En Italie, changer la ville par et pour les habitants

En Italie, changer la ville par et pour les habitants

 

Difficile de faire évoluer les espaces urbains sans le consentement et la participation de ceux qui les éprouvent au quotidien : les habitants. C’est bien ce qu’ont compris plusieurs villes italiennes, qui ont réussi à transformer leurs rues grâce à des processus participatifs citoyens des plus intéressants. Analyse puis illustrations par l’exemple pour bien comprendre ce phénomène. 

« Le défi de la ville métropolitaine est d’aller au delà de l’appareil étatique, considéré dans son rapport statique représentés représentants, au delà de sa pesanteur politico administrative, en fondant son action dans les communautés », Beniamino Caravita, Professeur de Droit public à l’Université de Rome.

Quel rôle les citoyens ont-ils à jouer dans les décisions prises concernant leur propre lieu de vie ? Dans quelle mesure et par quels moyens peuvent-ils être acteurs des changements inhérents à la ville où ils sont installés ? Plus largement, quelle gouvernance est en œuvre dans les politiques d’urbanisme à l’heure actuelle en Italie, et qui est légitime pour prendre ces décisions ?

Il est souvent d’usage de penser que seul l’État, le maire, les élus et autres autorités locales ont en leurs mains le pouvoir de changer la ville. Mais c’est sans compter sur les usagers de ces espaces urbains, qui, toutes professions confondues, peuvent vouloir faire entendre leur voix sur ces sujets. « En matière d’urbanisme, la notion de « projet urbain » serait ainsi tout autant un moyen de communication et de négociation qu’un outil de régulation » (Synthèse des XXXIIe Rencontre nationale des agences d’urbanisme à Paris en 2011). 

Aussi, en Italie, plusieurs exemples — que nous allons détailler dans la seconde partie de cet article — démontrent que la participation des habitants a été un élément fondamental dans le processus de transformation des villes et de leurs rues
 

Remettre l’humain dans la ville


« Si, dans les années cinquante, les mots d’ordre étaient l’urbanisation, la construction d’infrastructures et la production de services pour une population toujours plus nombreuse, aujourd’hui l’objectif est de combattre la pauvreté et les inégalités sociales, de favoriser le développement économique, la protection de l’environnement, l’inclusivité anti identitaire, la préservation du vivre ensemble », Christian Lefèvre, Professeur à l’École d'Urbanisme de Paris, Université Paris-Est et membre du comité exécutif de l'European Urban Research Association (EURA), 2009.

Il y a un peu plus de 8 000 municipalités en Italie, un État dans lequel la question du logement est aujourd’hui mise sur le devant de la scène, notamment pour des raisons sociales. Sur ce plan, les tensions restent fortes dans le pays : on pense par exemple aux dissensions historiques entre les régions du Nord et celles du Sud. Par ailleurs, les logements sociaux représentent seulement 4% du parc immobilier italien (c’est beaucoup moins qu’en France, avec une part de 16% environ), et une forte ségrégation existe entre la ville et ses périphéries. Cet ensemble de facteurs peut expliquer pourquoi les citoyens italiens ont souhaité s’emparer de la question de l’habitat et du lieu de vie en participant activement à l’évolution de certaines villes. 
 

Turin réinventée par ses habitants
 

Population : 886 837 habitants

Regagner en sécurité

À Turin, ville marquée par une hausse de population vivant sous le seuil de pauvreté (+80% depuis 2008), les habitants ont été invités à se réapproprier une ville dans laquelle ils ne se sentaient plus en sécurité, notamment à cause du manque de services et d’activités nocturnes. 

Le projet ToNite, lancé en septembre 2019 pour une durée de 3 ans, est axé sur deux zones spécifiques de la ville, près de la rivière Dora. Il rassemble plusieurs champs d’action, dont des études ethnographiques où les citoyens sont directement interrogés sur leur perception et leur ressenti face à la ville, de jour et de nuit. Plus précisément, 36 entretiens approfondis ont été menés auprès d’un panel représentatif de la population des deux quartiers ciblés par ToNite. Un questionnaire en ligne a également été lancé, ainsi que des « marches exploratoires » avec des résidents turinois, qui ont pu de la sorte montrer sur le terrain les difficultés pointées dans les enquêtes. 

Grâce à ToNite, une trentaine de nouveaux services locaux ont émergé dans la ville en période nocturne. 

Coopérer pour revoir la mobilité  

Autre projet mis en place par la capitale du Piémont par un arrêté municipal daté de 2017, le lancement d’une commission consultative sur la mobilité à vélo et sur la modération de la circulation pour lutter contre la mauvaise qualité de l’air extérieure et l’encombrement des rues. Cette consultation citoyenne, comptant 1 représentant de 17 associations turinoises (dans le secteur de l’environnement, de la mobilité ou encore de l’espace public), a eu pour fonction de partager ses observations et propositions sur un changement des mobilités à Turin auprès des différents services de la mairie. 

Parmi les résultats de cette consultation, on note la création progressive d’axes pour la mobilité cyclable et la micromobilité le long de plusieurs contre-allées dans la ville, avec une limitation de la vitesse à 20 km/h, mais aussi l’instauration de rues sans voitures devant les écoles ou la piétonnisation de certains quartiers. 

Colorer son quartier

Des événements tels que Graphic days, organisé en 2020 à Settimo Torinese, sont un autre exemple de participation citoyenne à la transformation de la ville : zones avec des marquages colorés au sol (pouvant être peintes par les habitants eux-mêmes) pour créer de la vie dans les rues et encourager les citoyens à se réapproprier autrement l’espace urbain, signalétiques et affiches interactives pour interpeller les passants et créer du lien entre eux... Chaque Turinois a été invité à prendre part à ce projet. 
 

À Milan, changer la ville via son mobile
 

Population : 1 352 000 habitants

L’application mobile SharingMi, lancée en février 2019 dans le cadre du projet Sharing cities (qui concerne Milan, Londres et Lisbonne), a pour objectif de permettre aux milanais de participer au développement exemplaire de leur ville directement via leur téléphone. Le principe ? Sur l’application, chaque utilisateur peut gagner des points pour avoir effectué une action vertueuse telle qu’effectuer un trajet en vélo plutôt qu’en voiture : ces points sont ensuite convertis en récompenses à l’échelle du quartier de l’utilisateur, telles que des bons d’achats ou des réductions dans certains commerces de proximité, par exemple. 

Des challenges et autres événements pour faire évoluer des quartiers de la ville sont également organisés via SharingMi, suivant des thèmes particuliers : par exemple, « Mes idées pour réduire la quantité de plastique dans Milan ». Enfin, la plateforme sert aussi de lieu d’échange entre les citoyens, qui peuvent y partager leurs idées et leurs actions en faveur de la ville : les plus actifs deviennent des « eco-influenceurs » encouragés en ligne par les autres membres de la communauté, créant ainsi un cercle vertueux de bons comportements collectifs. 

Avec ces différentes fonctionnalités, SharingMi encourage non seulement les réflexes écologiques, mais aide aussi les milanais à mieux connaître leur quartier, se le réapproprier et développer des initiatives locales intéressantes. 

En 2021, SharingMi comptait plus de 2 100 utilisateurs, avec plus de 6 000 histoires partagées et 72 récompenses distribuées. La difficulté principale pour déployer pleinement ce projet reste relative à la publicité qui en est faite. En effet, la communication doit être optimale pour porter SharingMi à la connaissance de tous les milanais, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. 
 

Bolzano, précurseur de la mobilité douce
 

Population : 106 951 habitants

La ville de Bolzano, dans le Sud-Tyrol, est exemplaire sur bien des aspects. Elle compte plusieurs « rues scolaires », interdites aux voitures car passant devant des écoles. C’est d’ailleurs la première ville à avoir instauré ce concept, dès 1989. Plus généralement, la mobilité douce y est largement développée avec des bornes de recharges électriques, des voitures partagées, une vitesse limitée à 30 km/h dans de nombreuses zones urbaines, des vélos en libre-service, l’agrandissement des pistes cyclables… 

Pour réussir sa conversion en ville vertueuse, l’implication des citoyens a été décisive : un groupe de travail a été créé par la mairie pour penser la transition énergétique de Bolzano, et tous les services municipaux y sont impliqués. Chaque habitant peut bénéficier de conseils gratuits sur les thèmes de l’énergie et du climat de la part de l’Université de la ville, et régulièrement, des événements et autres manifestations sur ces sujets sont organisés pour sensibiliser la population. Pour encourager l’usage des transports en commun, des prospectus sont distribués sur les voitures (d’ailleurs encouragées à stationner en dehors du centre-ville).  Enfin, un « budget climat-air-énergie » par habitant de 6,50€ a été défini, démontrant là encore que chaque bolzanien compte dans cette transition énergétique de la ville. 
 

Naples, quand l’espace public devient bien commun
 

Population : 954 244 habitants

L’Italie est un précurseur en matière de cogestion d’espaces et de biens entre la municipalité et les habitants, une forme particulièrement poussée de la participation citoyenne à la ville. Par exemple, à Naples, un immeuble à l’abandon voué à être détruit, l’Asilo, a été finalement été négocié auprès de la municipalité en tant que bien commun, pouvant permettre d’expérimenter une forme de démocratie participative dans le domaine de la culture. Ainsi, plusieurs communautés et groupes de personnes (militants écologistes, chercheurs…) peuvent faire usage de l’Asilo, pour y installer des œuvres artistiques ou y mener des projets divers. Alors, à quand des rues entières cogérées par des napolitains ? 

Voici donc plusieurs exemples de participations citoyennes dans les villes italiennes, qui illustrent le lien entre les espaces urbains et ceux qui les occupent. Cela nous amène à repenser la façon que nous avons d’habiter quelque part. Loin d’être de simples passagers spectateurs des lieux, nous pouvons, si les moyens nous sont donnés pour, être acteurs de leur transformation et obtenir ainsi des résultats vertueux pour chaque partie. Une forme de gouvernance qui trouve tout son sens dans le contexte actuel de transition énergétique mondiale et de progression vers des modèles de villes exemplaires. 
 

Un article rédigé par Amandine Martinet - Construction21

 rue commune
 villes et territoires
 urbanisme
 gouvernance

Auteur de la page


  • Autres actualités

    Plus d'articles

    Sur les mêmes thèmes

     rue commune
     villes et territoires
     urbanisme
     gouvernance