[Retour d’expérience] Envie le Labo : le réemploi à tous les étages !

Envie le labo, le nouveau bâtiment de la Fédération Envie, ouvre ses portes à Paris. Véritable démonstrateur du réemploi, il a relevé le défi de réaliser le second œuvre et l’aménagement intérieur presque entièrement via l’économie circulaire. Le bâtiment a d’ailleurs participé à la démarche « Workspace Future », la phase 1 de Bureaux de demain, lancée par l’institut français de la performance du bâtiment, qui souhaite généraliser le réemploi sur le second œuvre. Retour d’expérience, en compagnie de Nesrine Dani, directrice « Nouveaux Projets » de la Fédération Envie.

Un bâtiment à l’image de la Fédération Envie

La Fédération Envie est un réseau associatif qui rassemble des entreprises qui font de l’insertion professionnelle à travers l’économie circulaire. Envie est spécialisé dans la collecte, le tri, le reconditionnement et le recyclage d’appareils électroménagers. Au total, les 2 800 salariés du réseau Envie rénovent environ 125 000 appareils par an et collectent « un tiers des déchets issus d’équipements électriques et électroniques en France », estime Nesrine Dani.

Envie le Labo, implanté dans le 20ème arrondissement de Paris, a pour vocation d’apporter des solutions circulaires concrètes aux citoyens. Composé de trois étages, le lieu a une forte dimension pédagogique : les personnes intéressées peuvent y faire réparer leurs appareils électroménagers, bénéficier de visites pédagogiques des locaux ou encore participer à des ateliers thématiques autour de la lutte contre le gaspillage. Le bâtiment se pose comme un « showroom de l’électroménager reconditionné » : le magasin installé au rez-de-chaussée permet de montrer ce qu’il est possible de faire. Cependant, Envie le Labo n’est pas un espace de production : les ateliers d’Ile-de-France d’Envie sont situés à Trappes. Les étages supérieurs sont composés d’espaces de réunion et d’animation d’ateliers pédagogiques, ainsi que des bureaux des salariés de la Fédération. Le bâtiment bénéficie également d’une toiture végétalisée.

Cuisine équipée avec des produits d'Envie.

En tant que maître d’ouvrage, La Fédération Envie a souhaité réaliser un bâtiment à son image, dont les matériaux du second œuvre et de l’aménagement intérieur sont issus autant que possible de l’économie circulaire. Le bâtiment se pose ainsi comme un démonstrateur du réemploi dans la construction. Le budget du projet est d’environ 2 millions d’euros. Selon Nesrine Dani, « il s’agissait de montrer que l’on pouvait aussi construire un bâtiment frugal en coût ». Cependant, elle reconnaît que « le budget a été sous-estimé au départ » sur le projet.

La maîtrise d’œuvre a été confiée à Urban Act et l’aménagement intérieur et le design au Studio Idaë. UTB a été choisi en tant qu’entreprise générale. Le chantier, qui a commencé début 2019, s’est terminé en juillet 2020.La phase d’aménagement s’est, quant à elle, étendue jusqu’à fin 2020.

 

Le réemploi au cœur du projet

Envie la Labo a réussi à relever le défi du réemploi et de la réutilisation sur la majorité des lots du second œuvre et de l’aménagement intérieur (à quelques exceptions près). De plus, la plupart des matériaux sont locaux et proviennent d’Ile-de-France.

Les matériaux de réemploi pour le second œuvre et l’aménagement intérieur

La présence de matériaux de réemploi dans le second œuvre et l’aménagement intérieur permet de donner une identité propre au bâtiment. Il reste beaucoup de finitions brutes à l’intérieur, ce qui « permet d’éviter 7 tonnes de matières neuves », selon Nesrine Dani, mais également de donner une esthétique singulière à Envie Le Labo.

Certains éléments de réemploi du second œuvre sont issus de fin de stock d’entreprises et de chantiers, comme le bardage bois utilisé pour la façade, le carrelage des sanitaires ou encore la moquette neutre en carbone fournie par Interface. D’autres matériaux proviennent de dons : les briques utilisées au centre du bâtiment ont ainsi été données par un client de Cycle-up, à partir d’un chantier à Aubervilliers, les sanitaires et les miroirs proviennent de l’ancien site de l’Ecole Centrale à Châtenay-Malabry.

Il était important pour Envie de collaborer avec d’autres acteurs solidaires. Une partie du second œuvre a été fabriquée par des chantiers d’insertion et des chantiers éducatifs, à l’instar de la verrière du rez-de-chaussée, composée de bois et verres récupérés puis assemblés spécifiquement pour le bâtiment, ou encore des comptoirs du rez-de-chaussée et des meubles de cuisine fabriqués à partir de bois récupérés

La Fédération Envie a ainsi souhaité montrer qu’il était possible d’aménager un bâtiment circulaire « tout en évitant le côté bas de gamme. Nous avons cherché un équilibre entre coût, qualité et durabilité des matériaux », affirme Nesrine Dani. Et même pour les quelques éléments qui ne sont pas issus du réemploi, Envie a tenu à investir dans des produits avec un impact environnemental limité. Par exemple, les luminaires utilisés, bien que neufs, sont éco-conçus et composés d’éléments interchangeables. Il est donc possible de ne changer que l’élément défectueux en cas de défaillance.

Fenêtres réalisées en hublots de machine à laver, avec vue sur le magasin et l'espace atelier.

Et le gros œuvre ?

Le gros œuvre n’a pas été soumis à un travail de réemploi, pour des raisons de conformité à la réglementation et de certification. Cependant, 70% de la structure du bâtiment est réalisée en bois. Les 30% restants sont composés de parpaings pour des raisons économiques. Les éléments de gros œuvre du bâtiment précédent, un garage, n’ont pas pu être réutilisés : « nous souhaitions garder la dalle du garage qui se trouvait là avant, mais cela n’a pas été possible pour des raisons de fondation », explique Nesrine Dani.

Afin de valoriser et vulgariser ce travail auprès des visiteurs, 44 balises expliquant la composition et la provenance exacte des matériaux et objets sont réparties entre les trois étages du bâtiment et la mezzanine. Un plan d’étage est disponible à chaque niveau pour indiquer où se trouvent ces balises et faciliter ce parcours pédagogique.

Plan du rez-de-chaussée.

Des performances très satisfaisantes

L’économie circulaire optimisée

Un bilan de la circularité du bâtiment a été réalisé par le bureau d’étude Evea, avec le soutien de l’ADEME Ile-de-France.  D’après cette étude :

  • Grâce à l’évitement de matériaux (matières non jetées en fin de vie du bâtiment car non mises en œuvre), 6,9 tonnes d’éléments neufs ont été évités
  • Grâce à la réutilisation (matières non jetées et utilisées à nouveau pour un usage différent), 2,3 tonnes d’éléments neufs ont été évités.
  • Grâce au réemploi (matières non jetées et utilisées à nouveau pour leur usage initial), 10,4 tonnes d’éléments neufs ont été évités.

Conclusion : « on a pu éviter d’avoir recours à presque 20 tonnes d’éléments neufs, soit 45% de ce qui constitue habituellement le second œuvre », résume Nesrine Dani.

Le bureau d’étude a également analysé le taux de recyclage des matériaux, c’est-à-dire les déchets utilisés comme matières premières pour fabriquer de nouveaux objets. Cela correspond à 6,1 tonnes, ce qui est très satisfaisant. Evea souligne que « des efforts ont été faits par Envie pour intégrer des matériaux à contenu recyclé plus élevé que la moyenne lors de l’achat d’éléments neufs. »

Un approvisionnement privilégié en circuit court

Le maitre d’ouvrage a souhaité favoriser le circuit court dans son approvisionnement. Presque la moitié en masse du mobilier utilisé dans le bâtiment (45%) provient d’Ile-de-France. La majeure partie des matériaux utilisés pour la fabrication de mobiliers et cloisons sur mesure ont été approvisionnés à moins de 120km (à l’exception de deux établis provenant du Sud de la France).

Exemple de balise informative au rez-de-chaussée du bâtiment.

Un confort énergétique au rendez-vous

Enfin, le bâtiment montre qu’il est possible de combiner sobriété et performances énergétiques. Un système de ventilation a été mis en place dans les locaux pour éviter de recourir à la climatisation et les grandes vitres de la façade favorisent le chauffage naturel du bâtiment. Elles permettent également aux locaux d’obtenir de bonnes performances d’éclairement. Certains isolants utilisés sont biosourcés tandis que d’autres sont fabriqués à partir de coton recyclé et présentent des performances « très satisfaisantes », d’après Nesrine Dani.

 

L’économie circulaire : un modèle à grande échelle encore à trouver

Un des apprentissages principaux de ce projet est que « le réemploi est possible sur des lots très variés : revêtements de sols et muraux, menuiseries intérieures et mobilier, cloisons, bardage, etc. » comme le souligne le bureau d’étude Evea dans le bilan de circularité.

Cependant, le modèle de l’économie circulaire est encore à trouver. Comme le souligne Nesrine Dani, « le réemploi, c’est cher en temps ».

Un temps de sourcing important

Dans ce projet, le sourcing des matériaux a été entièrement coordonné par Envie, au cas par cas, sur une durée d’environ 9 mois. Il n’existait pas ou peu de réseaux d’acteurs à même de faciliter la démarche de sourcing. Il a fallu faire « un travail matériau par matériau à travers le bouche-à-oreille. Il n’y a pas encore de gros process industrialisé », témoigne Nesrine Dani. Ce qui pose question quand le réemploi demande de pouvoir accéder « aux bons gisements au bon moment », pour des questions de stockage et de respect des délais. « Si c’était à refaire, nous prendrions une AMO réemploi », affirme Nesrine Dani.

Un temps d’adaptation des industriels et des entreprises

Ceux-ci ne sont pas habitués au réemploi. « L’économie circulaire demande de revoir toute la chaîne », insiste Nesrine Dani. Par exemple, l’entreprise générale, UTB a établi un budget de base à partir de ses fournisseurs habituels, qui ne font pas du réemploi ou ne produisent pas nécessairement pas des matériaux éco-conçus. Il a donc fallu qu’elle se réadapte à la demande d’Envie. Une solution pour garantir le respect des objectifs de réemploi par les entreprises générales pourrait être de lister dès le départ dans le contrat les éléments de réemploi. C’est ce qu’a fait Envie sur des catégories d’éléments de second œuvre pour UTB. « L’idéal étant de définir dans le marché un lot dédié au réemploi ».

Un temps de pédagogie

« Il y a encore un grand travail de sensibilisation à mener autour du réemploi », constate Nesrine Dani. Elle explique ainsi qu’il a été nécessaire de réexpliquer régulièrement la démarche d’Envie aux multiples interlocuteurs du projet. Il faut également adapter les formations des artisans au réemploi, afin qu’ils apprennent à poser et déposer les matériaux pour pouvoir les réutiliser plus tard. Par exemple, « le lavabo qu’on voulait pour les vestiaires a été mal posé dès la construction du bâtiment dans lequel il était » explique Nesrine Dani. Il n’a donc pas pu être récupéré en bon état lors de la dépose, ce qui a poussé Envie à se tourner vers du neuf en urgence.

Un temps d’évolution des réglementations et certifications

Les éléments issus du réemploi ne répondent pas forcément aux exigences des réglementations et des certifications, notamment pour la sécurité. C’est pourquoi Envie a dû se tourner vers des portes coupe-feu neuves et a fait le choix de ne pas utiliser du réemploi pour le gros œuvre. Souvent, il n’existe pas de fiche produit type pour les matériaux du réemploi, ce qui limite leur utilisation ou nécessite d’engager des coûts supplémentaires pour financer des études.  « Nous avons dû demander au bureau de contrôle de prendre en compte le caractère singulier de notre démarche pour notamment accepter pour certains éléments de second œuvre de réemploi l’absence de documentation ».

Il faut donc encore faire évoluer les pratiques ainsi que les réglementations, afin de généraliser l’usage de matériaux de réemploi.

 

La démarche Bureaux de demain, un coup de pouce « circulaire » à Envie le Labo

En participant au projet Bureaux de demain, la Fédération Envie a pu entrer dans un réseau d’acteurs engagés sur l’économie circulaire et bénéficier de contacts et soutiens pour réaliser son projet. Elle a par exemple été mise en relation avec Interface, qui a lui a fourni des sols.

La démarche Bureaux de demain montre bien que certains industriels se positionnent sur l’économie circulaire, comme Interface, ou encore Signify pour les luminaires et que des réseaux d’acteurs se structurent autour du sujet. Elle créé de l’émulation entre les différents partenaires et leur permet de s’inspirer les uns des autres, à l’image d’Envie le Labo.

Partie bureaux d'Envie de Labo.

 

Propos recueillis par Manon Salé - Construction21 la rédaction.

 

Découvrir le projet Bureaux de Demain

Contact : workspacefuture@ifpeb.fr

 

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