Evelyn Teo Ai Lin: "Le BIM connecte les gens, le projet et les produits"

Du 21 au 25 mars, des professionnels français iront visiter Singapour pour y découvrir l'expérience BIM qui est conduite depuis plusieurs années. Singapour est l'un des pays pionniers et leaders de la maquette numérique. Evelyn Teo Ai Lin, professeur à la School of Design and Environment de l'Université Nationale de Singapour (NUS) raconte l'épopée BIM de la "Ville jardin".

Comment Singapour est-elle devenue l'un des pionniers mondiaux du BIM? Quel a été l'élément déclencheur?

Evelyn Teo Ai Lin: L'initiative Réseau Construction et Immobilier (CORENET) a été lancée en 1995. Elle vise à "réorganiser et rationaliser les méthodes de travail fragmentées du secteur de la construction, afin de réaliser des améliorations significatives en termes de délais, de qualité et de productivité". L'adoption d'une technologie d'objets graphiques appelée BIM a été identifiée comme pierre angulaire de ce projet pour parvenir une véritable fluidité des échanges, de la gestion, de la compréhension et de l'intégration des informations projet ou encore l'interopérabilité croisée des plateformes. 

La priorité de la stratégie actuelle de croissance économique de Singapour va à la productivité, car notre gouvernement croit aux nouvelles technologies et en leur capacité à accroître la productivité. Et Singapour s'est hissée au rang des premiers pays en termes d'initiatives gouvernementales sur le numérique. Pour aider les pionniers du BIM, notre gouvernement propose un Fond BIM lié au Crédit Productivité et Innovation (PIC) afin d'aider les entreprises à franchir le pas et à adopter les solutions numériques.

Comment les professionnels se sont-ils adaptés à cette nouvelle façon de travailler? Se sont-ils d'ailleurs tous adaptés?

E.T.: La première feuille de route BIM de Singapour a été déroulée en 2010, bien avant la date de mise en place obligatoire de 2013, ainsi le secteur a eu le temps de s'adapter au BIM. La plupart des acteurs majeurs et ceux qui participent à des offres de marchés publics doivent s'adapter à la maquette numérique.

Dans le cadre d'une action économique globale pour améliorer la productivité et la compétitivité, le gouvernement de Singapour a introduit le Fond pour la Productivité et Compétence de la Construction (CPCF) pour aider le secteur de la construction à améliorer ses niveaux de productivité (BCA, 2011). Par la suite, afin de renforcer les compétences technologiques du secteur, un Fond "Building Information Modelling" (BIM) a été mis en place dans le cadre du CPCF afin que le secteur adopte les technologies numériques les plus avancées et ainsi faire croître leur productivité. Avec l'obligation du BIM dans les candidatures aux appels d'offre de marchés publics à partir de 2013, il y a eu évidemment une ruée des professionnels pour se former au BIM. En 2013, notre Vice-Premier Ministre avait annoncé la nécessité de mettre en place un centre BIM à l'Université Nationale de Singapour (NUS) afin d'assister les professionnels dans leur montée en compétence BIM, une compétence qui leur permettra de faire face aux défis de la construction de demain. 

L'Université Nationale de Singapour (NUS) a développé une feuille de route BIM intégrée pour influer sur les toutes dernières technologies BIM, à travers la recherche, l'industrie et l'enseignement afin d'accroître les compétences BIM du secteur de la construction à Singapour. Le NUS BIM Centre of Excellence (COE) assistera les professionnels locaux à monter en compétence en transformant leurs façon de concevoir, livrer et gérer le bâti à travers la pratique du BIM. Cela apportera une plus grande valeur au client et à l'utilisateur final en termes de réduction des coûts, de qualité, de sécurité et de performance. sur l'ensemble du cycle de vie du bâtiment. Pour atteindre cet objectif, le NUS COE s'engagera dans une série de projets de recherche BIM pour développer et mettre en oeuvre les bonnes pratiques. Il travaillera avec les acteurs locaux mais aussi avec des collaborateurs internationaux. 

Comment avez-vous vécu personnellement cette transformation?

E.T.: Je suis une adepte convaincue des technologies de l'information et je suis toujours à la recherche de nouvelles choses à apprendre en lien avec les IT ou le BIM. J'ai créé le studio électronique de notre campus en 2003 bien avant le BIM. Le département Construction de l'université, QS Core Unit (j'étais alors à la tête du QS Core de l'université) a introduit le parcours BIM dans le programme de notre Bachelor of Science (Project and Facilities Management) et cela bien avant que le BIM devienne obligatoire pour les projets de bâtiment à Singapour. 

J'ai été très impliquée dans des travaux de recherche sur le BIM en Australie, à Hong Kong, en Corée du Sud, à Singapour et à Taïwan. Aujourd'hui, je travaille en tant que Co-Directrice du Centre d'Excellence pour l'Intégration BIM de notre université. 

En tant que pionnière du BIM à Singapour, je suis également coordinatrice technique de buildingSMART Singapour.  Et de par mon adoption précoce du BIM, je suis souvent invitée à siéger dans le nombreux comités liés au BIM. Par exemple, je préside le Comité d'Examen des Diplômes en Ingéniérie de l'Information Bâtiment de la BCA Academy Singapour, je siège parmi les examinateurs du parcours BIM d'autres universités,  ou encore je dirige des thèses...  En bref, mon expérience personnelles de cette transformation ne fut pas toujours plaisante (j'ai rencontré de nombreux défis au début), mais enrichissante à plus d'un titre. 

“Avant d'être totalement engagé, l'hésitation nous tenaille, il reste une chane de se soustraire à l'initiative … Quoi que tu rêves d'entreprendre, commence-le. L'audace a du génie, du pouvoir, de la magie" - Goethe

Quels furent les obstacles et les obaccélérateurs de cette transition vers le BIM?

E.T.: D'après les retours des professionnels dans les débuts de la transition, c'est le coût de mise en oeuvre qui fut l'un des principaux freins. La difficulté à trouver des professionnels qualifiés BIM capables de mettre en place la maquette numérique en fut un autre.

En ce qui concerne le coût, notre gouvernement a mis en place des aides pour les premiers utilisateurs du BIM. Nous avons mis en lumière des "success stories" sur le BIM et partagé les bonnes pratiques pour sa mise en place. Nous proposons également des formations à la fois pour les étudiants et les professionnels en exercice. Face à la demande croissante des promoteurs, les autres acteurs du secteur n'ont d'autre choix que de se mettre au BIM, d'une certaine manière c'est une motivation supplémentaire.

Au début, le secteur doit mesurer la valeur ajoutée du BIM et, une fois qu'ils l'ont essayé, les professionnels peuvent constater ses bénéfices. Bien sûr, pendant la phase de transition, il y a toujours des problèmes de mise en route. Mais après quelque temps, après plusieurs tentatives, les utilisateurs du BIM s'amélioreront toujours et récolteront plus de bénéfices. Je suis fermement convaincue que les raisons majeures de l'implantation du BIM à Singapour sont des incitations économiques solides et la formation. La technologie est au point et disponible. Ce sont les aspects humains de l'organisation, la culture qui constituent les vrais défis à l'adoption de la technologie. Selon moi, la compréhension complète du BIM n'apportera que des avantages. En effet, elle ne se limite pas à une représentation graphique, c'est aussi un flux d'information, et une méthode de travail et de gestion de projet comme le montre le graphique ci-dessous.

En intégrant ces principes illustrés ci-dessus, de nombreux programmes peuvent être créés pour assister les professionnels dans l'optimisation du BIM. Par exemple, notre Ministère du Travail a entièrement financé un projet de recherche pour aider le secteur à utiliser le BIM dans la Conception Sécurité. Ce programme permet aux professionnels de déterminer les indices de productivité et de sécurité.

Le BIM connecte les gens, le projet, le produit et par là-même améliore la productivité, la performance, le profit, grâce à des process intégrés et à une planification basée sur les bonnes pratiques. 

Quelles sont les prochaines étapes pour le BIM à Singapour?

E.T.: La deuxième feuille de route BIM de Singapour se concentre sur la collaborativité. Nous introduisons plusieurs concepts:

  • la construction modulaire préfabriquée,
  • la conception et construction virtuelles,
  • la conception pour la fabrication industrielle et l'assemblage

Y a-t-il des initiatives BIM dans d'autres pays qui vous inspirent?

E.T.: Le gouvernement Sud-Coréen injecte des millions de dollars dans la R&D BIM pour encourager l'utilisation du BIM dans le secteur coréen de la construction.  

Avez-vous déjà rencontré des professionnels étrangers venus à Singapour pour apprendre de vos expériences? Quels bénéfices en tirent-ils selon vous??

E.T.:  Des membres de la communauté académique et des professionnels d'Australie, de Chine, de Hong Kong, de Corée du Sud, du Japon, de Malaisie, de Taïwan et d'autres pays sont venus à Singapour pour profiter de notre expérience. Je pense sincèrement que leur visite à Singapour a été enrichissante et qu'elles aident les professionnels à développer leurs compétences. je le crois car certains sont revenus avec d'autres collègues par la suite. 

Propos recueillis par Sylvain Bosquet. Pour ceux qui souhaitent découvrir plus en détail l'utilisation du BIM à Singapour, plus d'info sur le voyage d'études proposé par Dialog.

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