[Dossier Formation] #23 - Intelligence collective et impact sociétal : vers une nouvelle ingénierie de projet pour fabriquer la ville durable

A l’heure où la fabrique de la ville durable devient un impératif  pour l’ensemble des acteurs de l’immobilier, les processus d’élaboration des projets demandent un changement de logiciel. L’enjeu est de répondre concrètement aux défis que nous pose la société par une approche sensible, inclusive, fondée sur le projet et le plaisir de faire, de faire ensemble et pour tous.

Vers un changement de logiciel 

Partout dans le monde, les centres urbains connaissent une forte croissance qui tend à la densification et/ou à l’étalement. Une statistique bien connue nous prédit que 65% des habitants de la planète vivront en ville en 2050… La ville fonctionnelle, parfois ville archipel, souvent standard, sans âme particulière, montre aujourd'hui clairement ses limites. Les nouveaux enjeux de mobilité, de transition écologique, de confort, de lien remettent en question l’approche classique limitée à des échanges entre experts, porteurs de projets et gouvernance locale. 

La mixité fonctionnelle est devenue la norme depuis quelques années, c’est la première étape de ce changement. Nous le vivons chaque jour dans nos missions d’accompagnement de promoteurs et aménageurs urbains en France et en Europe. Il est temps de passer à une seconde étape, celle de la ville malléable, capable d’hybrider les lieux et les fonctions au gré des usages, des horaires et des saisons. Cela ne peut se faire qu’entre porteurs de projets, experts et décideurs...

Au-delà de l’expertise fonctionnelle, technique ou esthétique, l’expertise d’usage s’invite aujourd’hui au cœur des projets. Cette expertise est portée par des individus et des collectifs issus de la société civile comme des acteurs économiques, des ONG, des syndicats, des associations, des collaborateurs, des voisins, ou des habitants. 

L’idée est aujourd’hui de poser un cadre de confiance, accessible à tous dès l’âge de 8-10 ans, favorisant les échanges et les contributions respectives de chacun, en toute transparence, avec l’ambition de rechercher l’impact positif maximal. Cette approche, souvent qualifiée d’intelligence collective, permet de forger des scénarios porteurs de sens pour le porteur de projet, ses conseils, la gouvernance du territoire concerné et les parties prenantes telles que décrites ci-dessus. Le projet gagne alors en crédibilité, son appropriation par les parties est plus forte, il est plus légitime…

Exemple : mise en place d’une concertation active par un atelier collaboratif de ci-fabrication du quartier à base de modules Lego™pour Carmen Santana, Archikubik, urbaniste de la Zac Gagarine Truillot à Ivry-Sur-Seine (94)

Un cercle collaboratif vertueux

L’alignement des stratégies de développement des collectivités, des investisseurs, des opérateurs et des usagers finaux ne peut désormais se concevoir sans la mise en place d’un cercle collaboratif vertueux.

L’enjeu est de pouvoir mener de front des initiatives inclusives, ancrées dans le marché, à la fois durables, innovantes et résilientes. Par exemple, il s’agit aujourd’hui de bâtir la prospérité économique sur un socle solide négocié, à faible impact climatique, environnemental et social. L’efficacité technologique, source de toutes les hybridations de l’espace et du temps, ne peut se concevoir sans inclusivité sociale. Les différents confinements imposés par la crise sanitaire de 2020 nous l’ont bien montré.. 

Pour une nouvelle approche de l'ingénierie de projet : le potentiel de l'intelligence collective      

Comment développer l’intelligence collective au sein d’un groupe de travail ? Le manager du projet collaboratif se doit d’adopter une communication adaptée au contexte et de mobiliser des outils spécifiques. Pour cela, il doit être lui-même formé à une nouvelle approche de l'ingénierie de projet.

L’intelligence collective consiste tout d’abord à réunir les connaissances (savoirs) et compétences (savoir-faire) d’un groupe d’individus pour les mettre au service d’un objectif commun structuré autour d’une ou plusieurs problématiques.  On voit ici apparaître les notions clés qu’un dispositif de formation à l’intelligence collective doit traduire en objectifs pédagogiques afin de forger des compétences solides pour les différents acteurs de la fabrique urbaine.

En premier lieu, mobiliser les savoirs du collectif ou à défaut organiser le transfert des informations nécessaires à la résolution des questions clés (bases théoriques, référentiels d’analyse, données expérimentales, cas d’études pratiques). Dans le cas de la ville durable, domaine par définition holistique et complexe, il est essentiel de se référer à un cadre incontestable qui répertorie tous les enjeux du triptyque développement durable (écologie, prospérité économique, impact social). Le cadre de travail aujourd’hui le plus abouti et reconnu au plan international est le référentiel des 17 Objectifs de Développement Durable (ODD) de l’ONU. Souvent mal connus, ces grands objectifs, eux-mêmes déclinés en indicateurs opérationnels, permettent de piloter efficacement l’impact des projets, à la condition d’aller au-delà de leur définition primaire en les re-contextualisant. La notion de consommation responsable de l’ODD 12 par exemple, bien qu’universelle, se décline différemment dans une grande métropole, un bourg rural ou bien encore une île….

Exemple : formation, à la culture et à l’activation de projets de ville durable, du réseau de collaborateurs référents RSE de la zone Afrique de la banque de Société Générale. 

En complément, on peut noter la parution de la récente norme ISO 37110 qui s’applique en particulier à l’objectif 11 ‘ville durable’. Elle présente l’avantage de centrer le travail sur les axes essentiels de la transformation urbaine, mais comporte certaines limites, comme le fait de ne pas d’incorporer dans la matrice de conception d’un projet urbain des éléments aussi essentiels que la réduction des inégalités (ODD 10), l’emploi et la croissance économique (ODD 8) ou encore l’économie circulaire (ODD 12).

Le retour d'expérience des ateliers collaboratifs animés par les équipes de LaVilleE+ montre clairement que les parties prenantes sollicitées opèrent des choix de transformation urbaine en fonction de critères élargis (accès à l'éducation, facteurs de stress , solutions résilientes, parcours de mobilité plus agréables …). Toutes ces composantes qui sont à la périphérie du périmètre de conception d’un projet urbain proprement dit, constituent des externalités (positives ou négatives)  faciles à appréhender. Elles sont au cœur de l’approche par l’impact et sont de nature à modifier en profondeur la hiérarchie des choix, et mieux encore à ouvrir de nouvelles voies ou modèles comme par exemple l’auto-organisation des citoyens. Le rôle clé du manager / facilitateur est donc particulièrement important pour fournir un cadre de réflexion d'où peuvent émerger des approches non stéréotypées, certains diront créatives, voire disruptives.

Exemple : développement d’une offre hôtelière innovante dans une ville balnéaire par une série d’ateliers collaboratifs en distanciel. La combinaison active des arguments permet rapidement aux acteurs de formaliser un projet urbain à impact répondant aux enjeux de la basse, moyenne et haute-saison 

Au deuxième semestre 2020, l’équipe LaVilleE+ est partie à la rencontre des praticiens de la résilience territoriale. Au terme de 28 entretiens tous plus inspirants les uns que les autres avec des élus, des architectures, des ingénieurs, des formateurs, des managers, des sociologues, des géographes ou encore des artistes, nous arrivons à la conclusion qu’aux savoirs s’ajoute naturellement un panel des compétences à mobiliser. Trois nous paraissent essentielles :

  • la faculté à mobiliser des acteurs en présence: engagement , éthique de la mise en commun, légitimité des processus collaboratifs 
  • l’aptitude à animer la réflexion collective: transparence, égalité, bienveillance 
  • la capacité à produire une oeuvre collective : empathie , recherche de consensus, fabrication de solutions concrètes et opérables, organisation de l’arbitrage et de la décision

Cultiver un savoir être pour permettre l’expression du collectif 

Il est assez aisé de constater combien, dans notre société, l'individualisme a gagné sur le sens de l’intérêt général. Très naturellement, chacun de nous pense et agit en fonction de ses propres intérêts. En guise d’illustration, les syndromes Nimby (Not In My BackYard), les revendications corporatistes ou identitaires sont autant de manifestations de cette ‘ego-culture’ qui façonne nos choix au quotidien. Dans son ouvrage ‘Du contrat social ou principes du droit politique’, Rousseau nous rappelle que le creuset démocratique est le concept de volonté générale qui doit animer tout citoyen pour le bien de tous y compris pour son intérêt propre.  

Ceci appelle un savoir être qu’on peut qualifier de méta-compétence. Un facilitateur d’atelier collaboratif qui a pour mission d’animer la co-construction d’un projet ville durable  se doit de cultiver au sein du groupe cette mise en synergie entre individus qui est in fine source de plus value et d’innovation collective. L’esprit d’ouverture, la capacité de se mettre à la place de l’autre, la bienveillance, l’humilité et surtout le respect des règles et principes de gouvernance de l’atelier sont les principaux facteurs clés de succès. On a pu observer une atténuation des tensions et une plus grande efficacité dans la fabrication des consensus à l'occasion de sessions collaboratives où les enjeux et les confrontations entre acteurs ont été gérés de cette manière.

Exemple : formation d’un groupe de dirigeants de PME intervenant sur les travaux lots techniques en neuf et en rehabilitation, pour valoriser leur contribution aux objectifs de durabilité de l'investisseur immobilier et des occupants.

En conclusion

Seule l’intelligence collective est en mesure d’offrir un cadre collaboratif  robuste à la mesure de la complexité des enjeux. L’argumentaire développé par le collectif lors du processus collaboratif permet d’enrichir et de stabiliser considérablement la spécification détaillée du projet. Test, validation, expérimentation et formation sont au cœur de l’approche afin de sécuriser les résultats futurs du processus. 

Pour mener à bien ces projets, la pratique de la facilitation se développe. Design thinking, game design sont des compétences de plus en plus accessibles. Tout l’enjeu est de bâtir des terrains de jeu (playground) et des règles du jeu (gameplay) favorisant l’immersion des acteurs au cœur du futur projet. Par une pédagogie active de projet, il est aujourd’hui possible de proposer un parcours apprenant, sorte de mise en pratique concrète sur des terrains d’expérimentation, à la fois formateurs et certifiants.

Les porteurs de projets de mobilité durable, d’aménagement urbain, ou de promotion immobilière sont en demande vis-à-vis de ces sujets. L’académie LaVilleE+ développe une approche méthodologique et des outils pédagogiques pour créer de nouvelles compétences, mêlant savoir-faire et savoir-être, pour faciliter cette exploration créative collective. L’ensemble de la société doit apprendre à réveiller son potentiel créatif, pour oser changer de pratiques et bâtir de nouvelles voies plus soutenables, plus désirables, au bénéfice de tous.


Un article signé Joris Gaudion (LaVilleE+) et Fabien Supizet (innoCitiz)

 


 

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Auteur de la page

  • Joris Gaudion

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