L’intelligence collective et la continuité de la data doivent devenir les deux piliers de la transition numérique du bâtiment

Le WinLab’, incubateur d’innovations du CCCA-BTP a initié un cycle de conférences sur les nouveaux enjeux et usages de la construction : le WinLab’ Innovation Live (WIL). En partenariat avec Agyre, ces webinaires abordent notamment les problématiques de l’économie circulaire dans le bâtiment. Pour son premier épisode, le WIL a reçu des membres de SBLM Platform®, une initiative d’entrepreneurs qui défendent une transition numérique du secteur du bâtiment basée sur l’intelligence collective et le partage des données tout au long du Cycle de Vie du Bâtiment plutôt que sur la 3D, comme le BIM le propose aujourd’hui. Explications avec Dominique Gatto et Arnaud Grasset, co-fondateurs de SBLM Platform®.

 

Est-ce que vous pouvez nous présenter l’initiative Smart Building Life Cycle Management (SBLM) Platform ?

Arnaud Grasset : SBLM Platform® est un écosystème co-entrepreneurial constitué de start-ups, de grands groupes, d’entreprises, etc., qui a vu le jour en 2020. Son objectif est de numériser l’ensemble de la chaîne de valeur du bâtiment, de sa construction à sa déconstruction, y compris le recyclage des matériaux. Pour cela, SBLM Platform® s’est fixé 5 missions principales :

  • Transformer les usages et décloisonner les métiers grâce au digital,
  • Industrialiser le processus numérique et le rendre accessible à tous les intervenants de la chaîne de valeur,
  • Fédérer les acteurs du secteur,
  • Conquérir les marchés par le déploiement de solutions à l’échelle nationale, puis internationale,
  • Innover à partir d’une plateforme qui va au-delà de la logique des réseaux d’acteurs et des fonds d’investissement.

Dominique Gatto : SBLM Platform® est ouvert à tous les acteurs qui souhaitent participer à l’initiative. Nous avons mis en place une charte de fonctionnement SBLM Platform® afin de se rassembler autour de valeurs fondamentales, comme le respect de l’humain. Nous organisons des réunions mensuelles avec les entités impliquées afin de parler des projets communs en cours. Ensemble, nous souhaitons (et nous pouvons !) faire bouger l’industrie.

A. Grasset : Cette transition vers le numérique doit permettre à l’industrie du bâtiment de gagner en performance et de rattraper son retard en la matière face à l’aéronautique ou bien encore l’automobile. L’enjeu est également de ne pas prendre de retard par rapport à des stratégies disruptives développées principalement dans des pays comme les Etats-Unis, la Chine ou bien encore Dubaï avec des solutions de construction hors-site totalement intégrées et d’impressions 3D qui vont envahir le marché mondial à terme. Il s’agit pour la France de conserver ses parts de marché, voire de les augmenter.

 

Lors du premier WIL du CCCA-BTP, vous soulignez l’importance de « donner accès à l’ensemble des intervenants » aux données. En quoi est-ce central pour le secteur du bâtiment ?

D. Gatto : L’idéal pour le secteur du bâtiment serait que tous les acteurs puissent travailler ensemble sur toute la chaîne de valeur. Cela permettrait à notre industrie française de gagner fortement en productivité et en compétitivité. Malheureusement, ce secteur est encore très cloisonné. La circulation des données entre la programmation, la conception, la construction, l’exploitation et la déconstruction des bâtiments est loin d’être garantie. Or, cette continuité de la Donnée est indispensable afin d’assurer un suivi optimal de l’évolution des bâtiments. C’est pourquoi il nous faut changer de paradigme. Si nous travaillons sur la continuité de la Donnée, nous aurons une chance de pouvoir numériser l’ensemble de la chaîne de valeur et de décloisonner les différents métiers tout au long du cycle de vie du bâtiment.

A. Grasset : Aujourd’hui, le secteur du bâtiment fait face à deux problématiques majeures. D’une part, le développement de nouvelles technologies qui augmentent le potentiel de captation des données. De plus en plus d’objets connectés sont créés et génèrent de la data, qu’il faut collecter afin d’avoir le plus d’informations possibles sur les bâtiments. Le secteur doit être en mesure d’intégrer ces technologies au fur et à mesure s’il veut pouvoir ensuite exploiter efficacement ces données.

D’autre part, le respect du développement durable. Face à la raréfaction des ressources, il est essentiel de diminuer la surconsommation de matériaux et la surproduction de déchets. Grâce au numérique, nous sommes capables d’identifier chaque matériau/produit qui compose un bâtiment. Il est indispensable que ces informations puissent circuler d’intervenant en intervenant, tout au long du cycle de vie du bâtiment, afin de favoriser leur réemploi ou leur recyclage lors de la déconstruction.

 

Est-ce que le BIM peut avoir un rôle à jouer dans la démocratisation des données ?

D. Gatto : Le BIM est souvent considéré, à tort, comme un outil pour une fin donnée. En fait, le BIM actuel est un processus de travail collaboratif qui s’appuie sur la maquette numérique et donc la 3D au travers notamment du format IFC. Si la 3D est un bon outil d’aide à la visualisation et à la décision, le BIM tel qu’il est considéré et appliqué actuellement reste très complexe dans son utilisation. Rien que pour les acteurs impliqués dans l’acte de construire qui ont aujourd’hui l’habitude de travailler en 3D (architectes, ingénieurs, etc.), il est difficile de communiquer via le BIM. En effet, chacun a son propre logiciel 3D métier avec ses propres types de formats de fichiers. C’est si compliqué qu’il a fallu créer le métier de BIM Manager pour assurer la cohérence des différents fichiers 3D sur une même maquette numérique.

Aujourd’hui, les acteurs du secteur se trouvent face à l’obligation de communiquer à partir d’une maquette 3D, alors même qu’une majeure partie d’entre eux, notamment les petits artisans, n’ont pas la capacité de collaborer de cette façon pour de multiples raisons (complexité, formation, coûts, etc.). Cela écarte tous ces acteurs du processus. C’est pourquoi, en tant que SBLM Platform®, nous souhaitons permettre à n’importe quel intervenant de la chaîne de valeur de s’impliquer dans le processus global sans pour autant changer son mode de fonctionnement au quotidien. Cela passe par l’accès à la data, non pas uniquement par la 3D.

A. Grasset : En effet, le plus important est de travailler sur des données fiables dans le temps. La phase de conception et de construction, pour laquelle le BIM a été conçu à l’origine, n’est que de 3 ans environ, tandis que l’exploitation du bâtiment dure plus de 40 ans. Il faut penser les données et leur usage sur le long terme.

D. Gatto : La 3D n’est pas une solution pour assurer le suivi des bâtiments en exploitation. Prenons l’exemple du jumeau numérique. Bien souvent, ces jumeaux ne correspondent pas à la réalité : les fichiers et les données n’ont pas forcément été complétés en temps réel, les données du chantier liées par exemple aux intempéries n’ont pas été collectées, etc. Comment de ce fait utiliser de manière fiable ces données dans la phase d’exploitation du bâtiment et assurer un suivi optimal sur 40 ans dans ce cas ?

 

Quels sont les leviers pour développer la transition numérique et l’accès aux données ?

D. Gatto : Comme je l’ai évoqué, il est indispensable de changer de paradigme et de mentalité pour parfaire la transition du secteur du bâtiment et se tourner vers l’accès aux données. Plusieurs leviers sont à activer pour y parvenir :

  • L’intelligence collective. Le changement de paradigme ne pourra pas se faire par un seul acteur, il faut aligner les savoirs technologiques, les savoir-faire métiers et les énergies bienveillantes pour un intérêt supérieur commun et souverain.
  • La convivialité. Il est essentiel de développer des plateformes avec une interface homme / machine la plus conviviale possible afin d’impliquer de manière effective le plus grand nombre d’acteurs possible.
  • Conserver les manières de travailler de chacun. Les artisans doivent pouvoir conserver leurs façons de faire, il ne faut pas les obliger à s’équiper de logiciels complexes.

A. Grasset : Je rajouterais deux leviers supplémentaires pour compléter cette liste :

  • Développer la fluidité des interactions entre les différentes solutions numériques.
  • Avoir une intégration du numérique dans les processus métier la plus transparente possible.

 

Pourquoi se rapprocher du CCCA-BTP et de son incubateur d’innovations WinLab’ ?

A. Grasset : Aujourd’hui, il y a un fort enjeu d’attraction et de rétention des jeunes pour les métiers du BTP. Le numérique peut devenir un levier très important pour attirer dans ce secteur. En effet, l’utilisation du digital est une évidence pour les jeunes générations. Ils vont chercher à se rapprocher des métiers qui prennent en compte le numérique. Se rapprocher du CCCA-BTP nous permet, en tant que SBLM Platform®, de répondre à cette demande des jeunes. De l’autre côté, ce contact permet au CCCA-BTP de poursuivre sa mission de soutien à l’innovation.

D. Gatto : SBLM Platform® souhaite porter une démarche à l’échelle internationale. Mais avant d’atteindre cette échelle, il nous faut déjà nous ancrer sur le territoire français. Le changement de paradigme que nous souhaitons encourager doit avoir une base solide sur le terrain. Cela passe par la sensibilisation et la formation des jeunes générations.

 

Le WIL est un cycle de conférences organisé par le CCCA-BTP en partenariat avec Agyre, hub d’accélération pour l’économie circulaire dans la construction. Son objectif est d’explorer les enjeux et usages des bâtiments de demain, leur impact sur les métiers du BTP et par extension sur la formation. Retrouvez toutes les informations sur les différents webinaire et le partenariat entre le CCCA-BTP et Agyre.

 

Propos recueillis par Manon Salé - Construction21, la rédaction

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Auteur de la page

  • Franck Le Nuellec

    Directeur du marketing, du développement et de l'innovation

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