Remettre l’humain au cœur du bâtiment en étudiant la qualité des environnements intérieurs

Rédigé par

Amandine Martinet - Construction21

Journaliste

740 Dernière modification le 18/12/2023 - 14:33
Remettre l’humain au cœur du bâtiment en étudiant la qualité des environnements intérieurs


En novembre, le CSTB initiait une série de rendez-vous relatifs à ses différents domaines d’action stratégiques de la recherche. Le premier d’entre eux, un webinaire consacré à la qualité des environnements intérieurs, a mis sur le devant de la scène, au travers d’exemples concrets, la question de la santé et du bien-être des individus rapportés à leur lieu de vie. Zoom avec Sophie Moreau, directrice du domaine d'action stratégique « Bâtiments et quartiers pour bien vivre ensemble » au CSTB. 
 

Pouvez-vous préciser quels sujets et enjeux regroupe votre domaine d’action stratégique ? 

Sophie Moreau : Récemment, la recherche du CSTB a été restructurée en domaines thématiques parlants pour la société actuelle, dans le but de faire le pont entre le monde de la recherche et celui de l’application. En effet, pour que nos activités soient mieux appréhendées, elles doivent répondre à des questions concrètes – lesquelles sont généralement systémiques et transverses. 

Les domaines d’action stratégiques sont ainsi nés, embrassant les problématiques sociétales du moment. Ils sont au nombre de quatre à ce jour : « Bâtiments et villes face au changement climatique » ; « Rénovation, fiabilisation de l’acte de construire, innovation » ; « Economie circulaire et ressources pour le bâtiment » ; et enfin, « Bâtiments et quartiers pour bien vivre ensemble », celui qui nous intéresse ici. 

Ce dernier est celui qui est le plus tourné vers l’humain, alors que les trois autres, sans perdre de vue l’impact des pratiques et des usages, sont davantage technocentrés. Concrètement, il a vocation à étudier les interactions de l’humain avec son environnement, sous l’angle du confort et du bien-être, mais aussi de la santé : comment les individus perçoivent-ils leur lieu de vie ? Quelle appréciation en ont-ils, comment le ressentent-ils ? Quelle soutenabilité économique des choix se met en place dans la façon d’habiter ? Ces travaux qui embrassent, en complément des disciplines traditionnelles de la physique du bâtiment, de nombreux angles disciplinaires – psychologique, culturel, physiologique, socioéconomique… – sont ainsi mis en avant. Il s’agissait de sortir d’une approche trop technicienne occultant certains pans essentiels. 
Pour aller plus dans le détail, le domaine d'action stratégique recherche « Bâtiments et quartiers pour bien vivre ensemble » repose sur trois projets de recherche prioritaires, l’un axé sur l’échelle urbaine, l’autre sur une approche sanitaire des environnements bâtis, et le dernier sur les environnements intérieurs, ce dont il était question dans le webinaire de novembre dernier. 


Pourquoi avoir fait le choix de mettre en avant cette thématique ? 

SM : Pourquoi fait-on des bâtiments ? Pour que des humains y vivent. Pourtant, le monde du BTP élude souvent cet aspect. Pour imager, c’est comme si un médecin parlait de maladies sans parler de ses patients. Il était donc important pour nous de mettre ce thème au cœur de notre approche. 


Qu’est-ce qui définit un bâtiment sain et qualitatif pour vous aujourd’hui ? 

SM : C’est, a minima, un bâtiment qui n’expose pas ses habitants à des risques ou à des inconforts – ou tout au moins, qui en limite la portée. La base étant de respecter le socle commun défini par la réglementation actuelle. Mais nous pouvons aller au-delà en proposant des situations de confort, non pas normalisées, mais sur-mesure, c’est-à-dire personnalisées en fonction de l’individu occupant l’espace. L’idée est donc de mieux comprendre les attentes en fonction des typologies de personnes et quelles modulations peuvent être apportées dans leur environnement pour un confort « optimal ». 

Un exemple, présenté pendant le webinaire, concernait l’éclairage. Selon l’âge, les besoins et les sensibilités vis-à-vis de la lumière ne sont pas les mêmes ! On peut ainsi songer à des luminaires au spectre lumineux adaptable selon le public concerné. Aujourd’hui, par exemple, certains industriels travaillent déjà sur des tablettes spécifiques pour la vue des jeunes enfants. 

A l’inverse, beaucoup de logements du parc immobilier existant sont très en-deçà de ces attentes. Un nombre très important de ménages vit dans des environnements dégradés, et nous cherchons notamment à établir le lien entre la dégradation de ces espaces et l’impact sur la santé, en essayant de prendre un angle toujours centré sur l’humain. 

L’idée est de mieux comprendre les attentes en fonction des typologies de personnes et quelles modulations peuvent être apportées dans leur environnement pour un confort optimal. 


Sur quels aspects de la qualité intérieure des bâtiments le parc immobilier français a-t-il le plus de marge de progression ? Sur quels points, en revanche, peut-on nous féliciter d’être en avance ?

SM : En France, les réglementations thermiques successives depuis le premier choc pétrolier ont permis d’améliorer significativement le confort thermique d’hiver dans les bâtiments. En revanche, nous devons encore progresser sur la thermique d’été, qui n’a pas assez focalisé notre attention jusqu’à présent. En effet, nous aurions dû davantage nous projeter sur le réchauffement climatique : ce qui était parfaitement acceptable il y a 10 ans ne l’est déjà plus en termes de climat. La RE2020 a introduit des exigences plus fortes quant aux problématiques de confort d’été, mais l’effort doit encore être poursuivi. Ce sera un axe de travail majeur pour les futures réglementations. 

Au CSTB, nous avons engagé des collaborations avec des organismes tels que Santé Publique France ou encore l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) sur l’impact de l’exposition aux fortes chaleurs sur la santé des occupants des bâtiments. Nous travaillons notamment à la compréhension de l’effet de filtre ou d’amplification de l’exposition induit par la construction selon sa typologie. 

Notons que nous devons également progresser sur la question de la qualité de l’air intérieur. Nous sommes déjà en avance en France sur ce sujet car nous avons anticipé depuis de nombreuses années la recherche et l’identification des polluants – via notamment l’Observatoire de la qualité de l’air intérieur (OQAI), qui est un dispositif unique au monde depuis plus de 20 ans. Maintenant, nous devons travailler sur la question de l’optimisation du couple performance énergétique / ventilation pour évacuer le mieux possible les polluants de l’air intérieur tout en maintenant nos objectifs de contrôle de consommation.  


Quelles sont les actions du CSTB pour œuvrer pour la qualité des environnements intérieurs ? Quelques projets actuels et futurs à mentionner ? 

SM : Nous travaillons en partenariat avec l’Agence Régionale de Santé Auvergne-Rhône Alpes qui s’est lancée il y a deux ans dans un projet appelé Rénov’Santé. Ce projet vise à mieux connaitre les effets de la précarité énergétique sur la santé des occupants. Plusieurs centaines de ménages en situation de précarité énergétique inclus dans le projet vont bénéficier d’une rénovation de leur logement, et l’évolution de leur consommation de soins (consultations médicales, prise de médicaments, séjours hospitaliers…) va être observée avant et après cette rénovation. Cela vise notamment  à mettre en balance le coût social de l’inaction et celui de la rénovation. 

Le CSTB a également engagé une thèse l’an passé sur la définition d’échelles d’indicateurs de qualité d’environnement intérieur pour les espaces de travail basées sur les capacités cognitives. Concrètement, il s’agit de comprendre comment les environnements intérieurs agissent sur nos facultés de concentration et d’apprentissage.  

Enfin, on peut mentionner la création, début 2024, d’un nouvel Observatoire dont nous sommes partie prenante aux côtés de l’ANSES notamment. Il s’agit de transformer l’OQAI en Observatoire de la Qualité des Environnements Intérieurs (OQEI). Nous allons donc observer et capitaliser un plus large panel de paramètres inhérents à la constitution des ambiances (pollution, température, humidité, éclairage, acoustique…)

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