[Interview] La santé dans l’économie circulaire de la construction au Québec et en France (2/2)

En amont du colloque Economie Circul'air - la santé dans la boucle qui aura lieu le 24 juin, les Défis Bâtiment Santé vous invitent à découvrir les échanges entre les experts Suzanne Deoux et Gilles Bernardin, PDG 3R MCDQ (Regroupement des Récupérateurs et des Recycleurs de Matériaux de Construction et de Démolition du Québec). Ils offrent à travers ces échanges une vision croisée sur l'enjeu de la santé dans l'économie circulaire en France et au Québec. Voici la seconde partie de l'interview.

Suzanne Déoux. Le gypse synthétique présente un avantage environnemental en recyclant un sous-produit industriel et en limitant le recours au gypse naturel. Appelé désulfogypse ou gypse FGD[1], il est obtenu par désulfuration des gaz de combustion à l’aide d’hydroxyde de calcium. Cela concerne principalement les centrales thermiques au charbon et au fuel qui produisent de l’électricité. La France, avec son parc important de centrales nucléaires est peu concernée. Une seule usine de fabrication de plâtre, située en Alsace, utilise cette matière première importée d’Allemagne. De nouvelles stratégies de réduction des émissions de mercure dans les fumées des centrales ont soulevé des inquiétudes quant aux concentrations de ce composé dans les panneaux de gypse synthétique. Quel est votre avis ?

Gilles Bernardin. Au Québec, nous avons essentiellement des centrales hydro-électriques et, comme la France, nous avons peu recours au gypse synthétique de FGD, à la différence de l’Allemagne et des États-Unis. Concernant la problématique du mercure, le Laboratoire national américain du Département de l’énergie fossile[2] a conduit une étude comparant des échantillons de gypse naturel et de gypse synthétique. La teneur de mercure dans le gypse synthétique (de 0,07 à 0,95 μg/g) est plus élevée que dans le gypse naturel (de 0,004 à 0,026 μg/g). Lors de l’enfouissement, le potentiel de lixiviation du mercure des panneaux de gypse synthétique a été évalué. Les teneurs mesurées sont bien plus faibles que la concentration autorisée.

Dr Suzanne Déoux. Parlons d’une autre famille de déchets du bâtiment, les produits bois. En France, pour augmenter leur résistance face aux insectes xylophages et aux attaques fongiques, de très nombreux éléments en bois ont pu subir des traitements biocides dont certaines substances sont classées parmi les polluants organiques persistants à la toxicité élevée, comme par exemple, le lindane, le pentachlorophénol. Ce dernier n’a été que récemment[3] ajouté à la liste des polluants organiques persistants (POP) avec des limites de concentration fixées de façon à permettre la gestion des déchets qui en contiennent et à garantir un niveau élevé de protection de la santé humaine. Les produits contenant des POP ne peuvent donc être réutilisés. Il est en effet important d’éviter que des charpentes traitées avec de telles substances soient réutilisées, par exemple, pour fabriquer du mobilier qui serait au contact de l’air intérieur. Au Québec, y a-t-il un contrôle pour le réemploi des bois ?

Gilles Bernardin. Au Québec, les bois utilisés dans la construction ne sont pas traités. Les termites n’apprécient guère nos températures hivernales ! Et nos essences locales, surtout des résineux, sont particulièrement résistantes en raison de notre climat. Seules quelques utilisations extérieures — patios, traverses de chemin de fer — intègrent un traitement à l’arséniate de cuivre chromé et au créosote. Ces déchets de bois traités sont valorisés énergétiquement dans une centrale de cogénération avec un taux maximal de 15 % et un contrôle chimique des émissions à l’aide de sondes.

Le bois représente au Québec 40 % du flux des matériaux de déconstruction. Il y a une forte demande des utilisateurs pour le recyclage ainsi que pour la valorisation énergétique. Or, nous sommes confrontés au recul de ces filières, car la mise en décharge ne coûte pas assez cher. Les débouchés pour les déchets de bois existent pourtant : fabrication de panneaux de particules, matériaux isolants en fibres de bois et réemploi. Une autre application, bien que marginale, consiste à faire aussi du surcyclage (Upcycling) avec les « bois de grange » c’est-à-dire des bois de façade non traités qui, en vieillissant, ont pris une teinte un peu grisée.

Dr Suzanne Déoux. Même non traités, certains panneaux à base de bois peuvent soulever une problématique sanitaire principalement liée à la présence de formaldéhyde, monomère de colles aminoplastes, sensibles à l’hydrolyse. Les conditions thermo-hygrométriques de l’air ont une incidence sur les niveaux d’émission en formaldéhyde. Les panneaux à base de bois retenus dans une démarche de réemploi pourront donc entraîner des niveaux d’émission significatifs en formaldéhyde, d’abord selon le type de colle utilisé, ensuite s’ils sont réemployés sous leur forme brute, et enfin, si le revêtement appliqué ne crée pas d’effet barrière. Lors de rénovation ou déconstruction de bâtiments de bureaux, des dalles de plancher technique sont ainsi utilisées dans d’autres bâtiments. Elles ne sont pas soumises, pour l’instant, à l’étiquetage des substances volatiles, obligatoire pour les produits neufs. Est-ce que ce type de réemploi existe au Québec et, si oui, des mesures de formaldéhyde sont-elles réalisées avant le réemploi de ces panneaux ?

Gilles Bernardin. Encore un problème que nous ne rencontrons pas chez nous. Nous n’avons pas de planchers techniques. Au Québec, tous les câblages notamment électriques et autres passent par les plafonds et les murs.

Dr Suzanne Déoux. Avant démolition totale ou partielle d’un bâtiment, un diagnostic amiante est obligatoire pour tout immeuble bâti dont le permis de construire a été déposé avant le 1er juillet 1997. En effet, si l’amiante a d’abord été interdit, en 1978, dans les flocages, emploi le plus exposant, toutes les autres utilisations, notamment les calorifugeages, ne sont plus autorisées depuis juillet 1996. Par ailleurs, parmi les critères fixés par l’arrêté du 11 décembre 2018, la présence d’amiante n’autorise pas la sortie de statut de déchet des produits en contenant. Existe-t-il encore actuellement des utilisations d’amiante dans les bâtiments au Québec, important producteur de ce « magic mineral », classé cancérogène certain, en 1987, par le Centre International de recherche sur le cancer de l’OMS ?

Gilles Bernardin. L’emploi de l’amiante s’est prolongé bien plus longtemps au Canada qu’en France. Par exemple, le ciment à joint pouvait contenir de l’amiante jusqu’en 1990. Au Québec, la dernière mine d’amiante a été fermée en 2011. C’est seulement depuis le 30 décembre 2018 que l’importation, la vente et l’utilisation de l’amiante sont interdites… ainsi que la fabrication, l'importation, la vente et l'utilisation de produits qui en contiennent. Toutefois ce règlement ne s’applique pas aux 800 millions de tonnes de résidus miniers qui contiennent 40 % d’amiante et qui sont produits par l’exploitation passée des mines d’amiante, ni au réaménagement et à la réhabilitation des anciens sites miniers.

Néanmoins, en ce qui concerne le bâtiment, le cadre est désormais strict. Comme en France, lorsqu’il y a des travaux de rénovation d’un bâtiment construit avant l’interdiction, l’entreprise doit faire un diagnostic, et s’il y a de l’amiante, il doit être retiré avec toutes les précautions nécessaires avant d’entreprendre le début des travaux.

Dr Suzanne Déoux. Souhaitez-vous mettre l’accent sur d’autres filières de recyclage particulièrement exemplaires au Québec et dont on pourrait s’inspirer ? Par exemple, en France, nous avons une jeune start-up[4] qui recycle les fonds de peinture et qui s’est inspirée en partie sur les bonnes pratiques québécoises !

Gilles Bernardin. Effectivement, notre programme Éco-Peinture est considéré comme l’un des plus performants au monde. Il faut préciser que les résidus de peinture sont considérés comme des matières dangereuses et donc les collectivités sont obligées d’organiser deux fois par an leur collecte auprès des citoyens et des peintres en bâtiment qui apportent leurs fonds de pots.

Tout a commencé dans les années 1990 avec Normand Maurice, un professeur d’une école à Victoriaville, très préoccupé par les jeunes qui laissaient tomber leurs études sans arriver à obtenir un diplôme. Il a cherché comment leur permettre de trouver un métier et a créé les CEFER, des centres de formation où ils suivaient des cours classiques le matin et faisaient le tri de la peinture l’après-midi. L’initiative a remporté un franc succès et les CEFER se sont multipliés. Ils ont aussi développé d’autres activités de tri. Hydro Québec les sollicite pour séparer les composants des isolateurs de lignes haute tension. Ils assurent également le tri des métaux, des lampadaires de rue… Tout le monde y trouve son compte : les jeunes se forment ; les entreprises peuvent bénéficier d’une filière de recyclage très compétitive et donc sont moins enclines à faire appel à des solutions d’enfouissement !

Pour en revenir à la peinture, pour recycler et recommercialiser cette matière collectée et triée, une structure a été ensuite créée, en 1997 : la Société Québécoise de gestion écologique de la peinture ou Eco-peinture[5], société sans but lucratif, dont le réseau est présent dans plus de 700 municipalités et municipalités régionales de comté (MRC) au Québec. Son réseau de récupération, composé des détaillants en quincaillerie, en rénovation et en peinture, ainsi que des écocentres, garages municipaux et ressourceries, compte plus de 1 200 points de dépôt accessibles au public. Ce sont ainsi 7 millions de kilos de peinture qui échappent chaque année à l’enfouissement !

D’autres initiatives existent, mais elles sont plus diffuses et moins structurées : une entreprise recycle le PVC, une autre le polystyrène, Saint-Gobain expérimente le recyclage du verre des fenêtres…

J’ai hâte de voir lors des Défis Bâtiment Santé les bonnes pratiques et innovations françaises !

 

Échanges du 8 mars 2021
Rédaction et synthèse par Marie Bérenger de Kita Organisation pour Bâtiment Santé Plus
Construction21 est partenaire de l'événement

Lire la première partie de l'interview <

 

Diplômé ingénieur en 1973 et MBA en 1994, Gilles BERNARDIN a effectué tout son parcours professionnel dans l’industrie cimentière, notamment chez Miron, un cimentier québécois, où il a été responsable de l’exploitation d’un site d’enfouissement qui gérait 1 million de tonnes chaque année. Très vite, il s’est investi sur des problématiques de valorisation de ces déchets, avec notamment le lancement de la captation des biogaz pour alimenter les fours de la cimenterie. C’était alors une démarche pionnière.

Ensuite, chez Holcim, il est devenu directeur recherche et développement, et à ce titre, a piloté l’ensemble des démarches de réutilisation entreprises par sa société. Lorsqu’il a quitté le marché du travail, en 2011, il est devenu d’abord Président du 3R MCDQ. En l’absence de directeur général, il assure cette fonction aujourd’hui.

 

Depuis plus de 30 ans, Suzanne DÉOUX développe une approche globale en santé environnementale centrée sur l’interaction Bâtiment & Santé avec la publication de premiers ouvrages de référence l’Écologie, c’est la santé (1993), Habitat Qualité Santé (1997), Le Guide de l’habitat sain (2002, 2004), Bâtir pour la santé des enfants (2010). Elle est également co-auteur de L’air et la santé (2004), Bâtir éthique et responsable (2007), Bâtiments, Santé, le tour des labels (2011). Après un premier article en 1990 dans la Revue des Deux Mondes, « Si Hippocrate réécrivait son traité : des airs, des eaux et des lieux », de nombreuses revues scientifiques, professionnelles et grand public ont été intéressées par sa démarche de médecine environnementale.

Après avoir exercé comme médecin spécialiste ORL, elle fonde, en 1986, MEDIECO, société d’Ingénierie de santé dans le bâti et l’aménagement urbain. Professeur associé à l’université d’Angers, elle crée le Master Risques en santé dans l’environnement bâti et lance, en 2011, avec ses étudiants le colloque Les Défis Bâtiment Santé.

Dans le cadre de missions d’assistance à la maîtrise d’ouvrage et à la maîtrise d’œuvre, elle participe à de très nombreux projets afin d’améliorer la prise en compte de la santé dans l’acte de construire et d’aménager la ville. Elle accompagne les industriels pour la caractérisation sanitaire des produits de construction et des équipements. Elle joue également un rôle essentiel auprès des gestionnaires de bâtiment pour le diagnostic et la gestion de problèmes de qualité de l’air intérieur. Membre du groupe RBR 2020 du Plan Bâtiment Durable, elle participe, en 2019, à la rédaction de la note Bâtiment Responsable et Santé.


[1] FGD : Flue Gas Desulphurisation

[2] National Energy Technology Laboratory. Fate of Mercury in Synthetic Gypsum Used for Wallboard Production. 2008.

[3] Règlement européen n°2019/636 du 23 avril 2019

[4] Circouleur, dont l’interview est disponible sur le site des Défis Bâtiment Santé

[5] https://www.ecopeinture.ca

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