L'urbanisme du lien, un nouveau souffle pour la santé mentale

Rédigé par

La rédaction C21

1473 Dernière modification le 02/01/2024 - 15:51
L'urbanisme du lien, un nouveau souffle pour la santé mentale

La santé mentale est le socle du bien-être individuel et le fondement d’un bon fonctionnement collectif. Cet état évolue aussi bien aux fonctions de facteurs individuels que de facteurs extérieurs, tels que la pandémie de Covid-19). Comme il n’y a pas de santé globale sans santé mentale, il n’y a pas de cité sans santé mentale de la population, avec son inclusion voulue et recherchée au bénéfice de tous et de chacun.

Aujourd’hui, nous sommes 55% de la population au sein des villes, et demain, en 2050, 80 %. À cela s’ajoutent quelques éléments chiffrés en matière de santé mentale et de psychiatrie indispensables à appréhender :
selon l’OMS, un européen sur cinq est atteint de troubles psychiques. Un ratio qui s’est mué en un européen sur quatre depuis la pandémie, frappant davantage la tranche d’âge 15-25 ans.

Sur cette population, la plupart des pathologies mentales sont émergeantes pour plus de 80 % des troubles, un de ces jeunes sur quatre faisant une demande de soins. Par ailleurs, le premier poste de dépense de l’assurance maladie est la maladie mentale, avec 23,5 milliards (devant le cancer). C’est également la première cause d’invalidité et la deuxième cause d’arrêt maladie et de congé longue maladie.

Un sujet de santé publique majeur 

En santé publique, il est indispensable de prendre en compte les principaux déterminants de santé qui sont à plus de 75 % socioéconomiques, biologiques et socio-environnementaux. Qu’il s’agisse du logement, de l’habitat, des espaces verts mais aussi de la culture, du travail et des transports, tout a impact fondamental sur l’état de santé, notamment mentale, pour le préserver voire le prévenir de toute survenue de troubles psychiques. En outre, il est désormais devenu urgent de traiter la question de « santé mentale », du seul champ des experts du soin. Celle-ci n’est que trop souvent évoquée à l’aulne des actes médicaux. Il convient de traiter à présent une approche globale, interdisciplinaire, diversifiée, associant la pluralité des métiers intervenants dans les différents secteurs d’activité de tout citoyen.

C’est dans cette dynamique collective qu’il faut agir ensemble, élus, professionnels de santé, professionnels des différents secteurs concernés, famille et usagers pour qu’un nouveau mode d’action soit enclenché au niveau des villes et leur territoire.  C’était bien l’objet de notre première édition du colloque « Villes et Santé Mentale », à Nantes en décembre 2022. La prochaine biennale aura lieu en novembre 2024, à Lausanne.

À quoi ressemble une ville favorable à la santé mentale ? 

Quels rôles peuvent jouer les villes ? Et en quoi la politique d’un aménagement urbain peut-il contribuer à une meilleure santé mentale ? « Il faut toute une ville pour être en bonne santé », évoquait un maire d’une grande ville française, en préambule du guide de santé mentale dans la cité, dans son édition 2022. Et comme le rappelle l’écrivain Italo Calvino, « la ville a toujours été à l’épicentre de notre évolution pour devenir la projection concrètes de nos peurs et de nos désirs. »

Mais une ville, c’est aussi le reflet des réalisations concrètes, quelles que soient les conditions sociales, sociétales et culturelles. Dans ce monde en perpétuelle mutation, le concours de tous est urgent, utile et fortifiant. Ce monde, dans lequel passé, présent et avenir s’entremêlent, favorise toutes les opportunités y compris en matière de soins, imposant certes le risque toujours au cœur de l’action. Tout à chacun est vulnérable. La pandémie a révélé cette vulnérabilité, a fait émerger des ruptures psychoaffectives et des détresses socio-professionnelles, aggravant les décompensations psychiques et leur lot de dégradations physiques.

Le savoir, tout en l’ignorant 

Voilà pourquoi « villes et santé mentale » peuvent cohabiter, en imposant un cercle vertueux de leur prise en compte et de prise en charge, sous la forme d’une alliance de haute sécurité. De façon lapidaire, il n’y a pas de ville idéale, pas plus qu’il n’existe de campagne idéale. En revanche, nous pouvons essayer d’identifier ou citer quelques principes connus : 

  • Nous partageons avec d’autres que la socialisation est nécessaire, comme l’établissement de liens sociaux avec la culture au sport. Cette socialisation, qui a tant manqué pendant la pandémie et qui a été responsable d’un sentiment profond de solitude, beaucoup plus subjectif qu’objectif.
  • Les politiques publiques des villes, se faisant, doivent favoriser l’accessibilité au service public, que ce soit dans les domaines de la santé, du transport, de l’éducation, voire de la culture ou du sport. Il s’agit d’exemples concrets de « coopérer pour faire la santé » et ainsi favoriser les espaces de rencontre et de convivialité, en tout cas des espaces qui font identité pour les habitants de la ville.
  • Pour autant, la ville à elle-seule ne peut pas être tenue responsable, ni accusée de toute décompensation psychiatrique. Certes, une ville mal entretenue et/ou mal construite favorise l’émergence de troubles psychiques en lien probablement avec les facteurs de pollution tant sonores qu’atmosphériques ou autres…


Dans ce cas, nous ne pouvons parler que de facteurs favorisants, voire de facteurs précipitants des vulnérabilités psychiques.

  • La ville doit s’adapter aux enjeux de santé publique, aux transitions plurielles c’est-à-dire démographiques, écologiques et sanitaires. Cela a déjà été le cas dans le passé (la peste).
  • Il s’agit donc de trouver une bonne densification, soit un bon équilibre entre la préservation d’un espace propre à chacun dans un quartier avec une densification.

 
À travers une densification de qualité, les villes proposent et permettent une cohésion sociale et un bien-vivre ensemble, avec l’objectif d’être la ville de tous les âges, et une ville de la mixité sociale. En clair, les politiques publiques doivent permettre un travail de partenariat, de réseau avec les différents acteurs de la cité, ce pour permettre une ville inclusive qui met l’humain au cœur de tout projet urbain, soit un urbanisme relationnel.

Agir en amont, c’est proposer aux habitants l’environnement le plus propice à la bonne santé, notamment mentale, en passant d’un urbanisme seulement fonctionnel qui pense la ville comme un espace de flux, en termes d’efficacité, à cet urbanisme relationnel qui favorise à la fois le lien aux autres, mais aussi le lien à la nature et donne aux habitants parfois la possibilité, voire la capacité, de décider d’aujourd’hui et demain.

Ces parcours humains et urbains favorisent une ville fluide, évitant les obstacles permettant l’intégration sociale de chaque citoyen, pour éviter cet isolement, source de tant de mal-être. Rappelons les quatre facteurs de stress principaux pour tout citoyen : la densité humaine ; la surcharge/accumulation (bruits, feux rouges, affiches…) induisant une fatigue excessive ; les obstacles à la mobilité ; faire des rencontres (connues ou inconnues) au risque d’une défaite sociale. 

La place de la nature en ville est favorisée non pas seulement en termes d’impératif écologique, mais également parce que ces espaces ou ilots de fraicheur induisent des espaces de rencontre, de distraction, où l’on pratiquer du sport ou se cultiver. Des espaces essentiels qui rompent la monotonie du quotidien. Dans cet urbanisme relationnel, la place de l’art et de la culture sont des leviers majeurs pour permettre un bon état de santé mental. L’art est notamment reconnu comme élément d’apaisement et d’épanouissement personnel, et même recommandé en termes de prescription muséale dans certaines grandes capitales francophones telles que le Québec, Bruxelles et Lausanne en 2024.

L’esthétique et le beau, lorsqu’ils sont conjugués, déclenchent une émotion esthétique, avec un phénomène biochimique connu (décharges de dopamine), bénéfique à la santé mentale. Celle-ci est un sujet majeur de santé publique à prendre à bras le corps, en associant tous les acteurs de la cité dont les décideurs politiques.  Les politiques urbaines auront un impact sur la santé globale, en prenant en compte aussi bien les déterminants de santé que les inégalités de santé de tout citoyen.

Cela pose inéluctablement un travail de liens de la ville, de mise en réseau avec l’ensemble des acteurs, et aussi d’une exigence collective pour répondre aux questions actuelles, aux nouvelles exigences, aux nouveaux publics, à cette nouvelle jeunesse. En clair, la ville doit être un acteur de santé, au même titre que l’hôpital un acteur de la ville : et ainsi aller dans le sens d’un bien vivre ensemble.


Ville de demain, ville des liens ? 

Les points majeurs incontournables restent le changement de représentation de la maladie mentale avec une déstigmatisation, la réduction des inégalités associées entrainant une inégalité d’accès aux soins, et bien entendu un travail sur la prévention et le repérage précoce, en travaillant sur l’aménagement urbain et l’accessibilité aux services publics pour « coopérer, pour faire santé ».
Tout cela reste évidemment à mettre en œuvre par des actions rapides et concrètes, pour améliorer la situation et l’horizon des cinq prochaines années. Il s’agit de réfléchir à ce que serait pour nous, comme nous l’avons dit, une ville idéale qui n’existe pas encore, l’accès à des espaces verts, à aller vers une mobilité fluide, une ville de parcours avec des structures d’accueil favorisant une inclusion sociale de chacun.

Décréter qu’architecture, urbanisme et patrimoine est nécessaire pour créer et restaurer un habitat possible… vers une restauration de soi avec un épanouissement personnel. Entre éthique et politique, in fine, la ville de demain ne serait-elle pas la ville des liens ? 
 

Un article signé Rachel Bocher, Cheffe du service de psychiatrie du CHU de Nantes


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