien par l’engagement des femmes et des hommes comme celles et ceux du Booster que nous progresserons tous vers une économie circulaire durable.

Un article co-signé par Anne Keusch, Chloé Papet et Brice Brindejonc de Groupama Immobilier


Article suivant : Le « réusage » des ressources en architecture : du savoir-penser au savoir-œuvrer


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