#15 - Les pratiques conventionnelles de l’aménagement fondées sur la nature répondent‐elles à l’adaptation au changement climatique ?

Cet article interroge les solutions basées sur la nature comme solutions d’adaptation au changement climatique en abordant les principaux compromis entre les aspects temporels, spatiaux, fonctionnels et d'équité sociale. L’objectif est de mettre en évidence les questions clés et les informations nécessaires pour répondre à ces questions, afin d'étayer l'inclusion de solutions basées sur la nature pour la résilience urbaine.

Les villes sont confrontées à des défis environnementaux, sociaux et économiques croissants qui, ensemble, menacent la résilience des zones urbaines et des habitants qui y vivent et travaillent. Ces défis incluent des stress chroniques et des chocs aigus, amplifiés par les impacts du changement climatique. Jusqu’alors, l’accord de Paris et nombreuses autres initiatives prises à l’échelle mondiale pour lutter contre le changement climatique reposaient essentiellement sur des mesures d’atténuation, préconisant la réduction de nos émissions de gaz à effet de serre à zéro d’ici 2050. Mais, à l’aube de la nouvelle décennie, on ne peut plus fermer les yeux sur les effets qui se font déjà ressentir, et qui continueront de se faire ressentir même si nous atteignons les objectifs les plus ambitieux de l’accord de Paris. L’élévation du niveau de la mer, les précipitations accrues, la sécheresse et la canicule menaceront le status quo, affectant nos villes, nos paysages et nos infrastructures (Karim Selouane, 2020).

Or, les villes du monde ne couvrent que 3 % des terres émergées, mais consomment 60 à 80 % de l'énergie produite (Ren21, 2021) et sont responsables de 70 % des émissions de carbone (IPCC full Report 2021). Pourtant, les villes et les écosystèmes urbains ont un potentiel inégalé pour conserver la biodiversité, préserver les écosystèmes forestiers environnants et maintenir la santé du paysage urbain. Les villes peuvent réduire leur empreinte de consommation démesurée grâce à des solutions basées sur la nature.

Dans le même temps, on assiste au déclin global de la biodiversité et les écosystèmes dont nous dépendons subissent une tension croissante. La plupart des dirigeants mondiaux s’accordent sur le fait qu’il faut agir dès maintenant : António Guterres (secrétaire général de l’ONU), Ban Ki-moon (co-président de la Commission globale pour l’adaptation), Boris Johnson, Emmanuel Macron, Angela Merkel et John Kerry (envoyé spécial du président américain pour le climat) l’expriment dans leurs déclarations.

C’est en réponse à ces défis que les régions et les villes sont devenues des viviers d'idées et des lieux où de nombreuses nouvelles techniques visant à améliorer la résilience au changement climatique, la qualité de l’air, l'optimisation des ressources et la perte de biodiversité prennent forme (OCDE, 2021). Avant la COVID-19, de nombreuses villes avaient déjà adopté l'agriculture urbaine, la mobilité électrique et les transports non motorisés, et exploraient les solutions offertes par les bâtiments à émissions zéro, les systèmes de chauffage et de refroidissement de quartier, les systèmes décentralisés d'énergie renouvelable, les projets de modernisation et les solutions fondées sur la nature (OCDE 2020). Concernant cette dernière les villes s’adaptent aux conséquences du changement climatique en recourant à des solutions fondées sur la nature qui les rendent également plus attrayantes et plus agréables à vivre pour leurs habitants, d’après le dernier rapport « World Cities Report 2020 – UN Habitat ». Les solutions fondées sur la nature apparaissent ainsi comme un concept permettant d'intégrer des approches fondées sur les écosystèmes pour relever toute une série de défis sociétaux et climatiques (fig. 1 ci-dessous).

 

Fig1: Source Emmanuelle Cohen-Sahcham and al, 2019.

Les solutions fondées sur la nature s'attaquent directement à la résilience urbaine et y contribuent. Les villes peuvent ainsi assainir leur air, verdir leurs espaces ouverts, réduire les ilots de chaleur et adopter des solutions qui contribuent à décarboniser et à réduire l'utilisation des ressources et les impacts connexes sur les écosystèmes, tout en créant de nouveaux emplois (cf. fig 2 ci-dessous).

 

Fig 1 -  Source : Design principles and benefits of nature based solutions (TO2 Institutes, 2015)

Deux stratégies semblent cependant s’opposer, lutter contre le risque – solution « grise » ‐ ou l’accepter en s’efforçant de mieux vivre avec lui – solution « verte ». Ces deux stratégies coexistent tout particulièrement dans le cas du risque inondation et d’ilot de chaleur. A titre d’exemple, la stratégie aménagiste des ingénieurs à la tête des services techniques des villes et des institutions chargées de l’aménagement des eaux a jusqu’à présent été focalisée sur la maîtrise de l’aléa. En France, le Plan de Prévention du Risque Inondation comprend des prescriptions techniques afin que le remblaiement des zones à construire soit réalisé au‐dessus des Plus Hautes Eaux Connues. Digues, bassins artificiels de rétention, berges bétonnées – dîtes solutions « grises » ‐ prévalent chez les aménageurs et rassurent les populations. Plus rares pour des raisons de paradigme techniciste, de coûts excluant les impacts extra-financiers positifs, ou de « mal »-perception, sont les solutions « vertes » qui, à la différence des premières, composent avec le risque et coopèrent avec la nature. Elles substituent, par exemple, aux bassins artificiels de rétention, des bassins naturels d’infiltration et de stockage de l’eau. En zone habitée, cela suppose de revenir sur des aménagements de protection réalisés, et d’accepter de détruire des murets ou des digues de protection afin de laisser les rivières divaguer dans leur lit majeur – zone d’expansion de crue et « re‐méandriser » les cours d’eau pour favoriser l’infiltration sur une plus vaste surface (cf. photo 1 ci-dessous).

 

Photo 1 - Source: Linear park regenerates Mexico City's historic Grand Canal. © Onnis Luque

C’est pourquoi des villes à travers le monde mettent en œuvre des plans visant à créer, aux abords de cours d’eau (affluent ou fleuve), des espaces qui absorberont les futures inondations comme une éponge. C’est le principe de « Sponge city » ou « ville éponge » ».

On peut citer l’exemple de la Chine qui a décidé d’investir dans la construction de 30 « ville éponge », avec des caractéristiques capables de garantir la résilience de toutes les structures urbaines aux évènements climatiques extrêmes, en atténuant notamment les risques d’inondation. L’un des projet phare est celui du « Starry Sky Park » à Shanghai (cf. photo 2 ci-dessous).

Photo 2 - Source : Shanghai Daily  2021

Toutefois, la mise en œuvre de solutions fondées sur la nature est intrinsèquement complexe, compte tenu de l'éventail des services écosystémiques, de leur multifonctionnalité et des compromis entre les fonctions, ainsi que des échelles temporelles et spatiales et le patrimoine historique du cadre bâti. Autrement dit le risque de crue et d’autres phénomènes météorologiques de plus en plus extrêmes peut constituer un véritable casse-tête pour les urbanistes dans les villes historiques, où ils ne disposent que de très peu de latitude pour modifier par exemple l’enchevêtrement dense et étroit des rues des centres anciens dont certains sont classés patrimoine mondiale de l’UNESCO (cf. photo 3). D’autant que le réchauffement climatique met aussi en danger le patrimoine culturel mondial, comme à Tombouctou, Athènes, sur l’île de Pâques ou à Arles.

Photo 3 : Inondation Venise en 2019 @UNESCO

Par ailleurs, les végétaux installés en ville sont pour la plupart des espèces horticoles et les plantations sont souvent monospécifiques, comme des toitures de sédum ou un alignement de platane. Cela a pour conséquence de les rendre fragiles à tout accident climatique ou sanitaire. Lors de la disparition de l'orme dans le sud de la France dans les années 1970, des villes ont été laissées sans arbre ou presque. Au lieu de choisir une seule espèce, il faudrait donc plutôt favoriser une biodiversité en ville, c'est-à-dire une diversité d'espèces de préférence locales et qui ont des relations entre elles et avec leur habitat. Un tel écosystème ainsi créé pourrait être plus équilibré et plus résilient.

La planification urbaine doit donc jouer un rôle important pour soutenir la mise en œuvre de solutions fondées sur la nature et pour gérer les compromis et les conflits d’usage de l’espace urbain, ainsi que la manière dont les dimensions d'équité sociale sont prises en compte. Nous constatons que si la planification urbaine peut apporter une contribution substantielle, il existe des lacunes persistantes dans la manière dont les processus de planification urbaine, intrinsèquement anthropocentriques, peuvent donner une voix à la nature non humaine.

Nous avons ainsi rapidement montré comment les solutions fondées sur la nature ont des rôles centraux dans la construction et le maintien de nombreux aspects de la résilience urbaine. Cependant, il existe des lacunes essentielles dans le cadrage des solutions fondées sur la nature, ainsi que dans la recherche sur les solutions fondées sur la nature pour la résilience urbaine, dans les domaines de l'équité et des compromis. Brink et al. (2016), dans un examen de la recherche sur " l'adaptation fondée sur les écosystèmes ", un concept étroitement aligné sur les " solutions fondées sur la nature " (Dorst, van der Jagt, Raven, & Runhaar, 2019), ont constaté que peu d'articles prenaient en compte l'équité, et que les aspects normatifs et éthiques nécessitaient plus d'attention

En effet, l'adaptation basée sur les écosystèmes se concentre sur la gestion, la conservation et la restauration des écosystèmes pour protéger les humains des impacts du changement climatique.

Elle combine les avantages socio-économiques, l'adaptation au changement climatique et la conservation de la biodiversité et des écosystèmes, contribuant ainsi à ces trois résultats simultanément. (Cf. fig 2 ci-dessous : triptyque écosystémique des solutions basées sur la nature) 

En outre, lorsque les solutions fondées sur la nature sont planifiées et gérées pour répondre principalement aux priorités d'une seule fonction (comme l'atténuation de la chaleur, la séquestration du carbone ou la fourniture d'habitats pour la biodiversité), il existe des compromis entre les fonctions prioritaires et les multiples autres fonctions et services (Mexia et al., 2018). Raymond et al. (2017) ont souligné la multifonctionnalité des solutions fondées sur la nature, mais le manque de recherches ou d'orientations pratiques qui abordent cette complexité.

 

Ainsi si l’on synthétise les principaux travaux de Mexia et de Raymond à travers la littérature, il apparait que cinq compromis clés peuvent être identifiés sur la résilience urbaine et les solutions basées sur la nature.

 

  • Les compromis temporels soulignent qu'une approche utilisée à un moment donné peut affecter les opportunités futures.
  • Les compromis spatiaux existent principalement de deux manières : à l'échelle croisée et entre les échelles. Les arbitrages transversaux sont liés à la géographie, lorsque des plans ou des interventions dans un endroit peuvent avoir un impact sur un autre endroit.
  • Les compromis entre les échelles sont liés à la capacité de résilience des communautés ou des lieux. Les compromis fonctionnels sont liés à la prestation de services dans lesquels la priorité accordée à un service peut empêcher ou modifier la prestation d'un autre service.
  • Les compromis en matière d'équité sociale font référence à la répartition inégale des avantages et des coûts associés à la fourniture de services écosystémiques et à la proximité de solutions fondées sur la nature et d'espaces verts urbains.
  • Les compromis relatifs aux espèces soulignent que les décisions et les actions de gestion des habitats et des écosystèmes vont favoriser certaines espèces et en exclure d'autres.

 

Ces compromis et ces lacunes dans la conceptualisation et la mise en œuvre de la résilience urbaine et des solutions fondées sur la nature renforcent la nécessité d'apprendre d'autres disciplines et de les intégrer. La planification urbaine a été identifiée comme une approche permettant d'aider à résoudre les compromis mis en évidence ci-dessus. La planification urbaine peut à la fois soutenir la mise en œuvre de solutions fondées sur la nature et fournir des tactiques pour remédier aux lacunes afin de parvenir à la résilience urbaine.

D’autre part la résilience offre à l'urbanisme la possibilité de remettre en question son approche, et de développer un programme plus transformationnel et radical, qui ouvre des opportunités pour remettre en question les modes de pensée acceptés (Davoudi et al., 2012). De même, l'urbanisme fournit les mécanismes par lesquels les solutions fondées sur la nature peuvent être mises en œuvre de manière plus efficace et plus complète dans les zones urbaines. La planification urbaine contribue aux processus et mécanismes d'identification des buts et objectifs stratégiques, aux approches participatives de la collecte des connaissances et des données, et aux processus de prise de décision concernant l'utilisation des sols et des espaces bâtis. Si ces processus de planification urbaine sont appliqués à la planification et à la mise en œuvre de solutions fondées sur la nature, ils peuvent potentiellement soutenir et encourager une mise en œuvre accrue. En outre, si les solutions fondées sur la nature sont intégrées dans les dispositions et les réglementations relatives à l'aménagement du territoire, cela peut également encourager une mise en œuvre accrue.

Il existe cependant des lacunes et des omissions importantes dans les processus de planification urbaine existants pour les solutions fondées sur la nature, qui devront être abordées et développées si la planification doit soutenir de manière exhaustive leur mise en œuvre.  En effet si les professionnels de la planification ne sont pas convaincus que les solutions basées sur la nature offrent des caractéristiques précieuses, nécessaires et compétitives, ils opteront pour la solution « familière » - dans la plupart des cas, à savoir une solution « non naturelle ». Pour la majorité des professionnels du développement urbain qui n'ont pas l'expérience des solutions basées sur la nature, il est difficile de faire la distinction entre les différentes solutions et leurs performance (Iwona Zwierzchowska et al., 2005). Cela peut en partie s’expliquer par le fait que la planification urbaine est largement anthropocentrique ; or les villes doivent être reconnues comme des habitats partagés. Pour que la planification urbaine soutienne efficacement la mise en œuvre de solutions fondées sur la nature, il faut des pratiques nouvelles et évolutives de recherche utilisant des approches multi-espèces. Un système de toiture végétalisée peut être par exemple un toit vert conventionnel, un toit bleu-vert de gestion des eaux pluviales ou un toit-jardin accessible.  Autrement dit "Un toit vert est un toit vert" n'est plus valable car les investissements et les services écosystémiques fournis par les différents systèmes peuvent être très différents et evolutifs (cf. photo 2).

Photo 2: Source Skyline view of a green Hamburg. Author and source: Treibhaus Landschaftsarchitektur and Mathias Friedel

De plus pour intégrer les solutions basées sur la nature, comme les toits végétalisés et les arbres urbains, dans la pratique du développement urbain, il est essentiel que, dès les premières étapes de la planification et de la conception, ces solutions d’adaptation soient considérées comme une alternative sérieuse au génie civil « ordinaire ».  Néanmoins, à travers le monde, nous constatons une manière similaire de traiter les solutions basées sur la nature, bien que les processus et les contextes locaux puissent différer. Dans plusieurs pays et à titre d’exemple, la mise en œuvre de solutions basées sur la nature comme les toits verts est devenue une obligation légale pour les propriétaires (Bâle, Suisse ; Toronto, Canada ; Portland, Oregon - USA), ou est encouragée par des subventions (Amsterdam, Pays-Bas – cf photo 3).

Photo 3: Source : The Roof Gardens of the European Patent Office, Rijswijk, The Netherlands. @Pinterest

Les autorités locales ont tendance à considérer l'"installation de la végétation" comme la solution clé plutôt que les performances réelles en matière d'adaptation au changement climatique et d'autres fonctions. C’est ainsi que certaines villes présentent maintenant leurs centaines d'hectares de toitures végétalisées réalisées comme une réussite. Il semble que les acteurs locaux partent du principe qu'en mettant en place des « toits verts » (« green roof »), tous les services et avantages potentiels des écosystèmes sont " fournis ", indépendamment du type de système de toit végétal utilisé. Des recherches menées dans des villes néerlandaises ont déjà démontré que le niveau de performance des écosystèmes, fourni par différents systèmes de toits végétalisés, varie fortement en fonction des matériaux utilisés, des sols, des systèmes de gestion de l'eau et des types de végétation (Solcerova et al., 2017 ; Cirkel et al., 2018). " Végétaliser ou ne pas végétaliser " n'est plus seulement la question ; les performances réelles des solutions basées sur la nature doivent être discutées, caractérisées et récompensées (Dorst et al., 2019). Une approche binaire dépassée similaire est observée avec d'autres solutions basées sur la nature comme les arbres des villes (par exemple, l'initiative « One Million Trees de New York – cf. photo 4 ci-dessous) et les espaces verts urbains en général.

Photo 4: Source: One million trees in New York, Official Website of the New York City Department of Parks & Recreation

Pour conclure, toute discussion sur les liens entre la résilience urbaine et les solutions fondées sur la nature devrait être étendue pour englober la résilience (ou la vulnérabilité) des écosystèmes eux-mêmes. Le changement climatique a des impacts majeurs sur les écosystèmes. La résilience des écosystèmes se concentre sur le maintien de la santé et de la capacité des écosystèmes à continuer à fonctionner et à fournir des services écosystémiques, même face aux défis biophysiques et "sociétaux" soulignés précédemment. Cela nécessite des systèmes urbains dynamiques qui s'adaptent aux impacts du changement climatique ainsi qu'aux autres changements environnementaux et socio-urbains. La mesure dans laquelle les écosystèmes urbains, en tant que poches isolées d'espaces verts au sein de l'environnement construit, peuvent eux-mêmes être résilients peut être limitée, mais pourrait être soutenue par une gestion active, la sélection d'espèces adaptées à la température, la création de réseaux connectés et le contrôle des processus de perturbation et de destruction de l'habitat. De nouveaux processus sont donc à imaginer pour accélérer l'inclusion et la représentation des éléments non-humains de nos villes dans les processus de planification adaptés aux variations des espèces liées à la fois au changement climatique mais également aux transformations des paysages et des usages urbains

 

Article signé Karim Selouane, CEO et fondateur de Resallience, membre du comité d’orientation du Global ABC


Bibliographie :


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