Dubaï, une COP28 de transition ?

Rédigé par

Stéphanie Obadia

Directrice de la rédaction

1364 Dernière modification le 15/12/2023 - 11:44
Dubaï, une COP28 de transition ?

La 28e Conférence des Parties (COP28) qui s’est tenue cette année à Dubaï, aux Émirats arabes unis du 30 novembre au 12 décembre 2023, vient de se clôturer. Elle s’inscrit comme la plus grande COP jamais organisée avec plus de 100 000 participants. Après d’âpres et intenses négociations, un accord qualifié d’historique engage l’ensemble des 195 parties vers une transition hors des énergies fossiles et affirme l’objectif de Paris de maintenir une hausse de 1,5 °C. 
 

La très discutable COP28 vient de se clôturer après avoir crispé de nombreux acteurs et associations dont Construction21. D’une part, l’événement se déroulait à Dubaï, ville pas vraiment reconnue pour sa sobriété ni ses objectifs de neutralité carbone. Et d’autre part, la présidence de la COP28 était assurée par le ministre émirati de l'Industrie, le sultan Ahmed al-Jaber, qui n’est autre que le P. -D.G de l’entreprise pétrolière nationale ADNOC. Coïncidence ou pas, cette COP a d’ailleurs accueilli de nombreux lobbyistes défendant les énergies fossiles, estimés à 2 500, soit quatre fois plus que l’an dernier.
Et pourtant, cette COP est l’une des plus grandes jamais organisées en termes de participation avec plus de 100 000 personnes (le double recensé à Charm el-Cheikh en Egypte) parmi lesquelles gouvernements, ONG, entreprises et scientifiques. Pour la première fois, un état des lieux, suite à l’Accord de Paris (COP21), a été réalisé lors d’une COP, dont l’objectif visait à maintenir l'augmentation de la température à 1,5 °C, par rapport aux niveaux préindustriels. Pour y parvenir, il faudra baisser les émissions mondiales de 43 % avant 2030 par rapport à 2019. Un chantier ambitieux !   

Une transition hors des énergies fossiles
Après de multiples négociations parfois très tendues et une nuit blanche, les 195 Parties se sont entendues sur un accord historique : celle de la transition hors des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) dans les systèmes énergétiques. Une décision qualifiée d’« historique pour accélérer l’action climatique » par le Sultan Al-Jaber. C’est en effet la première fois que lors d’une COP, un accord émerge sur les énergies fossiles, responsable à 80 % du réchauffement climatique. Plutôt encourageant, lorsque l’on sait que Dubaï est une place forte du pétrole (les Émirats arabes unis en sont le septième producteur), même si l’UE, les représentants des petites îles ou de nombreux pays d’Amérique latine auraient souhaité la mention de sortie des énergies fossiles. Avec quels moyens financiers, notamment pour les pays qui en ont le plus besoin ? À quel rythme ? Rien de défini ! Si ce n’est le rappel d’atteindre l’objectif de la neutralité carbone en 2050 à travers une évolution « juste, ordonnée et équitable, en fonction des économies. » 

Parmi les engagements pris sur le terrain des énergies : celui de doubler le rythme annuel de progression de l’efficacité énergétique jusqu’en 2030, de tripler les capacités d’énergies renouvelables dans le monde d’ici à 2030 (116 pays signataires) afin de porter les capacités mondiales d’énergie (solaire, éolien, hydroélectricité, biomasse…) à 11 000 gigawatts (GW) au lieu de 3 400 GW actuellement, ou encore de limiter les émissions liées au refroidissement (une soixantaine de pays signataires). S’ajoutent à ces décisions, l’accélération des technologies comme l’éolien, le solaire, l’hydroélectricité, l’hydrogène bas carbone ou le captage et le stockage carbone, en espérant que ces technologies ne servent pas à compenser l’exploitation des énergies fossiles ! Ou encore la reconnaissance de l’énergie nucléaire dans la lutte contre le changement climatique et la décarbonation : une vingtaine de pays se sont engagés à tripler la production d’énergie nucléaire dans le monde d'ici à 2050, par rapport à 2020. Une victoire diplomatique pour la France… mais qui ne fait pas l’unanimité. Ces décisions s’ajoutent à celles prises lors de la COP26 à Glasgow (Royaume-Uni) en 2021, où les États s’étaient engagés à réduire l’utilisation du charbon. 


Buildings Breakthrough, zéro émission pour le secteur du bâtiment d’ici 2030 
Le Buildings Breakthrough a été officiellement lancé lors de cette COP en grande pompe par la France et le Maroc avec l’appui de l’Alliance mondiale pour les bâtiments et la construction (GlobalABC). Vingt sept* pays totalisant plus du tiers de la population et des deux tiers du PIB mondial – à travers 18 initiatives – se sont engagés à atteindre l’objectif de zéro émission d’ici à 2030 pour le secteur du bâtiment, responsable de près de 20 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Un moment historique où plus d’une dizaine de ministres ont pris la parole, et qui entérine l’appel franco-marocain lancé lors de la COP27 de Charm el-Cheikh en 2022.
Les enjeux sont triples : faciliter les actions sur l’énergie (renforcer l’efficacité énergétique et les sources décarbonées), les matériaux (développer l’emploi de matériaux biosourcés ou décarbonés), et les risques (accroître la résilience climatique). Lors de ce lancement, l’usage du bois et de biosourcés dans la construction a été plébiscité, tout comme la meilleure gestion et la sauvegarde des forêts afin de mettre fin à la déforestation, notamment dans certains pays où le bois est utilisé comme un moyen de chauffage. L’objectif d’atteindre un ciment net zero carbone a également été affiché, avec un poids de 400 kg de CO2 par tonne de ciment au maximum à horizon 2030, notamment via la capture carbone. L’Allemagne s’est également engagée à investir 20 millions d’euros pour verdir les matériaux de construction.

D’autres pays sont en lice pour rejoindre cette coopération intergouvernementale, laquelle complète le Breakthrough Agenda lancé lors de la COP26 à Glasgow qui vise à décarboner les principaux secteurs émetteurs (acier, électricité, hydrogène, transport routier et agriculture) et où le secteur du bâtiment n’avait jusqu’alors pas rejoint ce mouvement. Cet évènement, historique pour le secteur, est un excellent signal international en faveur de la décarbonation, même si les méthodes pour atteindre ce zéro émission n’ont pas été dévoilées. La feuille de route pourrait être définie lors du Forum mondial Bâtiments et Climat lancé par la France et le PNUE qui se tiendra les 7 et 8 mars 2024 au Palais des congrès de Paris. Elle réunira les délégations ministérielles et interministérielles de la construction du monde entier pour acter des avancées concrètes. Parmi elles : la mise en œuvre d’actions prioritaires collectives, en matière de standards et de certification, d’accompagnement du secteur, de financement et d’investissements, de recherches et d’innovations, et de développement des différentes démarches engagées par les acteurs.
 
Le fonds pour les catastrophes climatiques 
Le fonds de solidarité « pertes et dommages » financé par les pays du Nord pour dédommager les pays du sud face au changement climatique a été adopté en tout début de COP.  Lancé l'an dernier à la COP27 de Charm el-Cheikh, il va permettre aux pays les plus vulnérables victimes des catastrophes climatiques (montée du niveau de la mer, sécheresses, cyclones...) d'accéder à des financements pour reconstruire après ces événements. Il représente 792 millions de dollars. La France y contribuera jusqu’à hauteur de 100 millions d’euros. Une victoire historique mais symbolique face aux besoins chiffrés en centaine de milliards de dollars. Enfin, il a été rappelé que la finance mondiale pour le climat est encore insuffisante (83 milliards de dollars ont été mobilisés par les parties prenantes au total, tout de même) et que les investissements portés pour l’innovation, la technologie, la R&D sont essentiels pour modifier les habitudes, la façon de produire et de construire.  

La biodiversité à l'honneur 
Incontournable des débats, la biodiversité a été abordée, notamment sous le prisme des forêts, qui stockent du carbone et dont certaines sont menacées. Des fonds ont été débloqués en faveur des grands bassins forestiers mondiaux. Et côté marché des crédits carbone, il semblerait que nous sommes proches d’un accord. Le marché carbone est une solution nécessaire mais insuffisante et critiquable - les forêts ne sont pas seulement un puits de carbone permettant aux pays émetteurs de compenser, elles jouent un rôle dans le maintien de la biodiversité, à suivre… À noter également le lancement du comité international de pilotage du One Water summit, qui se tiendra en septembre 2024 à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. 
Enfin, difficile lors d’une COP de ne pas évoquer la résilience, l’adaptation au changement climatique ou encore la sobriété : changer nos habitudes, consommer moins, différemment. Pourtant ces sujets ont très peu été abordés, alors qu’essentiels !

Et la suite ?
Alors oui, on entend très souvent dire que la COP - conférence internationale qui réunit chaque année les pays signataires de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) - ne sert à rien. Pour autant, elle a l’avantage de faire rayonner à l’échelle internationale la question du dérèglement climatique et d’entériner des engagements. Rendez-vous en Azerbaïdjan pour la COP29 en 2024, un autre bastion du pétrole, et au Brésil pour la COP30 en 2025. 
 

* Allemagne, Arménie, Autriche, Canada, Côte d’Ivoire, Égypte, États-Unis, Éthiopie, Finlande, France, Guinée-Bissau, Japon, Jordanie, Kenya, Liberia, Mauritanie, Mongolie, République populaire de Chine, Royaume du Maroc, Pays-Bas, Norvège, Sénégal, Suède, Tunisie, Turquie, Royaume-Uni et Zambie.

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