Sobriété : la grande oubliée des politiques publiques

Devenue incontournable dans les débats relatifs à l’énergie, la sobriété inquiète les dirigeants qui la jugent trop radicale et craignent son impopularité. Pourtant, des mesures efficaces, favorisant le changement des comportements sans peser sur les plus précaires, existent et peuvent être intégrées aux politiques publiques. Éclairage.

La parole à Dominiques Bourg, philosophe, professeur honoraire de l’Université de Lausanne

« Les sciences du climat notamment nous expliquent depuis de nombreuses années que notre planète est exsangue. Le volume et la hauteur de nos activités – notre aptitude à extraire, chauffer, transporter les flux de matières et d’énergie – détruisent l’environnement. Objectivement, la sobriété est devant nous et semble être la seule voie possible. Elle s’imposera brutalement si nous ne parvenons pas à l’accepter démocratiquement. Mais une partie de l’opinion publique continue de vivre dans le déni. Les pouvoirs publics, des forces politiques et certains économistes préfèrent nier cette réalité ou ne perçoivent pas l’urgence de la situation. Ils gouvernent par la croissance économique, qui semble être l’unique solution depuis les 30 Glorieuses. Pourtant, c’est bien la croissance qui augmente les revenus des plus riches, et c’est cette richesse qui détruit l’environnement.  

Il est possible d’agir autrement via les politiques publiques pour accompagner les citoyens, leur offrir la possibilité d’avoir une meilleure compréhension de la situation dramatique dans laquelle nous nous trouvons, et leur donner des outils pour faciliter les gestes et l’évolution concrète de leurs comportements. Dans le bâti pour rénover et économiser l’énergie ; grâce à l’aménagement du territoire pour la mobilité. Mais aussi, en répartissant mieux les revenus au sein de la société. Le récit est également important : nous vivons encore dans l’imaginaire du maximum – plus nous consommons, plus nous possédons, plus nous sommes comblés. Passons à l’imaginaire de l’optimum en réduisant nos besoins et les flux de matières, tout en privilégiant notre bien-être. Consommer sans arrêt nous rend-il vraiment plus heureux ? Je ne suis pas sûr…”

« Il faut souligner les cobénéfices attendus d’une politique de sobriété. »
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La parole à Yves Marignac, consultant à négawatt

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« La sobriété apparaît aujourd’hui dans les scénarios de RTE et de l’ADEME. Elle fait l’objet d’opinions favorables dans des enquêtes et des sondages. Le principe d’une société plus sobre gagne clairement du terrain et il est devenu incontestable que le modèle productiviste et consumériste est responsable de nos principaux problèmes environnementaux et sociaux.

Pourtant, Emmanuel Macron nous invite à “produire davantage”, et l’imaginaire du progrès reste lié à l’augmentation de la production matérielle. La puissance publique ne parvient pas à envisager des politiques publiques de sobriété en termes de régulation… Il renvoie sans cesse les citoyens à leur responsabilité individuelle. C’est absurde. Il faut une politique non pas de l’offre mais de la demande, qui agisse, par exemple, sur l’aménagement urbain afin d’inciter les citoyens à choisir les mobilités douces, ou sur le suremballage en favorisant le retour de la consigne.

Nous devons identifier et démontrer les cobénéfices attendus de ces politiques publiques de sobriété, car ils sont nombreux en matière de santé publique ou encore d’emploi. Imaginons, par exemple, une relocalisation de l’industrie textile : nous pourrions acheter moins de vêtements de mauvaise qualité, et porter des habits plus durables et produits localement ! Par ailleurs, la taxe carbone a montré qu’il ne suffisait pas d’accentuer la pression sur les consommateurs par un signal prix pour les contraindre au changement. Il faut au contraire les aider à réduire leur dépendance, par exemple à la voiture, et leur donner les moyens d’adopter de nouveaux comportements. Pourtant, en vidant les zones rurales de leurs services publics, et sans nous en rendre compte, nous faisons l’inverse et menons des politiques anti-sobriété.

“La sobriété est encore trop disruptive pour les pouvoirs publics”
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La parole à Barbara Nicoloso, Directrice de Virage Energie

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La sobriété a été mise en avant par les 150 citoyens tirés au sort pour participer à la Convention citoyenne pour le climat. Elle apparaît comme une évidence à la lecture du rapport final avec des propositions visant à réduire le temps de travail, instaurer des régimes végétariens dans les cantines ou encore réguler la vitesse sur la route. Cela démontre que l’acceptabilité de la société vis-à-vis de ces mesures, qui auparavant pouvaient sembler trop radicales, progresse.

Je regrette que la loi Climat et résilience n’aille pas plus loin dans ce sens. Elle ne cite la sobriété qu’une seule fois, en matière d’étalement urbain. Ce que ces citoyens proposent, c’est pourtant du bon sens : supprimer le superflu notamment en matière énergétique, modérer l’utilisation de nos ressources naturelles, mais aussi questionner notre société de consommation. Pourtant, l’Etat reste réticent à mettre en œuvre des politiques publiques basées sur la sobriété car elle peut apparaître comme trop disruptive.

De plus, accompagner le changement des normes et des comportements est un travail de long terme. Il faut embarquer tout le monde, en essayant de ne braquer personne ! Les dirigeants, en raison de la temporalité de leur mandat, échouent finalement à planifier et hiérarchiser les politiques publiques sur plusieurs décennies, en activant tous les leviers de sobriété disponibles, que ce soit dans l’aménagement du territoire, l’énergie ou encore la finance…

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Le Saviez-vous ?

Depuis 2020, le CLER – Réseau pour la transition énergétique, en partenariat avec l’association Virage énergie, anime un groupe d’échange et de discussion, ouvert à tous, sur la sobriété énergétique. Une fois par mois, des experts et des acteurs locaux échangent réflexions, positions et bonnes pratiques. Rejoignez-nous ! En savoir + : [email protected]


Article publié sur le site du CLER

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