#16 - Comment intégrer l’économie circulaire dans la programmation ?

 Dossier économie circulaire  programmation  maître d'ouvrage  projets  Paris 2050
Publié par Gérard PINOT

La problématique de l’économie circulaire impacte les métiers de la programmation à travers les notions de territoire circulaire et de bâtiment circulaire. La profession doit en tenir compte pour faire évoluer ses pratiques.

Intégrer l’économie circulaire à toutes les étapes des projets

Les programmistes interviennent à la fois sur le territoire, à travers la programmation urbaine, et sur le bâtiment, via la programmation architecturale. La prise en compte des enjeux de l’économie circulaire se manifeste à toutes les phases de programmation :

  • en amont dans les études préalables pour accompagner le maître d’ouvrage à intégrer l’économie circulaire dans sa stratégie.
  • en phase opérationnelle pour formaliser les objectifs d’écoconception du projet
  • en phase de réalisation du projet pour suivre la mise en œuvre des objectifs dans les phases de construction et d’exploitation.
  • tout au long de la vie des aménagements et des équipements par une évaluation des services réels rendus aux usagers.

Réinventer les projets urbains et architecturaux

L’épuisement des ressources et matières premières et l’accumulation des déchets mènent les acteurs de l’aménagement et de la construction à repenser notre modèle économique. Aujourd’hui trop linéaire, il a atteint ses limites et doit évoluer vers une économie plus intégrée, partenariale et respectueuse de l’environnement : l’économie circulaire.

Prenons l’exemple de l’Île-de- France : avec quatre permis de démolir déposés par jour, la région, qui ne représente que 2,2% de la superficie de la France Métropolitaine, enregistre pourtant 14 % des démolitions réalisées dans le pays. Il faut aujourd’hui considérer ces démolitions comme autant de possibilités de ressources importantes : elles constituent des mines urbaines pour réinventer les projets urbains et l’architecture de demain.

« Le chemin actuel linéaire de construction consomme trop de matières premières. Les étapes de démolition et rénovation génèrent 80 % de déchets. On est basé sur un milieu assez conservateur où les modes constructifs sont quasi identiques depuis 50 ans… »

Laurène Félix de NOBATEK

 

Nouveau paradigme pour les maîtres d’ouvrage

La loi de la transition énergétique pour la croissance verte du 17 août 2015 impose à toutes les maîtrises d’ouvrage, qu’elles soient publiques ou privées, de tenir compte des critères environnementaux des processus et des matériaux. Soucieuse d’amorcer ce tournant, la ville de Paris s’est par exemple fixée des objectifs très ambitieux à l’horizon 2030 et 2050 (voir encadré).  Au-delà d’une maitrise de leurs déchets, les maîtrises d’ouvrages doivent rompre avec un dogme toujours dominant : « un espace, un bâtiment, une fonction ». Ce modèle formalisé par le mouvement modern, toujours dominant, est devenu obsolète.

Le bâtiment quelque soit sa fonction d’origine doit désormais pouvoir changer de destination en cours de vie et être transformable, en s’appuyant sur une conception modulable de son enveloppe et de ses volumes.

Paris 2050

Emblématique de la tendance actuelle à intégrer les critères environnementaux dans les politiques publiques, la Mairie de Paris a adopté un Plan Climat ambitieux pour faire de la capitale une ville neutre en carbone d’ici à 2050. Voici quelques-uns de ses objectifs :

  • zéro émission de gaz à effet de serre
  • réduction de 80 % de l’empreinte carbone de Paris
  • réduction de 50 % des consommations énergétiques
  • utiliser 100 % d’énergies renouvelables, dont 20 % produites localement
  • compenser les 20 % d’émissions résiduelles.

Le concept de modularité au cœur de l’économie circulaire

Dans la vie quotidienne d’un équipement, le multi-usage doit prévaloir pour optimiser l’équipement dans le temps. On ne peut plus se permettre d’avoir des bâtiments inoccupés sur 2/3 de leur temps, comme cela se faisait souvent. À Paris, par exemple, 35 % seulement des écoles sont utilisées par des associations culturelles et sportives en dehors des heures scolaires. Pour limiter ce taux d’inoccupation, la ville de Paris a le projet de transformer les cours de récréation en jardin public.

Au-delà de sa modularité, un bâtiment dit « circulaire » doit devenir un bâtiment démontable et se caractériser par la possibilité d’être mis en pièces et réassembler ou réutiliser à l’infini. Il est par conséquent nécessaire de prévoir les modalités pour le démonter et les moyens de conserver ces modes d’emploi, pour y avoir recours le moment venu. Cela interroge les conditions de stockage des informations, le rôle des maquettes BIM et la numérisation des informations qui seront utiles dans le futur : d’où vient le matériau ? Comment a-t-il été déposé, transporté, valorisé, transformé, préparé au réemploi et intégré dans le projet ?

Les obstacles actuels au développement du bâtiment circulaire

On constate qu’il y a des contradictions entre les objectifs de performance énergétique et les objectifs de réutilisations des composants existants. Il faudra donc à un moment donné arbitrer entre ces objectifs. La fiscalité carbone quand elle sera mise en place sera surement un bon levier d’arbitrage.

Par ailleurs pour le recyclage, la loi indique que les bâtiments devront être construits, d’ici 2020, à partir de 70 % de matériaux recyclés. Pour un maître d’ouvrage occasionnel ou ayant un parc de construction limité, c’est mission impossible. Seuls les grands maîtres d’ouvrage peuvent y répondre en atteignant ce taux à l’échelle de l’ensemble de leurs opérations, sur une année. C’est le cas de la ville de Paris qui a pu le vérifier.

Les quatre leviers des MOA

Afin de s’inscrire dans une logique d’économie circulaire, les MOA disposent de 4 leviers :  

1 - Programmer des investissements en aménagement et construction utiles et résilients.

2 - Concevoir les espaces publics et les bâtiments dans une logique de recyclage et de réemploi, deux notions bien différentes  

3 - Utiliser des matériaux biosourcés : le bois, qui peut être utilisé en isolation thermique extérieur, le chanvre, le linoleum qui remplace le PVC…

4 – Évaluer l’usage réel des aménagements et équipements en fonctions des usages prescrits et de leurs impacts en termes de bilan carbone.

Recyclage et réemploi : des enjeux de territoire

Tandis que le recyclage passe par un processus industriel qui consomme de l’énergie pour re-fabriquer un produit, le réemploi réutilise les matériaux et composants sans les transformer, à partir d’une déconstruction et d’un stockage des composants de base. Portes, fenêtres, parquet, carrelage, mobilier : la fonction de ces composants sera renouvelée et leur vie prolongée au sein d’autres bâtiments. La Ville de Paris utilise par exemple le pavage des chantiers des voiries du tramway sur d’autres chantiers.

Dans la logique du recyclage et du réemploi, induite par l’économie circulaire, les enjeux dépassent largement le maître d’ouvrage. C’est une problématique de territoire, car les matériaux réemployés doivent être stockés et réemployés in situ ou sur d’autres projets à proximité. Le stockage devient donc un enjeu, qui ne peut être pensé que par rapport à un territoire et à son économie locale. Plus on est proche, plus on limite le transport et l’impact carbone du produit. Cependant plus c’est court, plus on limite le recours possible à différents produits. Il n’y a pas de bonne solution mais un arbitrage à faire par les acteurs. Le plus simple reste de travailler en flux tendu, de savoir que le matériau que l’on va déconstruire sera réutilisé sur le même projet.

Le rôle de l’AMO programmation

C’est surement sur le 1er levier que la programmation joue un rôle primordial. Car construire utile, c’est l’objectif premier de la programmation. Celle-ci doit avant tout répondre aux besoins des usagers finaux. Avant de construire neuf, il faut d’abord explorer les possibilités de réadapter, rénover ou réhabiliter l’existant. C’est un changement de paradigme pour les acteurs du secteur de l’immobilier et de la construction, habitués à consommer toujours plus de ressources primaires. Construire utile oblige tous les maîtres d’ouvrage à avoir une vision stratégique sur leurs projets. Ils devront de plus en plus arbitrer en toute connaissance de cause. Le programmiste doit porter les problématiques de l’utilité, de la modularité, de la flexibilité, du multi-usage et de la déconstruction.

Sur le deuxième levier, le programmiste a un rôle d’expertise et de sensibilisation pour la MOA sur les différentes démarches à mettre en place pour favoriser l’économie circulaire et aider à définir la démarche à mettre en œuvre sur son projet en fonction de son territoire (voir encadré).

En ce qui concerne les matériaux bio-sourcés (levier n°3), le programmiste intervient comme interface entre MOA et MOE tout au long du projet pour atteindre les objectifs de développement durable, tout en respectant le budget fixé.

Sur l’évaluation des usages réels, enfin, la programmation retrouve toute sa légitimité en termes d’évaluation. Si ce n’est pas toujours le cas actuellement, on peut penser que la problématique de l’économie circulaire peut enclencher le cycle vertueux « évaluation-programmation-conception-réalisation-exploitation-évaluation »

Une opportunité pour la programmation

L’intégration de l’économie circulaire dans le secteur de l’aménagement et de la construction est une opportunité pour les professionnels de la programmation pour accompagner les MOA à un niveau plus stratégique sur leurs opérations, car la problématique de l’économie circulaire dépasse largement le périmètre du projet d’aménagement ou du projet architecturale.

 

Un article signé Gérard Pinot, Président de CINOV/SYPAA

 

 

Consulter l'article précédent : #15 - DIAG’EC : Développement d’un outil numérique pour sensibiliser, évaluer et guider les entreprises dans une démarche d’économie circulaire


           

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