[Dossier Hors-site] #6 Relancer la construction locale et durable à la française : Vision, Missions, Objectifs

La plupart des employés n'associent pas le changement que nous vivons à l'industrie de la construction. Pourtant le changement rapide dans l’industrie de la construction est une réalité de la COVID-19. Avec un impact sans précédent sur l'industrie mondiale, les entreprises de construction et les parties prenantes ont été obligées d'adapter rapidement des solutions innovantes et locales pour qu’ils maintiennent une continuité de travail dans les chantiers de construction et mettent en placent une stratégie pour rebondir rapidement et efficacement.

Une nouvelle voie, celle d'une industrie moderne de la construction de-carbonée, profite de l'occasion de la COVID-19 pour transformer numériquement l'entreprise et la construction hors-site de répondre aux  nouveaux paradigmes de construire localement et durablement.

Contexte

La première chose importante à préciser est que la COVID-19[1] n’est pas une crise, c’est une catastrophe sur tous les plans. Et le propre d’une catastrophe, c’est d’emblée la rapidité avec lequel elle arrive, elle surprend et ramène des problématiques incertaines. La catastrophe arrive, car personne n’a anticipé ni investi pour l’éviter. Le mécanisme de résolution d’une catastrophe suit un processus bien identifié : (i) il faut la nommer clairement (ii) il faut informer avec honnêteté et transparence (iii) il faut rechercher les bons exemples de résolution.

Pour le cas du secteur de la construction, il convient donc de s’interroger sur le rôle qu’il doit jouer pour anticiper les catastrophes et investir dans des solutions appropriées à partir d’exemples internationaux de cette catastrophe COVID-19 mondiale. L’Europe, à ce titre est largement moins habituée que l’Asie à faire face aux catastrophes et doit donc réfléchir à une meilleure coordination d’ensemble afin de se préparer aux futures catastrophes.

L’environnement autour de la construction a subi des changements importants ces dernières années tant au niveau technique que stratégique. Avec la digitalisation, le modèle économique, basé sur la génération des revenus en vendant des unités construites est en train de changer. Même si les opportunités offertes sont quasi infinies, la catastrophe de la COVID-19 a mis en lumière les liens faibles et indirects de notre société. C’est-à-dire, les oubliées de la société : les voisins, les collègues, les métiers clés y compris les caissiers du supermarché. Passée la panique des premières semaines, la catastrophe COVID a mis en lumière ce qui était important dans une vie quotidienne et mettre de côté ce qui dysfonctionne. Cela attire notre attention sur la place importante des quartiers (selon la définition de Grafmeyer, 1994), des villes et les liens sociaux.

Vivre ensemble n’est pas un but, c’est une toile de fond. Il faut donc prendre conscience des liens faibles pour construire les villes, les quartiers de demain.

La COVID est également un accélérateur des tendances actuelles sous-jacentes, par exemple le travail à domicile, les objets sans contact, les nouveaux modes de distribution, etc. Pour le futur, la solution sera une combinaison de modernité (comme la construction 4.0) associée à la tradition locale. Pour nous inspirer du passé, un bon exemple d’innovation est celui de l’Hôpital Huriez construit à Lille en 1935. L’Hôpital Huriezdessiné par l’architecte du Nord, Jean Walter, fut l’un des premiers sites en France à rassembler, en un même lieu, l’hôpital et la faculté de médecine, avec la triple mission de soins, d’enseignement et de recherche. À cette époque, l’architecte innovait dans son approche à la société et par l’évaluation des besoins locaux, l’utilisation des matériaux du Nord (la brique) et une construction réalisée dans un esprit de durabilité. Aujourd’hui, l’hôpital est le 3e hôpital de France et il vient d’être classé parmi les « TOPS 100 » au monde(classement Juin 2020). Quid en 2020 ? Comment renouveler avec une construction originale, locale et durable.

Cette rupture liée à la COVID-19 va permettre aux sociétés de faire des choix appropriés, notamment si elle veut survivre. Les priorités s’exprimeront en termes de santé, d’utilisation des ressources naturelles, de proximité et de servitisation[1]. Tous les secteurs industriels, y compris la construction doivent donc faire preuve de résilience et faire des propositions intégrées de services aux personnes, où les quartiers doivent retrouver leurs caractéristiques d’interconnaissances dans un espace local déployant d’efficaces réseaux d’entraide intergénérationnelle. Pour accéder au prochain niveau de servitisation de l’après COVID-19, les constructeurs doivent proposer ou repenser leur offre de service (si existante) et ne pas se concentrer uniquement sur la livraison des ouvrages (produits). En s’appuyant sur ses capacités d’intégration des phases de la construction et l’alignement de la chaîne d’approvisionnement, la construction peut transitionner vers une offre de services axée sur le confort, la santé et la sécurité des usagers, la maintenance de ses actifs sur une période de plusieurs années, voir des décennies et intégrer l’économie circulaire dans laquelle elle s’inscrira totalement.

1 / Avoir une vision

La figure 2 représente un modèle d’adoption de l’acte de construire dans l’après COVID-19 pour le bâti selon ma propre vision :

 

 

Figure 2 : Modèle d’adoption de l’acte de construire et les services attachés aux besoins des sociétés

La figure représente les trois contextes qui agissent en synergie sur le secteur de la construction :

- Les besoins fondamentaux de l’humanité dans le respect des cultures et des sociétés. Les priorités, avec l’aide des technologies, doivent aller vers l’alimentation, l’eau, l’énergie, la terre et l’environnement.

- Un contexte économique repensé. Il s’agit de la conception et la réalisation de l’ouvrage dans un contexte économique résilient. La construction s’inscrit dans une vision repensée de notre économie, intégrant l’économie locale (matériaux, transports, fabrication, supply chain durable), l’économie circulaire (respectant le cycle de vie des bâtiments et leur recyclage) et suivant ce que K. RAWORTH appelle la théorie des Donuts[3] dans laquelle la société se construit en respectant les ressources disponibles et les besoins fondamentaux de tous les humains.

- Une intégration sociale et des loisirs : cette phase concerne l’utilisateur final et est destinée à son confort et sa sécurité. Il touche au volet social et culturel des personnes, leur bonheur, le partage, le bénévolat, la confiance, la communication.

L’acte de construire n’est pas un acte isolé. Il se réalise en tenant compte de ces nouvelles contraintes, des partenariats constitués entre toutes les parties prenantes, dans un environnement local respectueux. Les nouvelles technologies attachées à la digitalisation de la construction, doivent en priorité se fixer des objectifs sociétaux et de santé publique. Le développement d’une industrie de la construction modulaire devrait pouvoir répondre lui aussi à ces nouveaux défis. La conception de nos bâtiments doit se réfléchir comme lieux d’habitation, de travail, d’éducation et de loisir. Les constructeurs doivent intégrer de nouveaux services dans leur offre de prestation tout au long du cycle de vie des bâtiments. Nous n’avons plus le choix. La nature choisit le mieux pour nous, même en cas de catastrophe naturelle.

 

2 / Définir les missions

Pour structurer nos réflexions, les missions à venir peuvent s’inscrire dans un schéma que je nommerai les 7S-ZL pour la construction (figure 3) :

 

 

Figure 3 : Représentation des missions de la construction suivant le Modèle 7S-ZL

En effet, le secteur de la construction a le devoir :

-       de sécurité (des bâtiments, des personnes, des compagnons…),

-       de santé (salubrité des lieux, des eaux, de l’environnement, de bien-être, de confort…),

-       de l’espace (création d’espaces de vie de quartiers, intégration d’aires variées et adaptées aux besoin des habitants, intégration de la nature dans les villes…),

-       de service (accompagnement des projets, maintenance prédictive, services à la personnes, ...),

-       de soutenabilité (dans le respect de l’économie, de l’environnement, du profil des personnes, de la durée),

-       de social (par l’intégration des populations, le maintien de la diversité, des cultures, des traditions, des lieux de vie, des associations,…),

-       de sobriété (de la mesure dans les réalisations, par le respect des besoins adaptés aux moyens, de l’environnement local).

 

3 / Se fixer des objectifs

Enfin, pour terminer, la feuille de route que je propose pour le secteur de la construction Post-COVID 19 pourrait suivre le modèle 7D-ZL comme suit :

 

 

Figure 4 : Les sept objectifs que le secteur de la construction devrait poursuivre suivant le modèle des 7D-ZL

 

La conception et la réalisation des constructions devraient pouvoir se faire dans un cadre qui ambitionne d’atteindre des objectifs de notre société :

1-    Design : Plus de temps et d’attentions doivent être consacrés à la conception en comparaison avec la réalisation de la construction.

2-    Décarbonation : intégrer la réduction de l’empreinte carbone dans toutes les étapes du cycle de vie des bâtiments.

3-    4 D Printing : impression des bâtiments avec des matériaux intelligents dans le cadre d’une politique d’automation, de robotisation pour assister les compagnons dans leurs travaux quotidiens.

4-    Décentralisation : pour un meilleur équilibre des responsabilités et des prises de décisions locales, rapides, proches de la réalité du citoyen.

5-    Données : dans tout le cycle de vie des bâtiments et de la supply chaine verte et durable, la collection et l’analyse des données sont indispensables.

6-    Digitalisation : à intégrer à tous les stades de la construction pour éviter tout type de gaspillages et intégrer la construction dans tout un cycle de vie qui ira jusqu’à son recyclage.

7-    Donuts (théorie des) : mettre en œuvre la théorie des Donuts de K. RAWORTH en alliant enjeux environnementaux et justice sociale, au sein d’un espace sûr et juste pour l’humanité, dans lequel peut prospérer une économie inclusive et durable.

 

Conclusion

Il me semble donc important que dans le cadre du plan de relance national, de tirer les leçons de cette catastrophe COVID pour le secteur de la construction.

Tout d’abord, il conviendrait de revenir à une politique de plan, avec des règles simples de fonctionnement, de périmètres, de responsabilités. Une répartition claire des rôles entre l’État, les Villes, les Quartiers devrait être réfléchie et organisée (qui fixerait le cadre) mais adaptables à la réalité locale grâce aux décisions des villes et le respect des besoins spécifiques des quartiers. En effet, il est important de laisser libre cours à la rupture qui est en train de se produire. J’entends par là de laisser des espaces pour s’exprimer, à une construction locale à la française, un retour vers la découverte de nos territoires.

Enfin, l’homogénéisation appauvrie les villes, les régions. A l’inverse, la création architecturale imprime le politique dans la ville. Construire un espace incluant vie de famille, professions et commerces, construire un musée, un théâtre, un centre culturel ou autre, impriment définitivement le choix politique. Il est temps de se donner des ambitions qui tiennent compte de l’humain, des cultures et de ses besoins réels.

 

 

 

Article signé Pr. Dr. Zoubeir LAFHAJ, Professeur des Universités en génie civil à Centrale de Lille (France). Il est titulaire de la Chaire de recherche industrielle « Construction 4.0 ».

 

 


[1] COVID - COrona VIrus Disease en anglais (Maladie du corona virus en français

 

[2] La « servitisation » décrit le passage de la vente de produits à une offre combinée de biens, de services, de support et de connaissances axées sur le client pour offrir une valeur à l’usager.

[3] https://www.oxfamfrance.org/actualite/la-theorie-du-donut-une-nouvelle-economie-est-possible/

 

Consulter l'article précédent :  #5 - Construction hors-site : Quels impacts sur le secteur et les bureaux de contrôle ?

 


           

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  • Zoubeir Lafhaj

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