L’économie circulaire dans la construction : des pistes pour que ça tourne plus rond

Leonard, plateforme de prospective et d’innovation du groupe VINCI, a consacré plusieurs tables rondes au développement de l’économie circulaire dans la construction. Soulignant le contexte favorable à son développement, ces rencontres ont aussi permis d’étudier l’échelle idéale pour déployer une stratégie circulaire et ont permis de mettre en évidence les enjeux de conversion des métiers et les besoins d’acculturation de tous les acteurs de la chaîne de valeur. Autant de prérequis à l’émergence de nouveaux modèles économiques viables.

Avec un quart des émissions de CO2, 30% de la production des déchets et une pression très forte sur des ressources finies telles que le sable, l’impact environnemental du bâtiment n’a aujourd’hui pas d’équivalent. Pour le réduire, la pression réglementaire ne cesse de s’accroître. Notamment avec la loi AGEC (anti-gaspillage pour une économie circulaire) ou encore la nouvelle réglementation RE2020, qui intègre désormais l’empreinte en CO2 des constructions neuves tout au long de leur cycle de vie. La responsabilité élargie du producteur du secteur du BTP devrait quant à elle être effective début 2023.

Ajoutons à cela la vulnérabilité du secteur aux soubresauts sanitaires ou géopolitiques de l’économie mondiale et des chaînes d’approvisionnement, et l’on comprend combien l’économie circulaire s’impose comme l’une des principales pistes de réponse à ces enjeux multiples. D’autant plus qu’avec seulement 1% des matériaux aujourd’hui réemployés, voire, comme le déplore Olivier Bordelanne, associé du fonds d’investissement Demeter, « l’équivalent de 5 milliards d’euros de matériaux neufs mis à la benne chaque année », la marge de progression est immense.

Intégrer le réemploi dès la conception

A condition, met en garde Lorna Lucet, analyste sectorielle ESG chez Amundi, de ne pas cantonner l’économie circulaire à la simple gestion des déchets. Ni à y recourir seulement en fin de vie. Au contraire, Pour Jean-François Monteils, président du directoire de la Société du Grand Paris, qui vise un objectif de 70% de revalorisation des terres excavées des chantiers du nouveau métro francilien (45 millions de tonnes au total), il faut la prendre en compte dès le début des projets. Ce qui passe notamment, rappelle Noé Basch, co-fondateur de Mobiüs, premier fournisseur français de matériels et matériaux issus du réemploi, par des éléments de construction prévus dès leur conception pour pouvoir être démontés des dizaines d’années plus tard.

Au niveau des matériaux, le principe, rappelé par l’architecte Raphaël Ménard, président du directoire de l’agence d’architecture pluridisciplinaire internationale AREP, filiale de Gare & Connexions, est simple : utiliser moins de matière, plus longtemps, à plusieurs reprises et privilégier le renouvelable. Pour Cindy Bouchez, responsable Prévention Environnement pour Eurovia Grands projets, cependant, il importe de ne pas raisonner qu’en termes d’économie de matière, mais aussi d’émissions de carbone évitées, dans le cadre plus large de l’analyse de cycle de vie.

En outre, les principes de l’économie circulaire s’appliquent également aux bâtiments eux-mêmes via leur optimisation fonctionnelle : mixité d’usage, réversibilité, allongement de leur durée de vie grâce à des réparations partielles consistant à ne remplacer que certains éléments de façade par exemple. Sans oublier l’échelle de la parcelle, avec la réutilisation des friches à l’heure de la zéro artificialisation nette.

Les expérimentations se multiplient

On voit apparaître toujours plus d’initiatives vertueuses. Notamment dans le cadre des grands travaux réalisés en Île de France dans le cadre du Grand Paris Express ou de Paris2024 : 20 000 m2 de faux planchers de réemploi dans l’immeuble Pulse, qui abrite le siège du Comité olympique ou encore l’usine Cycle Terre de Sevran, qui transforme en briques de terre crue les terres excavées du Grand Paris…

Au sein du groupe VINCI, le projet « Route 100% recyclée » ambitionne de tripler le taux de recyclage des enrobés, quand la « Carrière perpétuelle » fonctionne comme une machine à laver géante qui sépare et nettoie les matières des déblais inertes et produit des granulats sans gisement naturel, sans impact sur la faune et la flore et sans consommation d’espace supplémentaire.

Investisseurs et entreprises sous la pression réglementaire

Les investisseurs entrent dans la danse. Ceux qui raisonnent à long terme, comme les fonds de pension, s’intéressent à la réversibilité d’un bâtiment ou à son potentiel de revalorisation des matériaux en fin de vie, souligne Armelle Langlois (directrice du pôle performance durable de VINCI Construction France). À l’image de Demeter, certains fonds se sont spécialisés de longue date dans les solutions durables. Mais, comme le souligne Olivier Bordelanne, avec le règlement européen SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation), ils seront de plus en plus jugés sur l’efficacité de leurs investissements en termes d’impact.

Quant aux entreprises, elles prennent conscience du risque réglementaire, et certaines se préparent peut-être à une future éco-conditionnalité des permis de construire, que Laetitia George (fondatrice de la société de conseil Contrat-e et inspiratrice du Booster du réemploi) appelle de ses vœux.

Former les maçons comme les dirigeants

Limpide sur le papier, la mise en œuvre de cette construction circulaire s’avère cependant un peu plus complexe en pratique.

Comme le regrette Lorna Lucet, l’économie circulaire n’est encore que rarement intégrée à la stratégie de l’entreprise, et largement absente des conseils d’administration. D’où la nécessité de former administrateurs et dirigeants.

C’est à vrai dire tout au long de la chaîne de valeur que la formation s’impose et de nouveaux cursus apparaissent : un DPEA architecture post-carbone pour les architectes, co-dirigé par Raphaël Ménard, ou encore un BP maçon sous l’égide du Comité de concertation et de coordination de l’apprentissage du bâtiment et des travaux publics (CCCA-BTP) et d’Agyre, qui répond aux aspirations de nombreux jeunes.

Ces efforts de formation sont d’autant plus justifiés que l’économie circulaire n’a pas son pareil pour créer de l’emploi. Globalement, souligne Adrian Deboutière, chargé de mission économie circulaire à la MGP, c’est un excellent moyen de relocaliser de la valeur sur un territoire.

Des difficultés de recrutement apparaissent déjà pour certains chantiers tels que le désamiantage. En outre, ces emplois s’adressent notamment à des publics en réinsertion. C’est dans ce cadre par exemple que les Geeks du bâtiment, initiative lancée par l’incubateur d’innovations sociales Impala Avenir, propose une formation courte et préqualifiante dans la maintenance de bâtiments. Les modèles issus de l’économie sociale et solidaire, ancrée de longue date dans l’économie circulaire, s’adaptent bien au secteur de la construction. Ainsi, en intervenant sur les chantiers de curage, la Ressourcerie du BTP (VINCI Construction France) a déjà permis de sauver des bennes plus de 45 tonnes de matériaux, cédés au groupe VINCI, à des particuliers ou à des associations, de félicite Sophia Ouabi Aïssi, intrapreneuse accompagnée par Leonard, à l’origine du projet.

Des gisements difficiles à identifier

Pour autant, il reste difficile de trouver des modèles économiques viables. C’est que plusieurs obstacles freinent encore la massification de la pratique. Par exemple, la difficulté à identifier les gisements correspondant à ses besoins, en termes de volumes comme de prix, comme l’a expérimenté Paul de Rosny, responsable de programmes adjoint chez VINCI Immobilier, dans le cadre d’Universeine. Le chantier du village olympique des athlètes de Paris2024 sera reconverti, après les Jeux, en quartier mixte d’habitats, commerce et bureaux, 75 % des matériaux des ouvrages provisoires de la phase Jeux devant être démontés et réemployés ou recyclés prioritairement dans les bâtiments du nouveau quartier. La rareté des matériaux de réemploi disponibles s’explique en partie par le fait que l’on construit actuellement environ trois plus qu’on ne déconstruit. Aussi, même en tenant compte d’une immense marge de progression à partir d’un taux de réemploi qui plafonne aujourd’hui à 1%, il faudra également miser sur des alternatives telles que les matériaux biosourcés ou géosourcés.

On compterait pourtant près d’une centaine de plateformes logistiques en France, d’après l’étude menée par le Booster du réemploi. Ce réseau d’acculturation aux enjeux du réemploi et de stimulation entre pairs rassemble de nombreux maîtres d’ouvrage, acteurs techniques et maîtres d’œuvre, et ambitionne de convertir un quart des chantiers au réemploi en deux ans.

Mais il reste aujourd’hui impossible d’obtenir une image exhaustive des matériaux disponibles sur le marché, et le réemploi souffre encore d’un manque de (pré)visibilité qui nuit à son développement. En imposant aux entreprises d’inventorier les matériaux issus de leurs opérations de démolition ou de rénovation significative des bâtiments de plus de 1000 m2, les premiers diagnostics PEMD (produits, équipements, matériaux et déchets) feront progresser la connaissance des matériaux de réemploi disponibles. D’ailleurs une expérimentation est en cours sur le territoire de Plaine Commune, consistant à mettre ces PEMD en regard de la planification de chantiers à l’aide d’outils intelligence artificielle.

Massifier pour abaisser les coûts

Les exigences de traçabilité, auxquelles est par exemple confrontée la SGP, ou encore les enjeux assurantiels inhérents aux matériaux de réemploi figurent également au nombre des freins qui subsistent aujourd’hui.

Mais surtout, si de nombreux maîtres d’ouvrage restent réticents, c’est aussi parce qu’ils s’attendent à ce que les matériaux de réemploi soient moins chers que les neufs. Or c’est rarement le cas. D’une part, rappelle Noé Basch, parce qu’ils doivent être remis en état et certifiés, précisément pour répondre aux enjeux d’assurance. Mais aussi en raison des coûts de stockage et transport, qui se traduisent par un doublement des prix au bout de six mois. D’où la chasse aux mètres carrés disponibles pour stocker ces ressources, à laquelle se livre notamment la Métropole du Grand Paris (MGP), notamment dans les bâtiments en travaux eux-mêmes.

L’innovation sera également nécessaire pour favoriser l’émergence de modèles économiques viables. Une innovation, rappelle Jean-François Monteils, qui ne doit pas en rester au volet technologique mais doit aussi être juridique et contractuelle. Ainsi la SGP insère-t-elle des incitations supplémentaires à l’innovation environnementale, y compris après la signature des contrats. Les baux emphytéotiques, la valorisation des terrains pour financer les bâtiments, la location de la structure du bâtiment, ou encore les permis de construire sans affectation, dont le premier vient d’être délivré, sont autant de pistes à explorer.

Outre les pionniers sur lesquels s’appuyer pour atteindre la massification nécessaire à la baisse des coûts, la commande publique a un rôle d’entraînement à jouer. L’État pourrait également imposer des taux de valorisation minimum dans le cadre de la REP – ce qui n’est pas à l’ordre du jour – suggère Laetitia George. Et soutenir financièrement les filières de réemploi, renchérit Noé Basch.

Adopter la culture du réemploi…et de la coopération

C’est toute la chaîne de valeur qui a besoin de s’acculturer à l’économie circulaire. En premier lieu, les maîtres d’ouvrages. C’est d’ailleurs l’objectif affiché par le Booster du Réemploi Mais aussi, les concepteurs et les architectes qui doivent apprendre à accepter une once d’hétérogénéité – de surface, de dimension, voire d’esthétique, dans les matériaux, sous réserve qu’ils répondent aux exigences en termes de performances techniques essentielles.

Pour montrer comment le réemploi peut rimer avec le beau, le Booster du réemploi mise sur des événements comme les Trophées Bâtiments Circulaires.

Il s’agit également d’embarquer les PME et ETI de la construction, et de développer un langage et des références communes à tous : prescripteurs, maîtres d’œuvre et d’ouvrage, entreprises de travaux, fournisseurs de matériaux. Ce à quoi contribue, par exemple, la Charte métropolitaine de la construction circulaire en vigueur au sein de la MGP.

Au-delà du langage, la coopération s’impose. Pour mettre ses matériaux sur le marché plutôt que de les stocker pour un usage futur, pour mutualiser les coûts de stockage et le cas échéant de transport…

En dépassant le simple recyclage, déjà très préférable à l’économie linéaire, l’économie circulaire des matériaux présente de nombreux avantages sociaux et environnementaux, mais suppose encore de surmonter de nombreux défis. Pourtant, pour Stephen Beckers (BoPro), l’un des architectes spécialistes du cradle to cradle (littéralement, du berceau au berceau) il faut aller encore plus loin et passer à une économie circulaire généralisée. Une ambition qu’illustrent, par exemple les bâtiments productifs, comme celui qu’il a conçu à Bruxelles et qui abrite des fermes verticales aquaponiques.

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