Gagner la bataille climatique dans les villes - Bertrand Piccard

La ville est le seul être vivant capable de rajeunir vraiment, a dit un jour Jacques Attali. Alors essayons de lui donner raison ! Plus de la moitié de la population mondiale vit dans des villes, qui sont responsables d’environ 75 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Certes, ce chiffre est effrayant. Mais si l’on y réfléchit à deux fois, la concentration de ces émissions dans des zones bien délimitées est une formidable opportunité d’agir plus efficacement. Si tous les problèmes y sont concentrés, les solutions le sont aussi. Mais pour gagner la bataille climatique, il faut agir de façon systémique, sur tous les fronts simultanément : l’approvisionnement en énergie renouvelable, l’efficience énergétique dans l’habitat, la décarbonation de la construction et la mobilité. Si cette révolution est coûteuse, en argent et en sacrifice, elle n’aura jamais lieu. Heureusement, on commence à comprendre qu’elle est au contraire très rentable financièrement, ce qui fait d’elle le plus gros marché industriel du siècle, avec une gigantesque création d’emplois à la clé.


Des stratégies systémiques et adaptées


Sans être manichéens, les chiffres nous montrent trois situations très différentes : les villes des États-Unis et d’Australie qui émettent annuellement 15 tonnes de CO2 par personne, les villes européennes avec 5 tonnes et les villes d’Afrique ou d’Asie du Sud-Est qui en émettent trois fois moins. Les réponses à apporter sont donc différentes. 

Pour certaines ce sera une reconsidération de l’urbanisme avec une adaptation des infrastructures existantes, ce qui ouvrira d’immenses chantiers de rénovations. Il s’agit là d’un secteur phare, car nous devons quasiment tout rénover: isolation thermique, optimisation du chauffage et du refroidissement, gestion de la consommation d’énergie, efficacité des luminaires, etc. Cela nécessite une vaste mobilisation de capitaux qui doivent être fléchés dans cette direction, grâce à des politiques publiques ambitieuses et des évolutions administratives permettant aux propriétaires de rentabiliser leurs investissements en partageant le gain des économies avec les locataires.

Dans les continents à fort essor démographique, ce sera la nécessité de concevoir des projets neutres en carbone dès leur genèse, réduisant tout de suite la facture énergétique des habitants. 

 

Un label pour des solutions propres, efficientes et rentables


Pour accélérer l’implémentation des technologies nécessaires à cette évolution et prouver leur rentabilité financière, j'ai développé à travers ma Fondation le label Solar Impulse Efficient Solution, qui certifie des solutions à la fois propres, efficientes et rentables. Des experts indépendants évaluent les produits, services et procédés qui nous sont soumis selon trois critères : la faisabilité technologique, l'impact socio-environnemental et la rentabilité économique. Aujourd'hui, plus de 1300 solutions détiennent le label dans les domaines de l'eau, des énergies renouvelables, de l'industrie, de l'économie circulaire et des villes durables. Si chaque solution s'attaque à un problème spécifique et ne représente pas à elle seule un antidote contre le changement climatique, prises ensemble, elles sont en mesure de faire la différence. En voici quelques exemples pour le secteur urbain.

Avec Cynthia vous pourrez bénéficier des réductions sur votre facture d’énergie grâce à des panneaux isolants fabriqués exclusivement à partir de la jacinthe d'eau, une plante envahissante. Soprema de son côté a développé un matériau isolant 100 % biosourcé, composé de bois et de papier journal recyclé. On fait donc d’un isolant, deux coups ! Le chauffage n’est pas en reste puisque Solar Quest a initié un nouveau procédé intégrant le stockage d’énergie : la batterie se charge lors des périodes de faible demande en électricité et restitue l’énergie emmagasinée lors des pics. Celsius, une spin-off the Schlumberger, a développé un type de forage géothermique pour installer des pompes à chaleur dans des immeubles, ce qui était impossible jusqu’ici. Enfin, on change d’échelle en passant des bâtiments aux quartiers entiers grâce à Soprastar ou CoolRoof qui permettent de réduire les îlots de chaleur.

 

Quelles alternatives au béton ?
 

Saviez-vous que le monde assiste à l’émergence de nouvelles infrastructures immobilières aussi grandes que New York tous les 34 jours ? La question est donc de savoir comment construire de façon plus écologique. Le béton est la ressource la plus utilisée au monde après l'eau. Nous produisons 30 à 35 milliards de tonnes de béton par an, ce qui représente 8 à 10 % des émissions mondiales de CO2 pour un seul matériau, soit plus que l'aviation ou le transport maritime réunis. La majeure partie des émissions de CO2 du béton et du ciment provient de la décomposition du calcaire, une réaction chimique qui peut être optimisée. On pourrait construire des bâtiments avec 20 % de béton en moins en utilisant une technique de maillage qui les rend tout aussi stables, ce que l’on ne fait malheureusement pas. Il y a 30 ans, nous n'avions pas les connaissances, mais aujourd'hui nous les avons. Nous serions fous de continuer avec les anciennes normes en laissant l’innovation dans les laboratoires. 

Au-delà de l’optimisation, des alternatives sont en cours d'élaboration. L'Envirocrete, par exemple, utilise des copeaux de bois traités comme agrégat léger pour remplacer le sable et la pierre dans le béton. Woodoo offre des matériaux de construction à base de bois régénératif. La solution de ciment Susteno de Holcim intègre des déchets de démolition préalablement traités pour remplacer la matière première. Cela permet d'économiser environ 10 % de CO2 par rapport aux normes industrielles tout en promouvant l’économie circulaire. Les perspectives laissent entrevoir une fabrication de ciment qui absorberait du CO2 au lieu d’en émettre. La solution Terrapod propose d'aménager le sol avec des agrégats compactés et des géotextiles, créant ainsi une base solide sur laquelle des charges dynamiques importantes peuvent agir sans s'enfoncer dans le sol. Ce concept est inspiré des techniques japonaises développées pour l'atténuation des risques sismiques. Et lorsqu'il s'agit de concevoir les bâtiments différemment, Ecocell propose des panneaux qui ne contiennent ni sable ni matériaux dérivés du pétrole. Un bâtiment de 100m2 émettra 15 tCO2 contre 30 tCO2 pour une construction conventionnelle. Et les panneaux, faciles à assembler et à démonter, pourront être réutilisés dans une autre structure, réutilisation oblige ! Dans les pays défavorisés, des écoles sont construites en impression 3D.

 

Accompagner ces solutions d'avenir
 

Il faut savoir qu'il existe encore plus d'un millier d'autres solutions labellisées par la Fondation Solar Impulse. Chacune d'entre elles permet de réduire de quelques pour cent les émissions dangereuses, de diminuer les besoins en électricité de quelques kilowatts, de se rapprocher de l'abandon des combustibles fossiles et de construire de façon décarbonée. Qu'attendons-nous pour les mettre en œuvre ?

Il est également crucial de prévoir les bâtiments en gardant à l'esprit une efficacité maximale et une flexibilité quant à l’avenir. La pandémie de COVID19 nous a fait observer une importante lacune de conception : alors que la plupart des bureaux se sont vidés, il a fallu ouvrir des espaces pour des hôpitaux et des centres de vaccination et de dépistage. Tout urbaniste devrait garder à l’esprit la polyvalence des installations lorsqu'il conçoit les espaces du futur. Nous devons construire des bâtiments qui durent tout en restant suffisamment flexibles pour s'adapter aux différents besoins. 

Il va de soi que ces solutions doivent être accompagnées de politiques publiques qui soutiennent leur déploiement. Globalement, une grande partie du parc immobilier urbain est dans les mains des promoteurs. A l'échelle d'une opération financière, les gains renouvelables ne pèsent pas grand-chose. Afin d’enclencher la transition, encore faut-il suggérer la bonne approche. Pour un promoteur, le permis d'urbanisme est un bottleneck, un risque réel. Alors qu’une hauteur maximale est imposée, on pourrait mettre en place une politique publique autorisant une hauteur supplémentaire sous réserve que le bâtiment soit surmonté d’une structure renouvelable (panneau photovoltaïque, éolien urbain, solaire thermique, etc.). C’est ainsi que la Poste du Louvre à Paris a été réaménagée en hôtel, intégrant une infrastructure renouvelable au dernier étage.

 

Une révolution des transports pour une mobilité verte


Si les villes des États-Unis et d'Australie surpassent largement le reste du monde en ce qui concerne les émissions de CO2, c’est parce qu’elles se sont construites autour de la voiture alors qu'en Europe, les villes existaient avant l'invention des moyens de transport modernes. Ainsi, la révolution des transports apparait comme essentielle pour lutter contre la crise climatique mais aussi contre la pollution de l’air. Le développement des transports publics est une évidence, à condition bien sûr qu’ils soient électrifiés. Cela signifie un changement des règles des marchés publiques qui donnent souvent la préférence aux bus diesels, moins chers à l’achat mais beaucoup plus coûteux à l’utilisation. Il faudra commencer à raisonner en termes de coût sur l’entier du cycle de vie. La mobilité individuelle, de son côté, doit aussi devenir électrique, et servir à stocker dans les batteries des véhicules en stationnement, l’énergie renouvelable intermittente nécessaire à la communauté. Ce système de « car to grid » est toujours interdit presque partout. Les transformations à l’œuvre dans le secteur des infrastructures de transport sont donc intimement liées aux services qui seront proposés dans les bâtiments. En attendant que les villes prennent l'initiative de fournir une infrastructure pour les véhicules électriques, Wattpark offre une alternative et propose une application pour louer sa propre place de parking et monétiser sa borne de recharge, un peu comme un Airbnb pour chargeurs - un business fantastique ! 

Quand on voit toutes les solutions qui existent déjà aujourd’hui, le statu quo adossé au manque d’imagination est un cauchemar. Quand j’ai voulu effectuer le premier tour du monde sans carburant, des constructeurs aéronautiques m'ont dit que le soleil ne donnerait jamais assez d’énergie. Eh bien, nous avons réussi à construire un avion ultra-léger, à utiliser des matériaux alternatifs et à inventer de nouvelles techniques de fabrication. Nous avons complètement changé le paradigme! J'ai bon espoir que nous y parviendrons aussi dans les domaines de la construction, de l’habitat, de l’énergie et de la mobilité pour enfin rendre les villes durables. Et beaucoup plus rentables…

 

Un article par Bertrand Piccard, Fondateur et Président de la Fondation Solar Impulse

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