Le replay Build & Connect – Villes relationnelles : stratégie de résilience du vivant (Sonia Lavadinho)

Rédigé par
Hélène MEYER

Responsable communication et marketing

1041 Dernière modification le 02/08/2023 - 11:47
Le replay Build & Connect –  Villes relationnelles : stratégie de résilience du vivant (Sonia Lavadinho)


Anthropologue, géographe et conférencière internationalement reconnue de la « marchabilité », Sonia Lavadinho pense la ville du 21e siècle comme le lieu où bien-être et vitalité économique riment avec durabilité et gestion innovante des espaces publics. 

Durant le colloque Build & Connect, l’auteure de l’ouvrage La Ville relationnelle a partagé ses travaux sur « la ville du dehors et dedans », en invitant les professionnels de la construction présents à imaginer des opérations d’aménagements permettant de renforcer la place du corps en mouvement, la santé des populations et une meilleure cohésion sociale et intergénérationnelle.

Endossant sa casquette d’anthropologue, Sonia Lavadinho entame sa tribune pour un état des lieux : « Au 21e siècle, nous humains, frôlons le siècle de vie, et sommes désormais amenés à devenir plus vieux que nos immeubles. Deuxième phénomène complètement inédit, cinq générations peuvent se côtoyer sur Terre au même moment. » Un constat sur lequel elle s’appuie pour inciter l’auditoire à se questionner et revoir en profondeur ce peut signifier « habiter la ville » alors que nous embarquons dans un monde sans précédent.

En l’absence d’expériences passées dont nous pourrions tirer des enseignements, Sonia Lavadinho appelle à « inventer de nouvelles histoires, des nouvelles façons de faire, des nouvelles façons d’être. » Et à laisser derrière nous un 20e siècle dédié à la « ville fonctionnelle », c’est-à-dire une ville extractive fonctionnant de façon linéaire et plaçant l’action de l’Homme au cœur de ses modes de fonctionnement. A la place, elle défend une ville « où l’on pourrait faire mieux avec l’énergie qui est déjà là, avec une approche plus inspirée du vivant, au sens de faire uniquement quand on en a besoin. » En guise d’illustration, la chercheuse prend l’exemple des mitochondries, « ces petites centrales nucléaires qui servent à booster nos cellules quand on a besoin d’énergie et qui ne produisent qu’en temps réel », et met en avant la « logique des biotopes » où les êtres vivants fonctionnent de façon interdépendante. 

Entrer en relation avec soi-même et le vivant en la ville

Premier commandement de la « ville relationnelle » selon Sonia Lavadinho, la capacité de se mouvoir dans les espaces urbains est essentielle pour améliorer notre bien-être et notre santé. « La chaise tue plus que tout autre facteur, plus que le tabac ou l’alcool, il est nécessaire de mettre le corps en mouvement au cœur de ce que nous proposons comme environnement bâti. Je vous invite donc à réfléchir, en tant que professionnels du secteur de la construction, à comment vous pouvez faire en sorte que la ville du dedans réponde à ces besoins » témoigne la chercheuse.

C’est souvent hors des habitations que réside le plus grand potentiel pour se reconnecter à soi. « On ne doit pas empêcher les gens de bouger en restant entre quatre murs. Bouger, c’est important pour notre cerveau. La recherche est d’ailleurs de plus en plus claire : le fait de juste marcher et surtout marcher dans des environnements vivants, dans une forêt ou au bord de l’eau, a un effet puissant sur les connexions neuronales, sur la façon dont le cerveau pense, sur le maintien de la mémoire et sur la prévention de maladie comme Alzheimer ou la dépression » complète-t-elle.

En plus de la refondation de ce lien personnel, Sonia Lavadinho incite à se tourner vers le vivant. Au concept de « nature », trop réducteur, elle opte pour celui de « vivant », concept « qui met mieux l’accent sur notre communauté, et le fait que nous sommes des vivants parmi d’autres vivants ». Elle encourage les exemples de villes qui redonnent de la place à la pleine terre pour un sol qui redevienne éponge et vivant. 

Sans cette approche plus tournée vers le vivant, difficile selon elle de ne pas atténuer les atteintes aux neuf limites planétaires , dont bon nombre ont déjà été dépassées. « Il paraît évident que les bâtiments du futur devront ménager très fortement tous les cycles, le cycle de l’eau, le cycle de l’azote, mais aussi le cycle du phosphore et bien sûr le cycle du carbone dont il est fortement question aujourd’hui. J’attire votre attention sur le fait que le cycle du carbone n’est qu’un cycle parmi bien d’autres, et que l’ensemble de ces cycles du vivant devront être respectés pour que nous puissions nous en sortir, d’une façon convaincante mais également d’une façon désirable », détaille-t-elle.
 

Entrer en relation avec les autres

Dernier pilier de la « ville relationnelle » : notre faculté à interagir entre nous. « La relation aux autres ne peut pas exister sans les deux premiers piliers que sont la relation à soi et au vivant. Souvent on a l’impression que nos problèmes sociaux, intergénérationnels, de santé, relationnels, sont des problèmes uniquement dans l’interrelation aux autres, mais c’est souvent à cause du déséquilibre qu’on a dans notre relation au vivant qui nous met dans des situations stressées et stressantes. » 

Rappelant que dans nos sociétés, nous croisons un nombre très important d’inconnus au quotidien, — un phénomène récent à l’échelle de l’histoire humaine — l’anthropologue et géographe pose la question des incidences sur nos comportements. Car si habiter en ville offre de nombreuses opportunités : se marier, suivre des formations, se promener librement et anonymement, adopter des sous-personnalités en fréquentant différentes personnes, elle trouve aussi avantage aux villes à taille humaine qui permettent de faire vivre de nombreuses petites civilités, comme le fait de se saluer, de se croiser.

« Je défends le fait qu’on doit utiliser les bâtiments nouveaux comme des locomotives pour offrir ce caractère plus convivial, plus expérienciel, plus serviciel » explique-t-elle. On pensera par exemple au fait de proposer une buanderie au sein d’un immeuble pour éviter que chaque ménage ait sa propre machine à laver dans son appartement. 


Bâtir la ville du dehors

« On se rend compte qu’actuellement la ville relationnelle n’occupe que 10 à 20 % de nos m² » illustre Sonia Lavadinho avant de rappeler les enseignements de la période Covid. « Durant cette période, on a tous pu percevoir la ville comme un lieu de rencontre. On a vu à quel point il était difficile de vivre sans cette ville-là. Et on a découvert d’autres villes à cette occasion : la ville des parcs, la ville des trames vertes et bleues, la ville de l’eau, la ville du plein air. J’encourage à ce que cette ville du dehors fasse partie des tous premiers pas en dehors des immeubles d’habitation et hors des immeubles de travail. »

Alors comment étendre la ville relationnelle ? En s’attaquant d’abord aux clivages introduits par nos infrastructures, et notamment les infrastructures de transport, ou liés à des types de bâtis qui font une coupure urbaine et clivent les opportunités d’être ensemble. « Un des indicateurs que nous utilisons pour voir si nous sommes en train de fabriquer la bonne ville c’est l’indicateur « gathering », c’est-à-dire la capacité à se rassembler, par rapport au fait d’être seul » complète la chercheuse. 

Quant à l’ampleur de la tâche à accomplir, elle est importante selon Sonia Lavadinho qui invite les collectivités locales à s’impliquer fortement pour des « villes relationnelles » : « Il va falloir savoir quoi faire de tous ces millions de m² prévus uniquement pour être fonctionnels et qui sont compliqués à reconvertir. La ville du dedans est assez similaire d’une ville à l’autre, mais ce qui change vraiment c’est cette ville du dehors où nous passons notre temps libre, c’est là que se fait toute la différence. »

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