[Interview] « Les entreprises générales doivent être un véhicule de transformation » 

Rédigé par

Stéphanie Obadia

Directrice de la rédaction

1772 Dernière modification le 29/08/2023 - 12:09
[Interview] « Les entreprises générales doivent être un véhicule de transformation » 


Bouygues Bâtiment Nord-Est et Linkcity Nord-Est fixent la décarbonation comme stratégie. Objectifs : 50% de projets à biodiversité neutre ou positive d’ici 2025, et 30% de projets bois à horizon 2030. Entretien avec José Liotet, président de Bouygues Bâtiment Nord-Est - Partie 1
 

Vous affichez des ambitions fortes en faveur de la décarbonation. Quelles sont-elles ? Comment y parvenir ?

Le groupe Bouygues Bâtiment France souhaite en effet accélérer le mouvement de la décarbonation. Parmi les objectifs : réaliser la moitié des projets immobiliers à biodiversité neutre d’ici 2025* afin d’offrir un cadre de vie connecté à la nature et à la biodiversité ; porter à 30 % la part de nos projets en bois d’ici 2030 avec la démarche We Wood. Et réaliser 50 % de projets en réhabilitation ou restructuration, en référence à la loi Climat et Résilience qui fixe pour objectif un Zéro artificialisation nette (ZAN). Nous souhaitons également diminuer de 40 % nos émissions de gaz à effet de serre pour le scope 1 et 2 et de 30 % pour le scope 3. Comme toute entité responsable, nous devons réduire notre pression sur les ressources, être exemplaire dans nos consommations, améliorer la traçabilité des matériaux ou encore créer de la valeur en économie circulaire afin de n’avoir d’ici 2030 que des chantiers « Zéro déchet ultime » et d’éviter leur enfouissement.

Comment cela se traduit-il concrètement ?

Chez Bouygues Bâtiment Nord-Est et Linkcity, chaque projet se décline en trois axes : la biodiversité sur le bâti, la limitation de l’artificialisation des sols et la protection des espèces protégées aux côtés d’écologues. La formation et la sensibilisation des collaborateurs sont également au cœur des actions menées par l’entreprise. Nous avons également les mêmes objectifs que le groupe en termes de réhabilitation, de projets bois, d’économie circulaire... 

Pouvez-vous détailler ?

La réhabilitation des habitations et des friches industrielles est amenée à se développer au vu des enjeux. Cela tombe bien car dans le Grand Est (Hauts-de-France, Grand Est et Bourgogne-Franche-Comté), nous sommes particulièrement bien lotis. Ces territoires à fort passé industriel comptent près de 15 000 hectares de friches industrielles, soit 11 % du total français, et leurs parcs immobiliers sont parmi les plus énergivores de France. Plus de 40 % de l’activité de Bouygues Bâtiment Nord-Est se fait en réhabilitation, restructuration, proche des objectifs de 50 % en 2030. Parmi les exemples : l’Hôtel des Postes de Strasbourg construit en 1899, détruit pendant la Seconde Guerre mondiale et aujourd’hui transformé en logements et bureaux ; ou encore l’établissement thermal de Nancy dont la réhabilitation a permis de terminer cette œuvre jusqu’ici inachevée. Ces friches sont certes autant de ressources pour la décarbonation mais aussi des atouts majeurs pour l’attractivité du territoire. Réhabiliter, c’est aussi créer de la valeur urbaine, immobilière.  

Qu’en est-il de la construction bois ?

Massifier les constructions bois et les matériaux biosourcés fait partie des objectifs et nous avons déjà testé pas mal de procédés : ossature bois, CLT, modules 2D, 3D…  Nous comptons à notre actif de très belles réalisations comme la nouvelle Cité administrative de Lille, l’un des projets immobiliers de l’État les plus importants de France parmi le programme national de rénovation des cités administratives (cf. encadré). Plus de 700 tonnes de matériaux biosourcés dont du bois, de la peinture aux algues et des parpaings de chanvre ont été employées. Autre exemple, le siège de Dalkia dans la métropole lilloise : 7 600 m² de bureaux en mixte bois béton et 2 000 m² de terrasses plantées. Une conception en matériaux biosourcés qui permet une économie de 540 tonnes de CO2 sur l’ensemble du projet. Aussi, les résidences étudiantes à Cuffies (02), près de Soissons, réalisées en partenariat avec l’entreprise TH sont également intéressantes : trois résidences de 270 studios en structures bois préfabriquées avec planchers, façades de fermeture des coursives, caissons en toiture-terrasse totalement en bois. Cela représente 1 200 tonnes de COévitées. Donc massifier la construction bois, nous y allons. D’ailleurs, nous avons signé en avril 2022, le Pacte bois-biosourcés du Grand Est avec Fibois.

Êtes-vous partisan de la construction industrialisée et modulaire ?

Lorsque le modèle constructif se répète, l’industrialisation s’y prête bien et permet des gains de temps, de matière, d’efficacité, tout en diminuant les nuisances sur les chantiers et les malfaçons. D’ailleurs, Bouygues Construction développe avec Dassault Systèmes une plateforme de management numérique et collaborative de projets, dotée d’IA et dédiée au bâtiment. C’est en quelque sorte la petite sœur du logiciel Catia de Dassault conçu pour le design des avions. Elle rassemble les architectes, bureaux d’études, entreprises, qui se penchent ensemble sur la mise en œuvre et la conception d’un bâtiment avec la possibilité d’en industrialiser certaines briques, comme les cages d’escaliers, les façades, les gaines techniques… Plusieurs familles de solutions sont possibles, il s’agit alors d’opter pour la meilleure d’entre elles.  

Quelle est l’originalité de cet outil ?

La nouveauté de cet outil est qu’il permet de proposer de la micro-industrialisation adaptée au bâti, au cas par cas, et qu’il agrège de l’IA dans la maquette numérique. Concrètement, chez Bouygues Bâtiment Nord-Est, nous avons déjà testé cette plateforme en tant que filiale pilote, pour la réhabilitation des 1 444 maisons Camus du bassin minier (cf. encadré), toutes du même type. Nous avons ainsi industrialisé et préfabriqué les gaines techniques, les cages d’escaliers, etc. Même procédé à Douai, via l’opération Linkcity de réhabilitation (il s’agit plus précisément de construction sur une friche industrielle) de la friche Renault avenue de Twickenham. Cela nous a offert un gain de temps et d’efficacité indéniable même si ce n’est pas encore optimal car nous sommes encore en phase d’apprentissage. 

D’autres pistes de réflexion autour du numérique sont menées comme les « concept building » sur le logement, le bureau et autres typologies d’ouvrage afin de bâtir des projets trois fois moins consommateurs d’énergie et bas carbone. Cela a donné lieu, avec l’agence Franck Boutté Consultants, à un bâtiment de bureau dont les performances sont inférieures à 40 % à la RE2020 objectif 2031. Nous sommes en pleine réflexion quant à la notion de sobriété dans le bâtiment (cf. encadré)
 

Cité administrative de Lille
En 2024, cet immeuble de 40 000 m², labellisé PassivHaus et E3C1, accueillera une vingtaine de services de l’État et plus de 2 000 fonctionnaires. D’une surface de 38 400 m², la future cité s’articule en cinq bâtiments indépendants et modulables, reliés par une rue intérieure ponctuée de services partagés. Il se distingue par son architecture bioclimatique avec un rafraîchissement adiabatique, une récupération des eaux de pluie, une performance de l’enveloppe avec une isolation et un triple vitrage sur l’ensemble, 2 700 m² de panneaux photovoltaïques… Ce bâtiment est également labellisé Osmoz pour la qualité des espaces : réversibilité, taille humaine, lumineux… ou encore Effinature, avec 10 000 m² de jardins au sol, de terrasses en gradins et jardins suspendus, représentant six biotopes locaux. Il est bien sûr biosourcé, mobilisant l’emploi de 700 tonnes de bois, du parpaing de chanvre, de la peinture aux algues… 

Les maisons Camus du bassin minier
Pour la réhabilitation de ces 1 444 logements, il a fallu mettre en place un procédé très abouti et utiliser la plateforme de management numérique et collaborative. Après un scan 3D de chacune de ces maisons, les enveloppes ont été conçues et préfabriquées en usine à base de matériaux biosourcés (bois pour la structure, ouate de cellulose pour l'isolation). Les panneaux de façades en kit et manuportables ont ensuite été assemblés sur le chantier. Au-delà du gain de temps, de productivité, l’industrialisation a permis un gain matière via l’optimisation pour la découpe des panneaux. La réhabilitation comprend également le remplacement des menuiseries, la mise en conformité des toitures, la mise en place d'une PAC air/eau et une ventilation simple flux. Compter seize jours pour la réhabilitation d’une maison. Fin du chantier prévue pour avril 2024.

 

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