Des toits nommés désir : révéler le potentiel de la « cinquième façade »

Rédigé par
Leonard / Matthieu Lerondeau

Head of Communications & Communities, Leonard

652 Dernière modification le 14/09/2023 - 00:00
Des toits nommés désir : révéler le potentiel de la « cinquième façade »

 

Face à la densité, les fonctions des toitures urbaines se multiplient. D’abord couvrantes, elles se réinventent productives, naturelles ou habitables. Un changement de paradigme majeur pour la ville qui doit s’adapter.


Une “cinquième façade” sous exploitée
Alors que les prix du foncier urbain n’ont jamais été aussi élevés, que la densification est une des principales réponses à l’artificialisation, et que la ville tente de se rouvrir à la nature, les toits font plus que jamais office d’Eldorado. L’utilisation des toitures, jusque-là exceptionnelle (on pense aux incroyables toitures-jardins du début du siècle New-Yorkais, ou à la piste d’essai de l’usine Fiat Lingotto à Turin), est aujourd’hui en passe de se démocratiser. Le succès du festival Rotterdam Rooftop Days, ou de ses héritiers  marseillais et parisien semble en témoigner. Mais si le passage d’une fonction de couverture à un usage plus “actif” dans le paysage urbain est largement intégré par les architectes et les urbanistes, il reste aujourd’hui à prioriser les usages tout en imaginant de nouvelles solutions d’occupation de l’espace. Les toits – qui représentent entre 19 et 25% de la surface des villes – pourraient ainsi devenir un support incontournable pour l’agriculture urbaine, pour la production d’énergie, pour le divertissement, l’extension de l’habitat ou de l’espace public.

Un potentiel énergétique immense
Une des pistes les plus prometteuses – et techniquement mature – est l’utilisation des toits comme espace de production d’énergie. Une étude menée par l’UCL Energy Institute montre ainsi que l’utilisation des toitures pourrait couvrir la moitié des besoins en énergie solaire au Royaume-Uni. Selon l’AIE, 100 millions de foyers seront alimentés en énergie solaire de toiture d’ici 2030 dans le monde. Pour réaliser cet objectif, il est essentiel de cartographier le potentiel des bâtiments, afin d’optimiser le déploiement du parc. Une mission parfaitement adaptée aux compétences de l’IA, qui permet d’exploiter au mieux l’imagerie satellite. Avec Solar API, Google est bien positionné sur le sujet et propose déjà d’accélérer et d’optimiser la pose de panneaux. Le potentiel des toitures solaires est tel que leur utilisation est en train de faire son entrée dans la loi. L’European Solar Rooftops Initiative prévoit ainsi de rendre obligatoire l’utilisation de panneaux solaires sur un certain nombre de bâtiments publics et commerciaux d’ici 2026.

Nature et agriculture
Face à la densification, afin de valoriser les “services écosystémiques” rendus par la nature en ville, ou pour favoriser une production agricole locale, les toitures offrent un potentiel de “naturation” important. Dans un guide intitulé Agriculture urbaine – Comment aménager une toiture-terrasse, le lab recherche environnement identifiait 4 grands types de projets : les microfermes urbaines à vocation d’abord pédagogique, les jardins partagés, les fermes productives et les terrasses comestibles, directement liées à un établissement de restauration. Au-delà de la production, les toitures végétalisées permettent de favoriser une forme de biodiversité urbaine tout en participant à l’isolation du bâti et à la réduction des îlots de chaleur. Une étude menée en Espagne montre ainsi que les toitures végétalisées servent de refuges aux arthropodes, dont la population est en déclin. En Caroline du Nord, le bâtiment d’habitation Garage Apartments est spécialement conçu pour favoriser la biodiversité grâce à une sélection d’essences de plantes liées aux pollinisateurs locaux.

Une question de densité… et de modèle économique 
Dès le Moyen Âge, les vénitiens édifient des altane au-dessus des toits de la ville. Ces terrasses aériennes servent alors de jardins ou de lieux de sociabilité, elles constituent une échappatoire à la ville dense, minérale et sale. Aujourd’hui, l’idée d’une ville construite sur ses hauteurs fait son grand retour, poussée en particulier par les prix du foncier. A Londres, l’assouplissement des règles d’extension est présenté comme une manière de lutter contre la crise du logement. Un modèle développé par Knight Frank estime ainsi que 40 000 nouveaux logements pourraient être construits sur les toits dans la capitale anglaise. D’autres s’attaquent aux toitures apparemment plus complexes à aménager – comme les toits en zinc du Paris haussmannien – afin de dégager de l’espace. C’est la pari de Roofscapes – créé par trois étudiants du MIT – qui développe des structures en bois suspendues et appuyées sur les murs porteurs mitoyens pour dépasser la contrainte de pente liée au bâti parisien.

Un nouveau terrain de jeu urbain
Au-delà des grands usages identifiés, les toits offrent un terrain de jeu infini pour les concepteurs de la ville. Un certain nombre d’exemples emblématiques illustrent le potentiel encore inexploré des toitures. A Copenhague, l’usine de traitement des déchets et de production d’énergie de CopenHill, conçue par Bjarke Ingels Group, intègre ainsi une piste de ski en toiture ! Toujours au Danemark, Park ‘n’ Play propose un vaste parc dédié aux jeux d’enfants en toiture d’un parking. A Melbourne, Lido Cinémas réinvente la séance de plein air depuis les toits. A Singapour, la célébrissime piscine du Marina Bay Sands valorise la situation exceptionnelle de la toiture du palace… Les toitures peuvent également devenir le lieu d’une expression artistique ou politique. En 2009, les militants de Greenpeace ont ainsi mené une action afin de dénoncer les rejets de déchets toxiques sur les toits de Hewlett Packard. Plus récemment (et dans un autre style), les street artistes Ella&Pitr ont signé la plus grande fresque d’Europe sur les toits de Paris Expo Porte de Versailles.

Quelles limites ?
De Métropolis à Trantor, la science-fiction regorge de villes – largement dystopiques – imaginées comme un empilement interminable de nouvelles fonctions. Plus tangibles, les extensions illégales en toitures sont aujourd’hui caractéristiques de villes comme Taipei, et posent des questions de sécurité ou de salubrité. Le sujet de l’accès aux toitures est également au cœur des enjeux et interroge sur la définition d’un espace public aérien. Mathilde Chaboche, alors adjointe au maire de Marseille en charge de l’urbanisme évoquait en octobre 2022 un “droit au ciel”, alors que les toitures sont aujourd’hui largement privatives. Enfin, la question de la cohabitation des usages appelle une réflexion sur la planification des toitures urbaines. A Grenoble, l’agence d’urbanisme locale (AURG), plaide déjà pour la mise en place de toitures biosolaires, combinant renaturation et photovoltaïque. L’institution met en valeur les synergies entre “production d’énergie renouvelable, développement d’une certaine biodiversité, gestion de l’eau de pluie et amélioration du microclimat urbain”.

Alors que l’on cherche à lutter contre l’artificialisation des sols et que les villes étouffent face au réchauffement climatique, les toits constituent une vaste réserve d’espaces inexploités, et aiguisent de nouveaux appétits. Pour que cette ruée vers le ciel ne se transforme pas en guerre des toitures, il est aujourd’hui essentiel de remettre les toits au cœur du débat !

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