Se reconnecter au vivant en milieu urbain, un impératif sociétal

Face au changement climatique et à l’effondrement de la biodiversité, les milieux urbains doivent apprendre à s’adapter et à se réinventer pour garantir un cadre de vie convenable à leurs habitants. Dès lors, il apparaît essentiel d’interroger notre relation au vivant et de repenser notre rapport à la nature. Entretien avec Pierre Darmet, Directeur Marketing, Communication et Développement commercial chez Les Jardins de Gally

Quelle est votre définition de la “nature en ville” et de la “biodiversité urbaine” ?

Pierre Darmet : Les deux concepts sont essentiels pour aborder les enjeux urbains actuels. Le terme de “nature en ville” est facile à comprendre, partout dans le monde. C’est assez universel. Cependant, le mot “nature” comprend quelques écueils. Il est parfois perçu comme un paradis perdu, dans un sentiment de nostalgie, ce qui bloque l’avancement de nos réflexions. A l’inverse, il existe une conception de la nature comme un enfer, avec des espèces qui entrent en compétition. Il nous faut dépasser ces deux écueils. Certains philosophes nous invitent à habiter la nature. C’est là toute la question aujourd’hui : comment habiter cette nature ? 

La “biodiversité” est une notion née il y a un peu plus de 30 ans. C’est un terme scientifique particulièrement inclusif : il désigne la diversité des gènes, des milieux, des espèces. Mais ce concept est parfois difficilement assimilable par les humains.

Dans un contexte urbain, ces deux notions sont souvent accompagnées d’une autre : celle de “végétalisation”. Or, il est possible d'entendre parler parfois de “re-végétalisation”. Cette notion ne fait pas sens à mes yeux : elle sous-entend qu’il faut retirer du bâti pour revenir à un état de végétalisation passé. Par exemple, le quartier du Marais à Paris tire son nom de ses origines marécageuses. Cependant, il n’est pas concevable de revenir à cet état, de “re-végétaliser” ce quartier. Je préfère ainsi la notion de “végétaliser”, qui permet une hybridation du vivant et des espaces urbains.

Quels sont, selon vous, les principaux enjeux autour de la biodiversité urbaine ?

Pierre Darmet : La question de la biodiversité urbaine (ou de la nature en ville) soulève trois enjeux principaux :

  •  L’impact des espaces urbains sur les écosystèmes. Les projets urbains ont en effet des répercussions sur les trames vertes (la végétation), bleues (l’eau), brunes (le sol) et noires (le ciel nocturne). Il est important d’évaluer cet impact sur toute la chaîne d’un projet, depuis l’extraction des matériaux nécessaires jusqu’à la réalisation. Ce savoir et ces compétences ne sont pas encore bien acquis pour le moment.
  • Le rôle serviciel de la biodiversité. La nature offre en effet des services écosystémiques d’approvisionnement, de régulation, etc. Ces services sont essentiels pour l’adaptation au changement climatique. Par exemple, les végétaux permettent de créer des îlots de fraîcheur, les sols non-minéralisés augmentent les capacité d’assimilation des eaux en cas d’inondation, etc.
  • Le rôle social et sociétal des espaces naturels. La ville est créée par et pour notre espèce, c’est avant tout un lieu de vie humaine. Les projets doivent donc être mis en perspective avec la vie humaine. Or, permettre aux hommes d’accéder à la nature est un impératif social. Nous savons que la nature apporte de nombreux bénéfices sur le cadre de vie, la santé, les relations sociales. Cet impératif s’est d’ailleurs confirmé avec les confinements, surtout dans les quartiers plus populaires, avec un habitat dense et beaucoup de promiscuité. L’enjeu aujourd’hui est de rendre les espaces naturels accessibles au plus grand nombre. De nombreuses réflexions émergent ainsi autour de la notion de “communs de nature”, qui peut concerner autant des espaces publics que privés. Un des indicateurs clefs à suivre ici peut être la surface d’espace vert disponible par habitant.

Comment développer et favoriser la nature en ville ?

Pierre Darmet : Il existe de multiples leviers pour développer et favoriser la nature en ville. Nous avons besoin d’avoir des acteurs privés et publics qui se saisissent des trois enjeux évoqués ci-dessus (écologues, paysagistes, architectes, grandes entreprises, etc.) avec le paysagiste-concepteur comme maître d'œuvre. Ces équipes pluridisciplinaires sont essentielles pour trouver le chemin le plus équilibré possible à suivre.

Il est important que ces équipes mènent un travail d'anticipation sur les projets et leurs conséquences. Les infrastructures vertes doivent être intégrées dès le début dans les grands plans de transformation des villes. Il peut s'agir de lignes de tramway, qui amènent du gazon, ou encore de systèmes de réseaux (électriques, énergétiques, etc.) compatibles avec l’assimilation des eaux par les sols. De plus, il faut veiller à garantir la continuité des trames. Par exemple, dans le cas d’un bâtiment scolaire qui viendrait couper une trame verte, il est possible de mettre en place des espaces verts sanctuarisés sur la toiture et sur les espaces aux alentours afin d’atténuer cette discontinuité. De plus, cela offre l’occasion de connecter les écoliers à une nature, même domestiquée, les rendant plus enclins à protéger la biodiversité dans leurs pratiques quotidiennes. 

Un autre levier important à activer est la conquête des espaces urbains disponibles, des interstices. Il est très important ici de ne pas s’arrêter aux espaces publics. Les espaces privés sont également concernés. Il est essentiel de cultiver du végétal sur le bâti, d’y mettre des supports de faune tels que des nichoirs. Il faut permettre l’hybridation du vivant et du bâtiment. Un des prochains grands chantiers de la biodiversité sera celui des cours d’immeubles, qui fournissent des espaces conséquents pour végétaliser. 

Enfin, nous devons avoir une réflexion poussée sur les zones périurbaines. Il nous faut repenser ces quartiers, dont une grande partie du foncier devient obsolète. Cela concerne autant le logement pavillonnaire, avec des grandes maisons et jardins dont le potentiel n’est pas exploité au maximum, que la déprise des zones commerciales. Ces espaces doivent se transformer : la recherche de sobriété foncière pousse l’existant à muter. Un exemple intéressant de reconversion nous est donné par l’EPA Marne et l’opérateur de centre commerciaux Frey, lauréats de l’appel à projets Quartier Ville Durable. Ce projet de réhabilitation d’un centre commercial introduit de nouveaux usages (notamment habitats et bureaux) et une végétalisation massive.

A ce titre, les travaux de l’association Biodiversio, reconnue Partenaire engagé pour la nature par l’Office français de la biodiversité, sont à souligner. L’association vise à favoriser la biodiversité dans les zones en tous genres et à impliquer les usagers : consommateurs des zones commerciales, salariés de plateformes logistiques, etc. 

Vous soulignez un mouvement de déconnexion entre l’humain et la nature. Comment y remédier ?

Pierre Darmet : Dans un essai publié dans les années 1970, le biologiste Robert Michael Pyle constate “l’extinction de l’expérience de nature” que connaissent les humains. Il affirme que, pour de multiples raisons, notre espèce s’est affranchie de l’obligation de rentrer en contact avec la nature. De fait, il est beaucoup plus facile de se déconnecter que d’entrer en contact. Aujourd’hui cependant, la demande sociale de reconnexion est assez importante. La question de l’acceptation des différentes formes de nature est importante : on apprécie les zones humides ou les plantes grimpantes sur le bâtiment mais on craint aussi les moustiques.

Le temps joue un rôle primordial dans cette reconnexion avec la nature. Les plantes suivent leur propre temporalité, plus longue que la nôtre. Selon le magazine Usbek et Rica, nous sommes soumis à une injonction à innover, ce qui dégage des capacités d’investissement colossales. De plus, nous sommes entrés dans une ère de “maintenance” du vivant. Investir ne suffit plus, il faut entretenir les espaces naturels. Pour cela, nous avons besoin de jardiniers et d’intervenants techniques, afin de maintenir l’équilibre du vivant, ainsi que de médiateurs et sachants, pour expliquer au grand public comment le végétal fonctionne. Il faut donc créer des contrats de maintenance sur le temps long et des indicateurs pour évaluer la valeur des investissements. Ce travail peut être effectué autant par des collectivités que des entreprises. Par exemple, il est commun de voir des délégations de service public sur l’eau avec une régie, qui va mesurer un certain nombre d’indicateurs, parfois sur 12 ou 15 ans. Il est tout à fait possible d’imaginer le même système sur des parcs, avec des jardiniers.

Pour conclure, peu importe le projet, il est important de bien expliquer les démarches de végétalisation engagées aux acteurs concernés, en insistant sur l’enjeu du temps long. Cela devrait aider à entrer en contact avec le vivant.

Vous avez participé à la création du label BiodiverCity®. En quoi est-il complémentaire des autres certifications et labels de la construction durable ?

Pierre Darmet : Le label BiodiverCity® permet d’évaluer l’intégration des constructions à la nature et leur impact sur la continuité écologique. Certes, de nombreuses certifications généralistes existent déjà, comme HQE ou BREEAM. Mais ce nouveau label nous permet de rentrer dans le détail d’un sujet aussi complexe que le vivant. En plus de s’inscrire dans l’évolution de nos connaissances sur la biodiversité, ce label répond à une véritable demande des maîtres d’ouvrage. En effet, ces derniers doivent gérer de plus en plus d’espaces verts avec des équipes plus petites et des moyens financiers qui stagnent. 

Nous avons donc construit un référentiel contenant 200 critères, répartis en 4 axes. Les deux premiers touchent au management du projet : ils concernent le travail du maître d’ouvrage et de la maîtrise d’ouvrage. Les deux autres axes sont tournés vers les résultats du projet : mesure du potentiel et de l’impact écologique d’une part et du caractère agréable et appréciable des espaces créés d’autre part.

A présent, tout l’enjeu est de massifier les bonnes pratiques. C’est pourquoi nous travaillons sur deux projets à venir, dans la continuité du label BiodiverCity® : 

  • Le Biodiversity Impulsion Group (BIG), inspiré par le Booster du réemploi. L’objectif est de définir des indicateurs pour anticiper la taxonomie verte de l’Union Européenne, c’est-à-dire ce qui est désigné comme éligible à des investissements et des financements verts. Ces indicateurs pourront par exemple aider les gestionnaires de bâtiments et d’espaces verts à évaluer le scoring de leur performance écologique. Le BIG vise également à mettre en place une formation commune à destination des professionnels du secteur, avec un référentiel solide. En effet, il est essentiel de former les acteurs au vivant. Enfin, le BIG porte une mise en avant des initiatives grâce à un recensement de projets vertueux sous forme de cartographie interactive.
  •  Un concours CUBE nature. Suite au succès du concours CUBE sur l’énergie, qui montre bien qu’il est possible d’agir sur les performances énergétiques par les usages, nous avons souhaité créer un concours semblable adapté à la biodiversité.

 

Propos recueillis par la rédaction Construction21

Cet article fait partie du focus Biodiversité, soutenu par BNP Paribas Real Estate, qui comprend études de cas, interviews, vidéos... Découvrez tous les contenus sur la page dédiée 

 

 

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