Nature, ville, santé : les liaisons dangereuses ?

Et si l’on abordait la question de la nature en ville non pas du point de vue de ses bénéfices, mais des risques qu’elle engendre ? Car la pandémie de Covid-19 pose une question fondamentale : l’intégration d’une « nature sauvage » dans le biotope d’artifices qu’est la ville serait-elle un danger ? Échange de points de vue entre un maître d’ouvrage, un scientifique et un maître d’œuvre paysagiste.

La nature en ville, quels risques ?


Comme écrit dans la tribune co-rédigée avec le Professeur Didier Sicard, Jean-Christophe Fromantin soutient que « les nouvelles configurations urbaines, par leur densité, portent en germe des déflagrations écologiques à haut potentiel de viralité. Elles amplifient les risques liés aux envies d’expériences exotiques des populations urbaines. Car plus les villes sont grandes, plus la nature recule, plus des espèces sauvages sont contraintes de vivre en milieu urbain, plus nos univers sont connectés, plus vite les vecteurs de propagation agissent. Par ailleurs, des plantes ou des animaux sauvages sont extraits de leur milieu naturel pour les implémenter artificiellement dans d’autres environnements incompatibles avec leur développement. Cela nous met en contact direct avec des zones de nature sauvage, développant le risque de zoonoses ». 
 

C’est une question complexe pour Philippe Grandcolas, « car les risques sanitaires sont très variables selon la géographie et les aménagements. Dans les climats tropicaux, au niveau des grandes métropoles d’Indonésie, d’Afrique, d’Asie ou encore d’Amérique du Sud, le risque de zoonoses est important car les milieux naturels environnants, en majorité morcelés, sont très riches en espèces vivantes. Il y a donc d’autant plus d’insectes vecteurs de maladies, d’agents infectieux et d’animaux réservoirs susceptibles d’apporter des maladies vectorielles par leur proximité avec les urbains. Cela constitue un vrai facteur de risques dans le cas de forêts périurbaines proches ou d’intégration de ces milieux naturels au sein même de la ville. Cette menace n’est pas anodine : depuis le début du 20e siècle, l’émergence de zoonoses pathogènes issues d’une autre espèce animale s’est intensifiée avec, principalement en cause, la destruction et la fragmentation de milieux naturels et le développement des mobilités vers les grands centres urbains. Le désir de nature des citadins entraîne aussi parfois l’introduction d’espèces animales ou végétales envahissantes si les aménagements d’espaces verts ne sont pas maîtrisés ». 

Bien qu’il n’existe plus de « première nature » pour Michel Pena, « introduire une nature sauvage « artificielle » et composée dans les villes ne répond pas aux aspirations des urbains. Qui va accepter d’introduire des moustiques ? Des vipères ? Des renards, avec un risque de rage possible ? Qui veut des broussailles, des ronciers ou des orties ? Sans parler des plantes allergènes dont la liste s’allonge tous les jours : bouleaux, cyprès, oliviers, muriers à papier, aubépines, noisetiers, aulnes, chênes, châtaigniers, hêtres, saules, peupliers... Les urbains aime la nature à la télé et préfère souvent les parkings aux espaces verts. C’est pourquoi il nous faut introduire des nouvelles formes de vie dans la ville, qui correspondent à la nature rêvée des citadins ».

 

Quelle nature urbaine pour la ville du 21e siècle ?

Pour Philippe Grandcolas, « la nature est indispensable dans les cités. Il est illusoire de vouloir construire sans elle, car c’est un ensemble vivant dont nous nous nourrissons et dont nous dépendons pour le climat (par exemple, limiter les îlots de chaleur qui sont la cause de milliers de morts prématurées en Ile-de-France chaque année), pour notre bien-être et pour une multitude d’autres « services » souvent inattendus (par exemple, fertilité des sols aménagés, élimination des déchets de matières organiques, maîtrise des espèces antagonistes...). Ainsi, la biodiversité ou la nature en ville n’est pas un problème, sous réserve de prendre garde à certains organismes, source d’agents pathogènes. Ces réservoirs d’agents doivent être gérés (contrôle des populations, voire vaccination). Le problème est aussi que le mot « nature » est un mot valise, qui veut tout et rien dire. Il renvoie souvent à des représentations d’une nature idéalisée, verdoyante, avec de grands arbres, de belles fleurs. 

Mais il intègre aussi des espèces moins sympathiques - moustiques, rats, oiseaux commensaux - que nous considérons systématiquement problématiques alors même qu’ils nous rendent parfois des services. Il faut donc arrêter d’avoir cette vision binaire et manichéenne de la nature, qui serait soit paradisiaque soit infernale. Il faut gérer cette « nature » avec modération, plutôt que de la subir ou d’essayer de l’éradiquer maladroitement. Pour limiter les risques, la nature en ville peut prendre la forme d’écosystèmes relativement simplifiés, constitués sur la base d’un système local qui s’enrichira et évoluera avec le temps. Le suivi et le contrôle de cette nature a un coût mais il faut le mettre en balance avec les bénéfices considérables qu’elle apporte par ailleurs. Malheureusement, nous avons souvent tendance à considérer ces coûts comme insupportables et les bénéfices comme allant de soi. L’espace urbain est contraint : il faut donc composer, avec l’écologue et le paysagiste, un milieu équilibré et stable ».

Michel Pena nourrit un point de vue complémentaire. « La nature dont on aura besoin au 21e siècle dans les villes est une nature relative, que je nomme « troisième nature », un vocable emrpunté à Jacopo Bonfado et créé au 16e siècle. C’est une nature culturelle, sensible, écologique, sociale et jouissive. Une nature ni trop sauvage, ni trop artificielle qui donne du plaisir et réjouit les citadins. Car la ville est un biotope artificiel, un milieu écologique créé par l’Homme, dans lequel les êtres vivants doivent cohabiter harmonieusement avec l’espèce dominante que sont les humains. Cette nature en ville doit donc tenir compte des exigences des urbains, afin qu’elle soit perçue comme positive, attractive et désirable. Cette vision contradictoire d’une ville-nature où la nature est artificielle et composée doit nourrir une nouvelle pensée de la ville. C’est une nouvelle représentation concrète et matérielle de la nature comme alliée, non plus comme mère, marâtre parfois, mais plutôt comme amante et amoureuse. Elle peut prendre place dans tous les espaces ouverts de la ville. Il s’agit bien d’une nature, relative certes, mais bien vivante et diversifiée. Il n’est donc pas impossible, au cœur de cette troisième nature, que des espaces « sauvages » totalement préservés prennent place. Il s’agit bien en cela d’une nouvelle composition des territoires ».

Quel nouveau modèle de ville ?


Pour Jean-Christophe Fromantin, la question à se poser est « veut-on d’une nature en ville ou d’une ville dans la nature ? Voulons-nous vivre où l’on travaille ou travailler là où nous voulons vivre ? En effet, depuis une dizaine d’année, le modèle unique de métropolisation et de centralisation des activités et des populations se voit renversé. Car l’usage de la nature, tel qu’il est revendiqué en ville aujourd’hui avec des quotas à remplir, relève davantage du produit de consommation, d’un élément de standing, faisant perdre de vue ce besoin de nature authentique. Les sociologies et anthropologues sont nombreux à souligner l’attirance des populations pour la nature : 85 % des jeunes générations (25-34 ans) aspirent désormais à vivre dans les villages, en prise directe avec la nature authentique, les nouvelles technologies permettant aujourd’hui de travailler à distance des villes. La métropolisation atteint ainsi ses limites, le changement de paradigme s’opère vers un monde plus distribué : les citoyens veulent les avantages de la ville à proximité de la nature pour mieux vivre et vivre en harmonie avec celle-ci. Le programme Action Cœur de ville, initiative de l’État qui vise à favoriser le retour des populations dans les centres des villes moyennes, est à ce titre tout à fait en accord avec les modèles de ville qu’il faut développer à l’avenir. Nous avons la particularité de présenter une grande richesse territoriale, il ne faut donc pas céder à cette injonction de métropolisation ». 


Du point de vue de Michel Pena, « la ville de demain est une ville territoire faite pour les humains, avec une part équilibrée de naturalité. Elle est composée d’espaces plus ou moins denses, artificiels ou naturels, avec lesquels il faut composer une mixité, entre ville, campagne et nature. Ainsi, trois types d’espaces se côtoient : les espaces artificiels, technologiques (bâtiments, routes, infrastructures...) ; la nature exploitée et corsetée qui est celle de la campagne ; et la nature complexe, plus riche et plus libre, qui serait celle de la forêt, de la montagne, des territoires dits préservés, mais aussi des nouveaux corridors écologiques, des jardins ouverts. Il s’agit ainsi de recomposer un monde nouveau à partir de ces trois constituants aux densités de nature variables et d’établir une cohabitation nécessaire et même vitale, ces éléments se servant les uns les autres. Des continuités doivent ensuite se créer entre ces espaces, à l’image d’un mycélium qui connecte les îlots de nature et amène la biodiversité en ville. C’est en fait le principe même de la trame verte et bleue ». 

Et Philippe Grandcolas de conclure : « la ville doit se végétaliser, et cela sous différentes formes (arbres d’alignement, haies, vastes surfaces avec des parcs…). Le dialogue entre l’écologue (le scientifique) et le paysagiste (le praticien, le concepteur) doit permettre de développer des espaces de nature adaptées aux besoins des citadins et des espèces vivantes présentes. Évidemment, le risque zéro n’existe pas : il y a toujours des risques à intégrer la nature en ville mais ils doivent être maîtrisés. Comme pour les médicaments et les vaccins, il faut savoir juger le rapport bénéfices/risques. Si elle bien gérée, la végétalisation des villes apporte ainsi bien plus de bénéfices qu’elle n’engendre de risques sanitaires ».

Les intervenants

  • Jean-Christophe Fromantin, maire de Neuilly-sur-Seine, auteur de « Travailler là où nous voulons vivre », paru en 2018.
  • Philippe Grandcolas, directeur de recherche au CNRS, fondateur et directeur de l’Institut de systématique, évolution, biodiversité au Muséum National d’Histoire Naturelle et à Sorbonne Université, auteur de « Le sourire du pangolin, ou comment mesurer la puissance de la biodiversité », paru en 2021.
  • Michel Pena, paysagiste concepteur, ancien président de la Fédération Française du Paysage (FFP), président de la Fondation Paysages, auteur notamment de « Pour une troisième nature », publié en 2010, « Jouir du paysage » paru en 2016 et « Changer de mode de ville », paru en 2021

 

Article rédigé par la rédaction des Editions de Bionnay, éditeur du magazine Projet Paysage(s)

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