[Dossier biosourcés #8] Les roseaux du fleuve Sénégal ou comment transformer une nuisance en opportunité

Construire de manière « durable » la ville africaine des prochaines décennies est non seulement un élément crucial d’un développement maîtrisé mais une exigence. Le continent africain va connaître d’ici 2050 un doublement de sa population passant selon l’Institut français d’études démographiques (INED) d’1,3 milliard d’habitants en 2019 à 2,5 milliards à cette date. Comment construire ? Comment répondre aux incontournables et boulimiques besoins de bâtiments sans exploser les performances environnementales du continent ? Le recours aux matériaux biosourcés locaux apparaît comme une piste prioritaire, tel le roseau « typha australis ».

Toutes les prospectives montrent que les besoins de constructions pour le continent africain notamment en milieu urbain, sont en train de croître rapidement et vont exploser dans les prochaines décennies. Pour y faire face, le besoin de matériaux augmente de façon exponentielle entraînant, de fait, des impacts environnementaux divers, notamment une augmentation galopante des émissions de Gaz à effet de serre (GES). En outre, l’ensemble de ces problématiques est souvent exacerbé par le déficit de production locale et le recours massif à l’importation, ce qui provoque un double coût : économique et écologique. Une part non négligeable de la population africaine ne bénéficie pas de conditions de logement acceptables. L’ONU estime que près de 50% de la population urbaine réside dans des bidonvilles. Pour le seul Sénégal, selon un programme intitulé « Plan 100 000 logements » lancé à la fin 2019 ,40% de ces habitants sont concernés. Ce programme doit être réalisé dans les cinq prochaines années. Il pourrait entraîner l’émission de plus de 1MTeq CO2/an, uniquement pour la production des matériaux de construction alors que le pays émet globalement moins de 10MTeq CO2/an.

Le choix des matériaux « valorisés »

On sait que, globalement et plus particulièrement dans les zones chaudes, la majorité des besoins en énergie et des émissions de CO2 du secteur du bâtiment est due à la phase construction donc au choix des matériaux. Ce choix est alors primordial tant sur les aspects d’atténuation du changement climatique (bilan énergétique et GES, stockage du carbone), que sur les nécessités d’adaptation (confort thermique). Il est aussi fondamental sur les prélèvements de matières premières difficilement renouvelables et ses dérivées économiques. La quête du sable pose de plus en plus de problèmes et devient de plus en plus difficile à assurer.  La capitale Mauritanienne, Nouakchott par exemple, doit faire venir son sable de construction depuis plusieurs centaines de km. Entre urgence et nécessité, la piste des matériaux locaux est tracée. Avec une option : la valorisation.  Les roseaux – notamment le typha australis – qui croissent et envahissent le fleuve Sénégal et de nombreuses zones humides de cette zone est un exemple de valorisation parmi d’autres végétaux.

Typha et autres roseaux : traditions, calamités ou or vert ?

Du lac Titicaca aux marais irakiens, en passant par l’Ouzbékistan, l’Egypte, la Camargue ou le Maroc, le roseau est présent dans le bâti vernaculaire dans pratiquement toutes les régions du globe. En Italie, des essais sur plusieurs centaines d’hectares de culture de cannes de Provence (Arundo Donax), espèce courante de roseau poussant dans des terrains arides, ont atteint une production moyenne de 35 tonnes par hectare. Opportunité certes mais nuisance aussi…Ces roseaux ont aussi une large tendance à devenir invasifs. Par exemple, l’Université de Montréal a mis en place un « Groupe Phragmites » pour faire face à l’envahissement de cette autre espèce courante de roseau. En Afrique de l’Ouest, le développement invasif dans les zones humides du roseau Typha Australis pose de nombreux problèmes. Le fleuve Sénégal subit des dégâts cruciaux : approvisionnement menacé en eau, envahissement des canaux d’irrigation, difficulté de déplacement sur les voies navigables, régression de la biodiversité, développement de parasites...

typha plante nomadeis

Plantes de Typha, © Nomadéis

« Du Typha nuisance » au « Typha ressource »

Pour combattre et transformer ce fléau en avantage, un programme de transformation en charbon a été mis en place en Mauritanie. Au Sénégal, le Fond pour L’Environnement Mondial (PNUD/FEM) a soutenu un ambitieux programme visant à la fabrication de matériaux de construction devant répondre aux exigences liées à la mise en place d’une réglementation thermique nationale. Ces programmes, touchant aux deux rives du fleuve Sénégal, supplantent de plus en plus les actions d’éradication coûteuses et sans véritables effets menées ces dernières années par les pouvoirs publics locaux.

Le Typha Australis est l’exemple type du roseau à croissance rapide. Aujourd’hui, selon les sources, on avance le chiffre de 60 000 hectares dans la seule zone du delta dont 52000 « exploitables ». La matière est disponible. Valoriser cette matière équivaut à un véritable changement de paradigme pour aller vers une gestion du « typha nuisance » vers un « typha ressource » avec une prise de conscience de la valeur de cet « or ver »t et des potentiels de la bioéconomie. Pour cela, un programme nommé « TYCCAO » (Typha combustible construction en Afrique de l’Ouest) a été lancé lors de la COP 21 à Paris. Financé notamment par le FFEM, piloté par des organismes Sénégalais Mauritaniens et Français, (1) il a pour volonté de mettre en complémentarité et en synergie différentes valorisations (production d’énergie et de matériaux biosourcés) notamment en recherchant une optimisation de l’approvisionnement.

Filière et passage à l’échelle

TYCCAO participe à l’émergence et à la structuration d’une filière. Il souhaite installer une chaîne de savoir-faire en mobilisant les compétences afin d’apporter des réponses accessibles au plus grand nombre. Le passage à l’échelle est un objectif majeur. Pour l’atteindre, TYCCAO veut créer un réseau d’acteurs Sénégalais, Mauritaniens et Français avec pour ambition : devenir des experts de la construction biosourcée en zone tropicale. Les formations en amont, les rencontres et échanges entre des partenaires divers (universités et écoles, bureaux d’étude, ordre des architectes…), les rendez-vous techniques, les rencontres dématérialisées sont inscrites dans la première phase de programme. Il s’agit de mettre en place tous les outils (consolidation et/ou conception des solutions techniques, mise en place de l’écosystème incluant les réseaux de compétences, les procédures de validation technique et d’analyse environnementale, les cadres normatifs, voir réglementaires, etc.). Le but est d’initier un réel passage à l’échelle de l’usage de matériaux de construction à base de typha dans des bâtiments bioclimatiques – dans le but d’avoir un impact significatif face aux enjeux exprimés en introduction.

Construire avec le Typha

Pour répondre à l’ambition d’un passage à l’échelle rapide (dans un monde de la construction connu pour la lenteur de ses mutations), deux points ont été privilégiés dans le choix des solutions techniques. D’une part, il est nécessaire de disposer d’une gamme de matériaux répondant à différentes attentes - il est notamment attendu de pouvoir apporter des solutions techniques répondant aux critères de construction durable en zone urbaine dense pour faire face à l’urbanisation galopante. D’autre part, pour « aller vite » - face aux besoins locaux mais aussi face à l’urgence climatique - deux pistes sont privilégiées : d’un côté, l’utilisation de techniques déjà opérationnelles, d’un autre côté, le développement de solutions facilement intégrables dans les savoir-faire et les habitudes locales. Du côté des solutions « déjà opérationnelles », les toitures en chaume de typha, bien que répondant plutôt aux critères de construction en zones rurales, ont été optimisées avec l’appui de chaumiers français et ont déjà fait l’objet de nombreuses formations. Des entreprises se sont créées et le nombre de réalisations est en croissance rapide.

case toiture chaume typha

Case toiture chaume en typha

Optimiser les travaux engagés

Autre solution ayant déjà bénéficié de travaux de développement dans le cadre du programme PNEEB Typha cité plus haut, les mélanges argile-typha qui permettent la production de différents matériaux : briques, hourdis, enduits. Bien que des travaux d’optimisations soient prévues dans le cadre de TyCCAO, des productions s’organisent et des bâtiments ont été construits (par ex. l'Ecopavillon de Diamniadio à Dakar). La fabrication de panneaux ligaturés a également été développée dans le cadre du programme PNEEB Typha. Ce produit peut trouver de nombreux usages (isolation de toiture et de mur, hourdis, toiture, absorption phonique, etc.) à condition de poursuivre l’optimisation des performances et surtout des outils de production. Parmi les produits qui pourraient s’intégrer facilement dans les constructions en zones urbaines, les isolants en vrac, basés sur du typha broyé, apparaissent comme des matériaux économiques et simples à produire, sous réserve de se prémunir des risques de détérioration spécifiques à ce type de produit et aux conditions locales.

diamnado Ecopavillon de Diamniadio, Dakar
Fabrication de panneaux ligaturés en typha
hourdis argile typha Hourdis argile typha

Enfin, pour s’intégrer au plus près de la solution de construction la plus répandue en milieu urbain – les poteaux-poutres en béton avec remplissage en blocs béton – la production de béton de typha est sans aucun doute la voix la plus rapide de massification. Si les mélanges d’argile-typha peuvent remplir cette fonction de remplissage, l’utilisation de liants industriels fabriqués localement, tel que le ciment, est la solution qui, au-delà des intérêts techniques, bénéficiera de plus d’acceptation de la part des professionnels. Si 10% des blocs bétons fabriqués au Sénégal et en Mauritanie contenaient 10% de typha …

Article signé Denis Dangaix et Bernard Boyeux (BioBuild Concept), membre du Comité exécutif du programme TyCCAO

 

TyCCAO, Typha Combustible & Construction en Afrique de l’Ouest >

 

(1)     Ministère de l’environnement et du développement durable Sénégalais, ADEME, Gret, Habidem, Biobuild Concept, et diverses structures universitaires, économiques et institutionnelles Mauritaniennes, Sénégalaises et Françaises…

 

Consulter l'article précédent :  #7 - Panorama international de l’usage des matériaux de construction biosourcés - Laurent Arnaud (Cerema) et Bernard Boyeux (BioBuild Concept)


           

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