[INNOVATION] Construction Lean : la méthode anti-gaspillage pour moderniser et industrialiser le secteur

Rédigé par

Grégoire Brethomé - Construction21

Responsable éditorial

3345 Dernière modification le 27/01/2023 - 10:00
[INNOVATION] Construction Lean : la méthode anti-gaspillage pour moderniser et industrialiser le secteur


Recours à la préfabrication, usage du numérique, développement de l'économie circulaire... la façon de concevoir nos bâtiments est actuellement en pleine mutation. Conformément à cette tendance, la construction lean pousse vers une forte industrialisation des procédés et des techniques en appelant de ses vœux une véritable révolution industrielle pour le secteur de la construction. Président de l'Institut Français de la Construction Lean (IFCL) le Professeur LAFHAJ Zoubeir nous détaille les ambitions et les moyens d'action derrière cette méthode. Entretien. 

Comment définiriez-vous en quelques mots la construction lean ?

Lean est la traduction anglaise de l’adjectif japonais « genryou » qui signifie « réduire le poids » et est utilisé ici dans le sens « rationalisation pour les organisations ». La construction lean fait référence à une méthode de management de l’acte de construire basée sur l’élimination des gaspillages dans la chaîne locale et globale de la construction afin de fournir au client la valeur souhaitée tout en respectant les hommes, la culture et l’environnement. Les déterminants les plus importants de la construction sont censés être la fiabilité du flux de travail et la stabilité de ce flux. Le lean construction est avant tout un esprit, une philosophie qui met la collaboration et l’alliance de toutes les parties prenantes et acteurs du projet.

La méthode lean s’appuie sur des pratiques inventées en premier lieu par Toyota Production System (TPS) telles que la planification visuelle, l'amélioration continue et la collaboration étroite entre les parties prenantes. L’approche lean est utilisée comme une boussole qu’emploie non seulement le chef de chantier mais tous les acteurs (clients inclus) pour mobiliser et faire collaborer les ressources humaines ou techniques, afin de réussir le projet dans les temps et avec de la qualité. Sur les chantiers de construction, les gaspillages sont nombreux et 75 à 90 % du temps de travail sur concerne de la non-valeur ajoutée.

En terme lean, on parle de « Muda » (tâche sans valeur ajoutée), « Muri » (tâche excessive, impossible) et « Mura » (les irrégularités). Pour éliminer ces gaspillages, il faut s’attaquer aux trop longues attentes dûes à une mauvaise organisation du travail, les déplacements inutiles des ouvriers sur le chantier, les erreurs d'exécution ou de manière plus générale une insatisfaction du client. Il existe des problèmes de stockage qui engendre une immobilisation du capital, une supply chain complexe, de la surproduction de travaux supplémentaires et même de la sur qualité avec des traitements inutiles n’ajoutant pas de valeur. Enfin à cela s’ajoute la mauvaise gestion des compétences. La méthode lean s’attaque à tous ces problèmes. La prise de conscience du dirigent est indispensable et il faut la partager avec toute l’équipe.

Quelles sont les dernières innovations qui vous ont le plus marqué en France ?

La dernière innovation majeure dans la construction, ce fut l’invention de la grue. Elle a réellement transformé tout le secteur bâti. En 2023, le secteur de la construction n’innove pas vraiment mais il améliore et transforme progressivement ses pratiques. Ainsi le développement du numérique dans la construction commence à transformer les chantiers. Il y a le BIM : Building Information Modeling que l’on pourrait traduire en français par « modélisation des données du bâtiment » est une représentation numérique partagée des caractéristiques physiques et fonctionnelles d’un objet construit. Dans la même idée, le jumeau numérique des bâtiments apporte plus de précision et de données aux constructeurs qui peuvent ainsi visualiser l’état d’avancement des travaux et anticiper sur l’organisation générale pour plus d’efficience.

Et à l’international ?

Plusieurs innovations internationales qui ont récemment fait une vraie différence sur les chantiers sont par exemple l’impression 3D des bâtiments, la robotisation de certaines tâches dangereuses ou épuisantes et l’utilisation de drone. Enfin, la construction modulaire au niveau international est réellement une innovation. Ces innovations récentes méritent d’être observées car elles pourraient se développer rapidement. 

En France, comme à l’international, des équipes de recherche travaillent sur les matériaux de construction innovants comme les matériaux biosourcés (à base de matières végétales) ou les matériaux à base de résidus industriels (déchets, cendres, etc.) ou enfin les matériaux géopolymères qui ont certainement un potentiel. 

Dans quel secteur du lean, l’innovation est-elle aujourd’hui la plus dynamique ?

L’approche lean a montré ses preuves dans les systèmes industriels. En France, dans le domaine de l’automobile, la méthodologie lean a changé la productivité et la qualité des voitures produites. En 1980, une voiture de base coûtait 14 SMIC. En 2022, cette voiture devenue plus sophistiquée coûte 10 SMIC. En revanche, si vous prenez l’immobilier, si un appartement coûtait 5 années de salaire à un ménage, aujourd’hui, pour le même appartement il faudra 9 années de salaire. D’un côté vous avez le secteur de l’automobile qui a su se moderniser et introduire le lean, tandis que la construction n’a pas évolué. Les prix de fabrication et le manque de modernisation de l’organisation des chantiers ne permettent pas de réduire les coûts. Le lean a montré ses performances dans plusieurs autres secteurs, comme l’aéronautique, le spatial ou dans l’industrie du luxe.

Quelles avancées majeures attendez-vous pour 2023 ?

L’arrivée des technologies numériques révolutionne l’acte de construire et de très nombreuses adaptations vont devoir s’opérer rapidement pour s’adapter aux nouvelles contraintes et environnement de travail. 

Il y a plusieurs avancées majeures que l'on peut s'attendre à voir dans le domaine de la construction en 2023, notamment l'utilisation de technologies du BIM et les jumeaux numériques, la réalité augmentée et la réalité virtuelle pour améliorer la planification, l'automatisation et la robotisation pour améliorer la sécurité et l'efficacité, l'utilisation d'Internet des objets (IoT) pour suivre les équipements et les ressources en temps réel, la fabrication additive (également appelée impression 3D) et les nouveaux matériaux pour améliorer la qualité, l'efficacité et la durabilité des bâtiments. Nous attendons beaucoup des lois sur l’économie circulaire et l’utilisation des matériaux bas carbone. Nous sommes convaincus que toutes ces technologies doivent être associées à une approche lean afin de remettre l’humain au cœur de la modernisation. 

Quelle est la mission de l’Institut Français de la Construction Lean (IFCL) ?

L’IFCL a pour objectif de promouvoir les pratiques lean dans le milieu de la construction en France, en proposant des études de cas, des débats et des dialogues sur des pratiques, des webinaires sur un thème, en menant des recherches et en mettant en pratique ces principes dans des projets concrets. Comme il est difficile de s'approprier des concepts dans une langue étrangère et non adaptée à la culture française et/ou francophone, notre Institut utilise la langue française pour permettre à chacun d’avoir la même chance de s’approprier des concepts dans sa culture ou son environnement.

Pour atteindre ces objectifs, l'IFCL propose diverses activités, notamment : des journées avec des professionnels de la construction pour les aider à comprendre et à utiliser les principes lean dans leur travail quotidien ; de partager une culture lean avec plus de collègues ; de proposer des stratégies incluant le lean à des parties prenantes et l'application des principes lean dans des projets réels pour montrer les résultats concrets qu'ils peuvent apporter.

L'IFCL est également impliqué dans la promotion de la construction lean auprès des décideurs et des professionnels de l'industrie de la construction en France (publics et privés) et dans le monde francophone, afin de les sensibiliser aux avantages de cette approche et de les inciter à l'adopter. L’IFCL est également en lien avec les autres Instituts de la construction lean dans le monde entier.

Est-il réservé aux universitaires ? les entreprises peuvent le rejoindre également ?

L'IFCL est ouvert à tous les acteurs de l'industrie de la construction, y compris les universitaires, archtictes et les entreprises et toute personne désirante et adhérente à nos valeurs. Les universitaires peuvent y participer en tant qu’étudiants, chercheurs et enseignants, tandis que les entreprises peuvent y adhérer en tant que membres individuels ou regroupés par entreprise bénéficier des services proposés par l'IFCL, comme les échanges professionnels dans l'application des principes Lean dans leurs projets.

L'IFCL est ouvert à tous les acteurs de l'industrie de la construction, universitaires et entreprises, qui souhaitent améliorer leurs processus de construction en utilisant les principes lean.
 

Propos recueillis par Grégoire Brethomé, Responsable éditorial - Construction21
 

Partager :