Pas de réindustrialisation bas carbone sans transition énergétique réussie !

Le 25 mai, Leonard et ses partenaires ont organisé l’avant dernière table ronde d’un cycle de conférences entamé en février et qui se clôturera le 22 juin sur le thème des « territoires, acteurs de l'industrie bas-carbone de demain ». Ce nouveau volet a abordé les enjeux de la réindustrialisation au regard de la composition actuelle du mix énergétique.

Cette table ronde, animée par la journaliste Dominique Pialot, a réuni quatre spécialistes des énergies : Victorien Erussard, Fondateur et Capitaine d’Energy Observer, Cédric Leonard, Conseiller études prospectives à la Direction économie du système électrique de RTE, Markus Popp, Directeur de la marque Omexom, chez VINCI Energies et Charlotte Roule, Chief Strategy Officer chez ENGIE.

Le rôle central de l’électrification des process industriels

Le réel rebond industriel observé en 2021 avec la création nette de 120 nouvelles usines en France, la création de 32 000 emplois et la relocalisation de 87 unités de production n’est pas près de compenser la forte désindustrialisation du pays ces 30 dernières années portant la part de l’industrie dans le PIB de 16% en 1990 à 10% aujourd’hui. Pourtant, dans un contexte marqué par la crise du Covid puis la guerre en Ukraine, la dépendance de l’industrie à ses sources d’approvisionnement énergétiques se fait déjà sentir.

Parallèlement, l’enjeu de la décarbonation de l’économie porté par l’objectif de l’Union européenne, qui vise la neutralité carbone à horizon 2050, soumet le mix énergétique français à de fortes tensions avec une montée en puissance de l’électrification, notamment des process de l’industrie manufacturière responsable de 18% des émissions de gaz à effet de serre. Le pays, dont 27% du mix est aujourd’hui électrique, vise en effet les 55% en 2050.

L’électricité est donc appelée à jouer un rôle central dans cette décarbonation de l’économie en général et de l’industrie en particulier. Cette dernière, dont l’électricité représente déjà 40% de la consommation finale d’énergie, a cependant des marges de progression importante, par exemple via l’électrification des process chaleur, estime Cédric Leonard de RTE. Ce type de conversion offre de bien meilleurs rendements avec, à la clé, une baisse sensible de la consommation d’énergie et de substantiels gains en matière de décarbonation. L’industrie pourrait ainsi voir la part de l’électricité passer à 70% de sa consommation finale d’énergie, hors hydrogène produit par électrolyse, précise Cédric Leonard.

Les alternatives aux énergies fossiles

Dans un des scénarios établis par RTE, qui table sur une part de l’industrie dans le PIB de 12%, la consommation d’électricité supplémentaire nécessaire serait de l’ordre de 100 térawatts-heures par an, soit 20% de l’électricité totale produite en France. Compte tenu de la trajectoire des mix énergétiques européen et français, il sera un jour plus intéressant, d’après Cédric Leonard, de relocaliser des activités industrielles plutôt que les maintenir en Chine, où les ambitions en matière de neutralité carbone visent des échéances plus lointaines.

Toutefois, ce mouvement d’électrification reste un process difficile à mettre en œuvre. Tout un travail doit être fait sur des alternatives aux énergies fossiles comme le biométhane ou l’hydrogène vert, relève Charlotte Roule d’ENGIE qui ajoute qu’il sera difficile également de faire l’économie d’une réflexion sur les usages. L’énergéticien s’est cependant donné comme objectif une réduction totale de 46 millions de tonnes par an des émissions de CO2 de ses clients à horizon 2030. ENGIE prépare ainsi la baisse de 15% des émissions de l’équipementier automobile Faurecia, en développant notamment la production d’énergie solaire sur site. Le groupe énergétique collabore aussi avec le fabricant de produits laitiers Yoplait pour récupérer une partie de la chaleur fatale émise sur son site de Vienne (Isère) qui couvre aujourd’hui 60% des besoins en chauffage de 800 logements sociaux et d’une école à proximité.

Mais l’électrification des procédés industriels nécessite aussi des infrastructures et notamment un réseau électrique adaptés. Markus Popp évoque ainsi des projets structurants pouvant accompagner ce mouvement, tels le projet FAB (France – Aurigny – Grande-Bretagne), une nouvelle liaison électrique sous-marine et souterraine entre la France et la Grande-Bretagne et, à une autre échelle, le chantier de renforcement du réseau en Bretagne, deux projets sur lesquels a travaillé Omexom, spécialiste des solutions électriques (VINCI Energies) pour le compte de RTE.

L’hydrogène au service du commerce mondial

Avec Victorien Erussard, Fondateur et Capitaine d’Energy Observer, un navire laboratoire qui depuis 2017 teste des technologies innovantes à moindre impact environnemental, le débat s’est orienté vers la question spécifique de la décarbonation du fret maritime. Véritable smart grid flottant, Energy Observer évalue en situation réelle la performance d’éoliennes, de panneaux photovoltaïques, de moteurs électriques réversibles et de stockages d’énergie à court mais aussi à long terme avec de l’hydrogène produit par l’électrolyse d’eau de mer via des ailes rotatives autoportées. Ces dernières permettent déjà de réduire de 40% la consommation d’énergie pour une navigation à 12 nœuds.

Avec Energy Observer 2, le projet passe à l’échelle en visant le marché du transport de marchandises, qui représente 10,7 milliards de tonnes de fret par an. Long de 120 mètres, ce cargo alimenté par de l’hydrogène liquide pourra transporter jusqu’à 5 000 tonnes de marchandises. Reste toutefois, selon Victorien Erussard, à accélérer le développement des infrastructures portuaires tant en termes de recharge électrique que de distribution d’hydrogène.

L’hydrogène vert jouera de fait un rôle essentiel dans la réindustrialisation décarbonée. Mais à quel prix ? Pour tirer vers le bas des coûts actuellement élevés, il va falloir développer des hubs de production régionaux et les interconnecter, note Charlotte Roule dont la société ENGIE prévoit d’ici 2030 de produire 4 GigaWatt d’hydrogène vert, de construire 700 kilomètres de réseaux de transport et de se doter d’une capacité de stockage d’un térawatt. Cependant, Cédric Leonard soulève à ce propos la nécessité de réfléchir au mode de transport le plus pertinent et le plus rentable de l’hydrogène vert : sous forme de gaz mais avec tout un modèle à mettre en place ou sous forme d’électricité via le réseau existant ? En attendant, ENGIE a misé, pour le compte de Total Energies, sur une production in situ en développant le projet Masshylia, le plus grand site de production d’hydrogène renouvelable de France alimenté par des fermes solaires et capable de produire 5 tonnes d’hydrogène vert par jour afin de répondre aux besoins de production de biocarburants de la bioraffinerie Total de La Mède (Bouches-du-Rhône). 

De gigantesques défis à relever

Mais cette transformation du mix énergétique qui doit mener d’ici 2050 à une consommation d’énergie à 55% d’origine électrique va devoir s’opérer dans un contexte de transition particulièrement délicate. Les capacités du parc nucléaire français actuel, qui produit aujourd’hui 70% de l’électricité du pays, se trouveront singulièrement réduites d’ici 2050-2060 du fait du vieillissement des centrales. Et cette échéance, il sera trop tard pour construire suffisamment de nouveaux réacteurs pour répondre aux besoins, remarque Cédric Leonard. Par ailleurs, l’intégration des énergies renouvelables dans le réseau électrique national pose un défi de taille compte tenu de leur intermittence. Un effort particulier va donc devoir être fait en matière de modulation de la consommation et de stockage de l’énergie, notamment d’hydrogène vert, pour offrir plus de flexibilité.

À Fos-sur-Mer, le cas du projet Jupiter 1000, démonstrateur industriel de Power-to-Gas ayant pour but de transformer l’électricité renouvelable en gaz (hydrogène et méthane de synthèse), illustre les initiatives en cours en matière de stockage. Autre solution pour rendre plus flexible la gestion du réseau électrique dans la perspective d’une réindustrialisation : l’effacement de consommation de certains industriels lors des périodes de pointe. Ce moyen est particulièrement adapté aux process thermiques du fait de leur inertie, note Cédric Leonard.

Si tous les acteurs du marché de l’énergie s’entendent pour faire d’une coopération accrue la condition du succès de la transformation du mix énergétique, ils s’accordent également pour estimer que celle-ci ne suffira pas si un cadre réglementaire clair n’est pas défini. En l’espèce, selon Charlotte Roule, le chemin que prend l’Europe en la matière est une bonne chose.

 

Le cycle industrie et territoire bas-carbone est organisé par Leonard en partenariat avec VALGO, Energy Observer Foundation, OPEO Conseil et la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale.

 

(Source : RTE)


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Auteur de la page

  • Leonard / Matthieu Lerondeau

    Head of Communications & Communities, Leonard

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