#28 - Les chantiers citoyens : une innovation qui refonde le lien entre élus et citoyens dans la ville

Le mal-être des élus et des habitants, facteur de déséquilibre pour les communes françaises

La petite taille des communes en France est souvent considérée comme une limite à leur dynamique économique et financière, tout en étant réputée permettre une proximité des élus et des citoyens, gage d’un harmonieux vivre ensemble (1).

Malgré cette supposée richesse humaine dans les petites communes, de nombreux « petits maires » envisagent de « jeter l’éponge » en 2020 et de ne pas se représenter (2). Invoquées, les contraintes financières (baisse de la DGF, endettement, structures de prêts à forts taux d’intérêt, impact d’anciens prêts toxiques…), législatives et normatives (mises aux normes, agenda d’accessibilité, poids des règlements d’urbanisme, circuits administratifs lourds, complexité des textes…), et sociétales (dissolution du lien social, insulte des élus sur les réseaux sociaux, manque d’engagement des citoyens, menaces…). Cette situation critique a nourri un des quatre axes du questionnement lors du grand débat national de 2019 (2) et conduit à une interpellation forte de l’Etat par l’association des Maires de France (4).

Cette interpellation et cette réflexion centralisées sont fréquentes. La France, de forte tradition jacobine, se plaît à tempêter et réclamer, par ses élus et citoyens, des solutions en haut lieu, tout en rageant d’impuissance, baissant les bras devant des situations qui semblent inextricables et de ce fait stressantes. La colère sert de carburant mais au final ne produit pas grand-chose d’autre que la dissolution du lien social, la haine et le soupçon, la caricature et le mépris envers et par les élites et les élus. La stigmatisation du système s’en suit comme la longue crise des gilets jaunes l’a incarnée (5, 6). Le danger est là. «Le fascisme, c'est le mépris. Inversement, toute forme de mépris, si elle intervient en politique, prépare ou instaure le fascisme.» (Albert CAMUS).

L’innovation systémique peut améliorer la citoyenneté et le vivre ensemble

Dès notre élection au conseil municipal d’Auvers-sur-Oise, en 2014, l’utilisation d’une vision systémique pour notre commune nous a conduit à tenter une approche citoyenne, en tournant le dos à la recherche du lointain et hypothétique bienfaiteur étatique. Cet article est destiné à relater et partager, presque en direct, une expérimentation en cours dont les premiers résultats en matière de « vivre et faire ensemble la ville » sont encourageants. Partagés et analysés, ils ouvrent une voie réparatrice à la crise actuelle par le « faire ensemble ».

30 mars 2014. Avec celle qui vient d’être élue Maire, mon amie Isabelle Mézières, nous avons préparé soigneusement les choses en amont. Tous les élus de notre liste citoyenne*, dont 25 sur 29 sont élus pour la première fois de leur vie, sont des pragmatiques. Chefs d’entreprises, cadres et employés de métiers de l’économie réelle, ils sont rassemblés pour agir concrètement dans notre ville. Chacun de nous a préalablement documenté ses compétences, indiqué sa sensibilité politique, et le temps qu’il pourra consacrer à ce mandat. Ces fiches ont été rendues publiques deux mois avant l’élection, et l’organigramme établi de façon rationnelle.

Notre visite, approfondie, de tous les locaux municipaux révèle dès le 5 avril une situation alarmante. Le patrimoine bâti, écoles, musée, église, espaces publics est en piteux état. La plupart des murs anciens qui donnent du cachet à la ville s’effondrent faute d’entretien, un arbre est même en train de pousser sur la toiture de l’église peinte par Van Gogh ! L’agenda ADAP est à lancer. Les crédits de l’année sont déjà engagés à 43%. Il reste 9 mois de dépenses pour un budget de près de 11M€. La ville est loin, très loin des objectifs prévus par la SRU avec seulement 7% de logements sociaux réalisés en 25 ans, et sera donc pénalisée au cours du mandat. Et, comme pour toutes les communes, la DGF va baisser. Nous savons que nous allons perdre au minimum 10% de nos ressources : 350K€ de DGF et autant de SRU car le prix du foncier gèle les projets des bailleurs sociaux(7).

Nous ne pouvons pas faire faire, il faut faire...

Nous savons qu’une voie est possible. Une voie qui ne requiert pas le montage de lourds dossiers destinés à racler les poches endettées de l’Etat au prix de conseils dûment monnayés. Notre ville compte 7000 habitants. Certains sont nés dans la ville et la veulent toujours « village », d’autres sont venus pour «être tranquilles », et enfin beaucoup travaillent à proximité, à Cergy-Pontoise, distante de 10Km. Les personnes qui s’installent, souvent à la trentaine, sont souvent en accession à la propriété. Elles doivent faire face à de lourds remboursements de prêts, et leurs maisons nécessitent des rénovations dépassant les compétences du bricoleur du dimanche. Il y a donc une sociologie favorable à l’expérimentation, dotée d’un tissu associatif vigoureux et d’un socle commun : la fierté collective d’habiter un village connu du monde entier car plusieurs peintres pré-impressionnistes (Daubigny, Corot, Cézanne…), Vincent Van Gogh et même le Douanier Rousseau y ont peint et gravé (8).

Pour changer la donne et remettre la ville en état, nous inventons donc une approche à fort impact sociétal : les chantiers citoyens. En effet, nous avons promis de geler les taux d’imposition et de commencer à désendetter la ville (ce qui sera le cas (5)). Nous pensons qu’en ciblant des lieux emblématiques qui pourraient rapidement être rénovés et mis en accessibilité, les élus, agents et habitants pourraient se mobiliser et remettre la ville en état.

Le premier chantier citoyen est fait uniquement par les élus. Il s’agit de finir la clôture qui sépare le club de tennis du centre technique municipal. Elle n’a jamais été terminée, exposant les enfants qui s’aventureraient dans les parages à des risques. Les matériaux sont là, à terre, mais personne ne les a montés. Rendez-vous est donné le second samedi du mandat pour faire ce premier chantier. Certains ont la compétence technique. D’autres sont plus doués pour remplir les estomacs. D’autres enfin vont conceptualiser le processus et le systématiser. L’approche compétences va fonctionner. La clôture est montée et le repas est mémorable.

Le second va inclure des habitants. Il s’agit de désherber manuellement le cimetière pour la saison touristique qui commence. Appel aux habitants, présence d’élus, apport de matériel, convivialité du repas pris ensemble et photos souvenirs sur les réseaux sociaux. Les participants demandent quand on pourra recommencer.

Alors, pour le troisième chantier, Mme le Maire va proposer de repeindre plusieurs classes d’une des quatre écoles de la ville. Les parents viennent travailler avec les élus, transformés en peintres ou plombiers, le boulanger donne du pain, certains professeurs apportent des gâteaux, une entreprise offre la peinture, quelques agents apportent leurs compétences technique (9). La prévention et la sécurité se mettent en place. Et, de nouveau, l’envie de recommencer est là. Les parents d’une autre école réclament « leur tour ». On étend le périmètre de notre assurance aux chantiers bénévoles, avec un cadre de prévention des risques proposé par notre assurance, la SMACL (10).

Nous sentons que cela marche et nous allons organiser les choses et ancrer les ferments de la réussite. L’inclusion de nos agents municipaux, l’apport de compétences avec recrutement de deux maçons et d’un menuisier, permettent de développer le dispositif. Cinq ans plus tard, toutes les écoles et un des deux gymnases ont été entièrement rénovés et mis en accessibilité (5, 11), un pôle solidarité a été installé, et le musée a été étendu pour accueillir les collections de la ville, des Daubigny de Charles-François et son fils Karl. Ce ne sont pas moins de 12 chantiers qui se sont déroulés en 5 ans, touchant 60% du patrimoine bâti de la ville. Le montant des travaux en régie qui valorise le travail réalisé par la commune a doublé en moyenne, et même quadruplé sur une des cinq années. Ces travaux sont le fruit du travail des agents de la ville, des élus et bénévoles sur les chantiers. Il représente 10% des investissements (7). Les chantiers citoyens sont devenus un système, dont les déterminants intéressent à présent journalistes et chercheurs.

Facteurs de réussite et retombées sociétales des chantiers citoyens en tant qu’innovation sociétale

Cinq axes permettent de classer les facteurs de réussite

  • Mettre du sens

Choisir un chantier motivant pour un grand nombre d’habitants, publier le résultat

Commencer facile, monter en difficulté une fois les compétences acquises, valoriser

Offrir des compétences, le bénévole apprend un technique et donne son savoir-faire

  • Partager dans la convivialité

Faire ensemble (élus et citoyens)

Impliquer les commerçants et artisans pour donner matériaux et nourriture, et les libérer des insertions publicitaires payantes dans les supports municipaux.

  • Organiser les aspects pratiques

Définir un moment et une durée pour le chantier (juillet, vacances de printemps…)

Penser compétences : ce que j’apporte, ce que j’apprends, Assurance, Matériel

  • Valoriser les résultats

Publier combien on a économisé et montrer notre valeur collective

« Financer » un équipement attendu grâce aux « économies » (préau, jeux d’enfants…)

  • Evaluer ensemble

Ce qui a fonctionné ou pas dans le chantier

Comment faire la fois prochaine

On retrouve donc les principes managériaux utilisés dans la dynamique de groupe et la formation des équipes autonomes.

 

Cinq retombées sociétales sont identifiées

La rapidité de la méthode permet des améliorations rapides, pour le prix des matériaux

Les lieux rénovés restent en état, du fait de la fierté des participants et de leurs proches

Les élus sont perçus comme des proches dévoués, et non plus des élites déconnectées

Les commerçants et artisans se rendent visibles et généreux en donnant pour les chantiers

Les citoyens indiquent peu à peu les chantiers qu’ils souhaiteraient et commencent à les organiser eux-mêmes selon les mêmes principes

 

La dissémination de ce système est possible. Nous l’avons vu fonctionner dans deux communes à forte notoriété touristique, puisque la ville de Châteauneuf-du-Pape a décliné notre expérience avec succès pour restaurer les abords de son emblématique château en 2017 et 2018. Il serait passionnant d’expérimenter dans des villes différentes, notamment ayant des tissus sociaux plus hétérogènes, ou dégradés par de plus fortes distances sociales ou par les incivilités.

 

* Tous Unis pour Auvers - http://www.ville-auverssuroise.fr/vie-municipale/vos-elus

 

1 UNCASS (2007). Quelle action sociale pour les petites communes ? https://www.unccas.org/IMG/pdf/art25doc.pdf consulté le 9 juin 2019

2 AFP (2018). Usés par leur fonction, de plus en plus de « petits maires » jettent l’éponge. Le Monde. https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/08/10/uses-par-la-fonction-de-plus-en-plus-de-petits-maires-jettent-l-eponge_5341187_3224.html consulté le 7 juin 2019

3 Le grand débat national (2019). La démocratie et la citoyenneté. Opinion Way https://granddebat.fr/media/default/0001/01/377c26e1790fcf1228051347a5a0dcdb650f0acb.pdf, consulté le 7/6/2019

4 Association des Maires de France (2018). Les maires de France appellent l’Etat à répondre aux attentes des territoires. https://uniondesmairesduvaldoise.fr/wp-content/uploads/2019/01/AMF_Granddebatnational.pdf consulté le 7 juin 2019

5 Libération (9 mai 2019) « Gilets jaunes », une crise politique

6 Le Monde (26 janvier 2019) Qui sont vraiment les « gilets jaunes » ? Le résultat d’un étude sociologique. Collectif. https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/01/26/qui-sont-vraiment-les-gilets-jaunes-les-resultats-d-une-etude-sociologique_5414831_3232.html

7 Auvers Mag (sous presse, parution Juin 2019) Numéro spécial bilan du mandat

8 Le Parisien. (16 avril 2019). Auvers-sur-Oise sur les traces des Pré-impressionnistes. Marie Persidat http://www.leparisien.fr/val-d-oise-95/auvers-sur-oise-sur-les-traces-des-pre-impressionnistes-16-04-2019-8054652.php consulté le 7 juin 2019

9 Le Parisien (16 août 2016) A Auvers-sur-Oise, ce sont les bénévoles qui rénovent l’école. Floriane Valdayron.

http://www.leparisien.fr/auvers-sur-oise-95430/a-auvers-sur-oise-ce-sont-les-benevoles-qui-renovent-l-ecole-16-08-2016-6045385.php consulté le 9 juin 2019

10 Le Parisien (31 juillet 2017) Auvers-sur-Oise : depuis 4 ans les habitants aident à rénover les écoles. Julie Ménard. http://www.leparisien.fr/auvers-sur-oise-95430/auvers-sur-oise-depuis-quatre-ans-les-habitants-aident-a-renover-les-ecoles-31-07-2017-7168311.php consulté le 7 juin 2019

11 Ville d’Auvers-sur-Oise. Site internet. http://www.ville-auverssuroise.fr/vie-locale/chantiers-citoyens consulté le 8 juin 2019

 

Article signé Florence DUFOUR, 1er adjoint de la ville d’Auvers-sur-Oise, Directrice générale et fondatrice de l’Ecole de Biologie Industrielle (Cergy), Chevalier de la Légion d’Honneur

 

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