Prendre le tournant des énergies renouvelables en France

L’association négaWatt, qui se bat pour une transition énergétique réaliste et soutenable, a publié en octobre dernier son scénario 2022. Ce scénario, comme beaucoup d’autres (RTE, Ademe, Carbone 4, etc.), mise sur les énergies renouvelables pour atteindre la neutralité carbone et par la même occasion une certaine autonomie énergétique en 2050. Où en est la France ? Quel chemin nous reste-t-il à parcourir pour tenir cet objectif ? Quel impact sur les bâtiments ? Entretien avec Yves Marignac, porte-parole de l’association négaWatt.


Quelle est la situation des énergies renouvelables en France aujourd’hui ? Quelles ont été les évolutions de notre mix énergétique ces 10 dernières années ?

Yves Marignac : Aujourd’hui, la consommation finale d’énergie en France est assurée à 63% par des énergies fossiles, à 19% par des renouvelables et à 18% par du nucléaire. Ce mix énergétique n'a pas tant varié que ça sur les 10 dernières années, malgré une progression notable du photovoltaïque et de l’éolien. Les énergies renouvelables représentent plus de 120 térawattheure d'électricité, soit environ 40% de la production nucléaire, et plus de 330 térawattheure toutes énergies confondues. Dans notre scénario, nous visons un plus de 1 000 térawattheure de mobilisation d’énergie renouvelable d’ici 2050. Nous en sommes encore loin.

Nous avons encore beaucoup de progrès à faire pour respecter les objectifs renouvelables de la France. En effet, dans le cadre de la stratégie de transition énergétique de l’Union européenne, nous aurions dû atteindre 23% de renouvelable en 2020. Nous sommes le seul pays européen en retard sur ses objectifs. Pourtant, notre pays a une situation propice pour accueillir des énergies renouvelables : nous avons de bonnes capacités de développement pour l’éolien et le photovoltaïque d’une part, ainsi qu’un socle solide de renouvelables traditionnelles comme l’hydroélectricité ou encore la biomasse solide.
Nous avons raté le train des nouvelles énergies renouvelables. L’éolien terrestre, par exemple, représentait 40 térawattheure en 2020. Avec moins de 9 000 mâts implantés sur le territoire national, nous sommes le 3ème pays en capacité installée, loin derrière l’Allemagne (30 000 mâts), alors même que notre potentiel est supérieur, ou l'Espagne. Nous sommes également en retard sur l’éolien offshore, la filière démarre seulement en ce moment. La filière gu biogaz émerge aussi. Elle ne pèse pas encore fortement mais son potentiel est important. Ce sera une des évolutions marquantes du mix énergétique français dans les années qui viennent.
Du côté du photovoltaïque, la France compte plus de 13 gigawatt installés, ce qui n’est pas négligeable. La programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) en vise 40 en 2028. Enfin, il existe d’autres filières encore, comme la géothermie, dont le potentiel de développement reste plus incertain.

Ce retard s’explique notamment par un échec des gouvernements successifs, qui n’ont pas su encourager les filières et développer le dialogue avec les territoires. Cependant, nous avons noté une réelle reprise de dynamique en 2021. Si cette dynamique s’accélère, nous pourrions réussir à tenir les objectifs 2028 de la PPE.


Le scénario négaWatt 2022 prône une forte mobilisation sur la décarbonation de la chaleur des bâtiments. Comment y parvenir ? 

Yves Marignac : Les énergies renouvelables sont indispensables pour décarboner notre consommation dans les bâtiments. Pour y parvenir, nous comptons majoritairement sur des usages électriques, mais également sur la biomasse. Nous misons ainsi sur le développement d’usages thermiques liés au bois énergie, avec la mise en place de chaudières notamment dans le collectif et le tertiaire. Notre objectif est de couvrir 15 à 20% des besoins de ces bâtiments en taux d’équipement. En revanche, notre scénario fait reculer le chauffage gaz dans les bâtiments, afin d’affecter cette énergie à certains secteurs plus difficiles à électrifier massivement, dont les transports. Ainsi, le taux d’équipement en chauffage gaz passerait de 40% à moins de 20% dans le tertiaire.

Le recours aux énergies renouvelables doit être couplé à un gros travail d'efficacité et de sobriété. La rénovation thermique des bâtiments et l’amélioration des systèmes de chauffage et d’eau chaude sanitaire sont des conditions sine qua non de la transition énergétique. Par exemple, remplacer des équipements à résistance électrique par d’autres plus performants, comme la pompe à chaleur, permettrait de réduire de plus de 30 gigawatt la pointe hivernale. Nous souhaitons également développer des réseaux de chaleur, pour atteindre 20% de taux d’équipement dans le collectif et 15% dans le tertiaire à horizon 2050.

Enfin, il est nécessaire de mener un travail général de décarbonation des réseaux. Il nous faut pour cela raisonner en système intégré : la bonne articulation des réseaux est centrale pour réussir la transition énergétique.

La part de l’électricité est déterminante dans votre scénario pour décarboner la chaleur. Quelles énergies renouvelables préconisez-vous de mobiliser ? 

Yves Marignac : Notre scénario permet d’atteindre 100% de renouvelable en électricité. Pour cela, nous misons fortement sur l’éolien et le photovoltaïque. Nous souhaitons atteindre respectivement 300 et 170 térawattheure de production d’ici 2050, contre 38 et 14 en 2021. L’enjeu à présent est de mettre en place un système basé sur des sources variables qui fonctionne. Ce dernier doit en effet être capable de s’adapter en temps réel aux variations du vent, du soleil, etc. Pour ce faire, nous pouvons compter sur la qualité des modélisations météorologiques, qui permet de prévoir la variabilité des énergies.

Nous ne pourrons pas décarboner la chaleur sans nous attaquer à la question des pics de consommation hivernaux. En effet, aujourd’hui, le surplus de demande est surtout assuré par un recours accru aux énergies fossiles. Nous préconisons plusieurs leviers pour lutter contre ce phénomène :

  • La complémentarité des énergies renouvelables. Plus nous développons des renouvelables, plus ces sources peuvent se compenser entre elles. Par exemple, en installant du photovoltaïque sur tout le territoire, nous pourrons bénéficier de différents types d’ensoleillement. Ou encore, installer de l’éolien en mer permet de tirer profits de vents forts, surtout en hiver. Nous pourrions donc couvrir en partie les besoins énergétiques hivernaux.
  • Le développement de moyens de stockage inter saisonnier, pour consommer en hiver l’énergie produite en été. Le power-to-gas est très intéressant : cela permet de convertir de l’électricité excédentaire en hydrogène. Ce dernier, beaucoup plus facile à stocker, pourra ensuite être combiné avec du carbone pour produire du gaz. 
  • La flexibilité de la demande. L'idée est de piloter un certain nombre de consommations pour les faire coïncider avec la courbe de production, comme on le fait aujourd'hui avec les cumulus d’eau chaude, pilotés pour fonctionner la nuit, quand la demande est faible.


Quelles sont les nouveautés de ce scénario sur les énergies renouvelables par rapport aux précédents ?

Yves Marignac : Il n’y a pas de grandes nouveautés dans notre vision des renouvelables. Nous restons notamment prudents sur les filières dont l’avenir reste incertain, comme la géothermie ou les énergies marines. Notre vision demeure axée sur le développement de l’éolien et du photovoltaïque d’une part et celui de la biomasse solide et du biogaz d’autre part, dans le respect des forêts et des autres usages des ressources agricoles.

La principale nouveauté concerne l’augmentation du potentiel des énergies électriques. Nous pensons qu’il y a un boulevard de développement pour l’éolien en mer. La France est bien placée pour être en pointe sur cette filière. Du côté du photovoltaïque, ce développement est conditionné par une vision que nous voulons réaliste sur le rythme de déploiement. Nous projetons aussi bien une installation diffuse sur les toits d’habitations, ciblée avec des formules types ombrières de parking, que la mise en place de centrales photovoltaïques sur des friches, etc. Nous faisons bien attention à ne pas saturer ce potentiel. A l’inverse, nous avons une plus grande prudence encore dans la production biomasse. Les réflexions sur le potentiel de ce type d’énergie, notamment sous la pression du changement climatique, nous ont fait revoir un peu à la baisse son utilisation. 

Finalement, ce sont moins des nouveautés plutôt que la traduction d’une évolution : les limites au développement des nouvelles énergies renouvelables électriques reculent au fur et à mesure qu'elles se développent, alors que les contraintes sur la biomasse incitent à une certaine prudence.


Aujourd’hui, la France est encore dépendante d’importations énergétiques, comme le gaz russe. Pourrait-elle à terme devenir autonome ? Si oui, comment ?

Yves Marignac : Effectivement, la France est encore dépendante d’importation de gaz, de pétrole, d’un peu de charbon, mais aussi d’uranium pour le nucléaire (ce que nous oublions bien souvent). Les leviers d’action disponibles pour accélérer notre indépendance énergétique sont parfaitement connus. Ce sont en fait les mêmes que ceux pour atténuer le changement climatique et pour lutter contre la fluctuation des prix de l’énergie : la sobriété, l’efficacité énergétique et le déploiement des renouvelables. 

Dans notre scénario, nous avons travaillé sur l’évolution de la consommation de gaz fossile. Nous prévoyons d’ici 2027 une réduction qui équivaut aux quantités importées de Russie. Notre scénario permet donc de se passer du gaz russe d’ici 5 ans. Si nous y ajoutons une accélération des capacités de production, cela peut être encore plus rapide.

Constatez-vous déjà un impact du conflit russo-ukrainien sur le développement des énergies renouvelables en France ? 

Yves Marignac : C’est encore assez difficile à dire pour le moment. Le conflit n’a pas eu tant d’impact que ça sur les discours sur l’énergie des candidats à l’élection présidentielle, par exemple. En effet, leurs positionnements ont été pris avant le début de la guerre. Pendant la campagne, une fois la crise ukrainienne ouverte, les candidats sont plutôt restés sur leur posture : une position pro-nucléaire avec opposition à l’éolien terrestre notamment pour Madame Le Pen, pro-renouvelable pour Messieurs Jadot et Mélenchon et enfin une vision productiviste pro-mix renouvelable et nucléaire pour Monsieur Macron. Il est tout de même possible de noter que la résurgence des enjeux de sécurité énergétique a conforté, à tort, des réglexes conservateurs de repli sur le nucléaire plutôt que de projection dans les renouvelables.

Un débat aura lieu à l’automne pour préparer la révision de la stratégie énergétique française. Je pense que nous y verrons plus clairement les impacts de la crise ukrainienne sur ce sujet. Du côté de négaWatt en tout cas, nous sommes convaincus que cette crise doit être un booster pour développer les renouvelables.

Un mot de la fin ?

Yves Marignac : La vision ambitieuse pour les renouvelables que nous développons dans notre scénario devient clairement majoritaire aujourd’hui. L’agence internationale de l’énergie a publié l’an dernier une feuille de route pour la neutralité carbone de l’énergie dans le monde à horizon 2050, où certaines régions du monde fonctionnent entièrement au renouvelable. Nous sommes sur une bascule rapide au niveau mondial, pas seulement français.

Propos recueillis par Manon Salé pour la rédaction Construction21

 

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