Inégalité environnementale : les riches s'approprient-ils vraiment les espaces verts de nos métropoles ?

Rédigé par
Eric LARREY

Directeur de l'innovation

2057 Dernière modification le 01/12/2023 - 09:25
Inégalité environnementale : les riches s'approprient-ils vraiment les espaces verts de nos métropoles ?

À l'heure des grands plans de végétalisation urbaine, il est important d’évaluer et d’analyser les relations ou les corrélations entre inégalités socio-économiques et inégalités d'accès aux espaces verts. Voici un partage de quelques résultats issus de nos recherches au sein de six métropoles françaises.
 

Le titre un peu provocateur de cet article fait en réalité écho à diverses publications qui abordent la non moins délicate question du lien entre inégalité environnementale et inégalité socio-économique. Citons quelques exemples : 

 A l'heure où toute inégalité est source de tension potentielle, il n’est pas inutile de savoir ce qu'il en est concrètement. D'où la question, qu’en est-il dans nos métropoles françaises ? 

La végétation urbaine nous dispense une large gamme d’apports écosystémiques dont les impacts sur la santé sont nombreux : qualité de l’air, incitation à la marche et au sport, baisse des températures, calme…  Si ces impacts sont parfois méconnus, il n’en reste pas moins que la proximité d’un espace vert constitue un critère d’attractivité pour beaucoup dans la recherche d’un logement. Que dire si ledit logement donne sur un parc ?

Cette indéniable plus-value se traduit fréquemment par des prix au mètre carré plus élevés et par voie de conséquence laisse à penser que la proximité de la végétation profite plus aux personnes à revenus élevés. Impression ou réalité, le premier objectif de cette étude est d’analyser le lien entre accès au végétal et revenu moyen. 

Cette information est un paramètre à prendre en compte dans les projets de végétalisation, pour tenter d’amener plus d’équité environnementale, s’il s’avère que cette dernière est remise en cause.

La méthodologie

Nous avons retenu six métropoles, regroupant 4 millions d'habitants, dans le cadre de cette première phase d'étude : 

 

L’étude vise à évaluer factuellement l’accès à la végétation depuis chaque lieu de résidence au sein des six métropoles et à le comparer à différents critères socio-économiques.

L’accès au végétal

Nous avons évalué l’accès à la végétation suivant deux niveaux de proximité, dans une logique proche de celle du 3-30-300. Cette règle a été proposée par Cecil Konijnendijk pour disposer de villes vertes et résilientes.

Dans notre cas, nous nous intéressons à deux notions d’intégration végétale : 

  • Végétation de grande proximité : le taux d’espaces végétalisés à moins de 50 mètres d’un lieu d’habitation, comme métrique de ce que l’on peut voir de chez soi ou en sortant son chien, ou en allant chercher le pain, soit les espaces végétalisés de très grande proximité.
  • Végétation de proximité : le taux d’espaces végétalisés à moins de 300 mètres, soit environ 5 minutes à pied, comme métrique des espaces végétalisés de proximité. 

Dans les résultats présentés ici, ces métriques ne tiennent pas compte du réel niveau d’accès : obstacles potentiels, espaces publics / privatifs. Tout espace végétalisé est comptabilisé.

Les données socio-économiques

S’agissant d’établir une métrique du niveau de revenu des habitants, nous avons retenu deux types de données : 

  • le revenu médian de la base de données des quartiers IRIS
  • le revenu moyen par individu issu du carroyage INSEE

Ce sont les résultats obtenus avec cette seconde donnée, d’une finesse spatiale plus importante, qui seront présentés ici.

L’étude comporte une phase d’analyse cartographique, qui s'est poursuivie par une analyse statistique des différents sites.

Accès à la végétation

Les espaces végétalisés

La donnée de base de cette analyse est la définition des espaces végétalisés, comprenant strates basses et hautes, que nous n’avons pas dissociées dans cette étude, afin de considérer tout type de nature urbaine. Nous n’avons pas non plus distingué espaces privés et espaces publics, tous deux participant aux apports écosystémiques globaux.

 

L’accès au végétal de très grande proximité

Les cartographies suivantes présentent les taux de végétalisation de grande proximité, soit dans un rayon de 50 mètres de chaque lieu d’habitation. 

On constate déjà que les densités et les répartitions des zones de faible accès sont très différentes d’une métropole à l'autre. 

L’accès au végétal de proximité

Les cartographies suivantes présentent les taux de végétalisation de proximité, soit dans un rayon de 300 mètres de chaque lieu d’habitation.

Ici encore, les situations diffèrent sensiblement d’une métropole à une autre, en fonction de l’étalement urbain, de l’histoire de l’urbanisation, de la topographie…

Nous avons fixé notre seuil de manque d’accès au végétal à 15%. Il s’agit de : 

  • la moitié de l’indice canopée de 30 % considéré comme un objectif de résilience
  • encore réduit, car nous considérons ici toutes les strates végétales et non pas seulement la strate arborée.

Inégalité environnementale vs inégalité socio-économique

Nous croisons désormais ces informations avec les données socio-économiques de la base de données FILOSOFI, en retenant pour indicateur le revenu moyen par individu de chaque carreau, attribué aux bâtiments qui y sont implantés.

Analyse cartographique

La cartographie des sites présente le revenu moyen par individu précédemment évoqué. Une échelle spécifique est adoptée pour Paris, qui présente un plus large spectre de revenu moyen individuel (de 10 à 70 k€) alors que les cinq autres métropoles partagent la même échelle (de 10 à 45 k€).

La partie en surbrillance correspond aux bâtiments présentant un seuil d’accès à la végétation de proximité inférieur à 15 %.

 

L’observation des cartes montre déjà que les espaces de déficit d’accès ne concernent pas uniquement les catégories de plus bas revenus. Suivant les métropoles, la quasi-totalité des catégories est impactée. Pour en savoir plus, il est nécessaire d’analyser les données statistiques.

Analyse statistique

Pour chaque métropole et chaque type de proximité végétale, nous présentons dans ces diagrammes: 

  • en bleu : la répartition des habitants impactés par le manque de végétation suivant les catégories de revenus
  • en vert : le taux d’habitants impactés pour chaque catégorie d’habitants

Accès à la végétation de grande proximité

 

 

Accès à la végétation de proximité

 

 

Des répartitions contrastées

Une lecture très partielle pourrait arrêter au constat que les catégories de plus hauts revenus ne sont jamais impactées (sauf dans le cas de Lyon). Cette conclusion nous paraît plus que hâtive et masque en tous les cas une problématique bien plus complexe.

Dans les deux cas, Paris présente des profils particuliers

  • du fait de l’étalement des catégories de revenus, 
  • du fait d’une densité d’habitants au km2 deux fois supérieure à celle de Lyon, dont la densité est également deux à trois fois supérieure aux autres métropoles. 

Pour autant, sur Paris, la répartition des populations en fonction du revenu n’est ni prépondérante sur les catégories les plus faibles, ni centrée, mais bien décalée sur le troisième quart.

Un décalage encore plus flagrant sur Lyon (impact des 1er et 2e arrondissements sur la Presqu’île) et également sur Toulouse. Deux métropoles qui font apparaître en même temps un impact sur les populations à plus faible revenu (un secteur du 3e arrondissement sur Lyon). 

Sur les trois autres métropoles, les répartitions sont plus centrées, avec un léger décalage sur le second quart. 

Synthèse préliminaire

 L’analyse de ces données va bien au-delà des quelques éléments partagés ici, mais nous pouvons d’ores et déjà dégager quelques conclusions. 

En premier lieu, il n’y a pas de configuration unique au sein de ces six métropoles. Chaque cas est particulier, étant le fruit d’une histoire plus ou moins ancienne (notamment sur les cœurs de ville historiques, souvent très compliqués à végétaliser), d’une géographie particulière, d’une dynamique urbaine résultant de nombreux facteurs.

En second lieu, sur la base de nos critères, la relation entre inégalité environnementale et inégalité socio-économique n’est ni évidente, ni universelle. Il nous paraît donc nécessaire de se garder de conclusions hâtives et de poursuivre notre analyse.

Il n’en reste pas moins que les inégalités géographiques sont bien réelles au sein des métropoles. Un état de fait qu’il est important de prendre en compte dans les plans de verdissement de nos villes.  

 

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