Éditorial de Laurent ROSSEZ | Qu’est-ce qui fait courir la ville ?

En faisant allusion au titre du film à succès des années 80, il s’agit ici d’interroger les ressorts susceptibles de mettre en mouvement notre écosystème qui se doit de venir au chevet d’une ville et de ses aménagements largement questionnés ces derniers mois.

Au chevet de la ville

Plusieurs épisodes successifs sont venus remettre en cause les modèles établis. Ce fût d’abord la canicule éprouvante de juin 2019 qui a mis en exergue la faible prise en compte, dans nos équipements et aménagements, des élévations de température et îlots de chaleur associés. Cela a obligé même certains services et établissements publics à fermer, provoquant aussi une première fuite vers les espaces ruraux moins suffocants. S’en est suivi, il y a tout juste un an, le début de la crise Covid avec le premier confinement où jamais les inégalités sociales n’ont été aussi grandes en ville entre ceux qui disposaient d’espaces extérieurs pour prendre un bol d’air et ceux qui s’en trouvaient privés. Il fût constaté une deuxième transhumance des plus chanceux disposant d’un autre lieu d’accueil hors des grandes agglomérations pour être hébergés.

Est venu ensuite, avec certainement un phénomène de cause à effet, une certaine reconfiguration du paysage politique portant à la tête de nombreuses villes des majorités élues pour moins s’étaler, moins rogner les espaces naturels résiduels et au fond moins construire et plus refaire sur ce qui est déjà là. Comme les demandes de logements se concentrent encore dans ou autour des métropoles pourvoyeuses des emplois évolutifs et attractifs, la relative rareté des fonciers mis à disposition des promoteurs, est en train d’installer une autre crise, celle de l’habitat carencé. Cette crise prendra fin quand les opérateurs eux-mêmes investiront pleinement la rénovation et la réhabilitation de l’existant plutôt que la recherche perpétuelle de « terrains à construire » exempts d’ouvrages préexistants. Enfin, du fait de l’avènement du télétravail, cette dernière se conjugue désormais avec un secteur tertiaire largement questionné qui pourrait demain aussi connaitre une crise, à commencer par les quartiers exclusivement d’affaires, comme par exemple ceux de la Défense qui pourraient souffrir prochainement d’un relatif désintérêt.

Parce que : " le bilan ne tourne pas… "

Parallèlement à cet état des lieux, dans notre secteur chaque maillon de la chaîne de production de valeur cherche encore aujourd’hui à préserver ses acquis. Alors qu’en réalité, vus les enjeux devant nous de réduction de nos impacts et d’adaptation aux dérèglements à venir, nous devrions sur certains aspects faire « tabula rasa » pour repartir de la feuille blanche. Oui, c’est ce que nous devrions envisager de faire car actuellement nos modèles anciens épuisent encore beaucoup trop les ressources naturelles, et ne nous préparent absolument pas aux chocs à venir !

Il est donc urgent d’investir dans des modèles de projets plus qualitatifs et inclusifs face aux crises en question, que ce soient pour les équipements publics, le tertiaire et bien entendu l’habitat. En réalité, il faudrait repenser la conception, la mise en œuvre, l’exploitation des bâtiments et même leur reconversion. Dire cela est un adage, cela frise même les litanies que beaucoup prônent mais au fond aujourd’hui que personne n’est prêt à payer.

Car combien d’entre vous, comme moi, ont réfléchi, collaboré en phase conception sur des projets aux ambitions environnementales et d’usages très prometteuses… Pour au final devoir rogner sur quasiment tout ce qui faisait une vraie différence par rapport aux pratiques actuelles et pouvait apporter de vraies réponses en tant de crise ?  Pourquoi ?  Justement parce que "le bilan ne tourne pas… ".

En réalité, personne aujourd’hui dans notre secteur n’est vraiment prêt à transformer son propre business model alors que tout le monde prétend vouloir changer la donne. Les coûts de construction montent inexorablement et les progrès espérés en termes de qualités d’usages, de préservation, de résilience, au final de transformations, ne sont que très rarement au rendez-vous. Le décalage entre les intentions programmatiques et la réalité de la très grande majorité de notre production est même assez désolant.  Bref, nos professions sont encore structurées autour d’une approche en investissements essentiellement court terme qui n’intègrent encore que très peu les notions d’approche globale avec une véritable vision systémique.

Certaines disruptions d’hier font leur preuve ailleurs…

Changer petit bout par petit bout, c’est faire du sur place. On ne peut plus chercher l’innovation incrémentale car c’est forcément ajouter à chaque fois une couche supplémentaire. Or, c’est justement l’inverse qu’il faut envisager : il faut alléger et non pas surenchérir. Pour cela, il faut presque parfois oublier ce que l’on sait pour questionner, avec un regard nouveau, les problèmes que l’on avait renoncé de résoudre. Les solutions ne viendront que dans une approche « out of the box ».

A ce titre, j’ai eu la chance il y a 5 ans, avec plusieurs chefs d’entreprises des Pays de la Loire, dans le cadre d’une « Learning Week » (que je devrais renommer « Unlearning Week », tellement nos certitudes étaient bousculées), de rencontrer dans son usine de FREMONT en Californie, l’ingénieur Français Gilbert PASSIN concepteur des premières TESLA. Ce dernier nous expliquait que la première « Model S » était née de la possibilité qui lui avait été donnée de « tout remettre à plat » de ce qu’il connaissait de la confection automobile ; car « on ne construit pas une TESLA en partant de ce que l’on sait d’une TOYOTA, mais en repartant de la feuille blanche ». On connaît les nombreuses disruptions et brevets qui constituent les joyaux de la marque, comme par exemple imaginer que la plate-forme du véhicule serait la batterie avec tous les avantages qui en découlent (autonomie, tenue de route, habitabilité) !

Repenser à ce point l’automobile est une prouesse, mais ce n’est pas le plus surprenant dans l’histoire ! Ce qui est frappant c’est qu’en 2015, personne ne voulait encore y croire. A commencer par notre groupe de Français en visite, très circonspect voir inquiet sur la valeur boursière déjà atteinte par TESLA à cette époque, avec à peine 20 000 unités vendues, comparée à celle des constructeurs traditionnels dont les ventes se chiffrent en millions... Je me souviens avoir exprimé l’idée, non sans une once de taquinerie, que ce qui m’inquiétait personnellement était que notre groupe ne comprenne pas cette valorisation... Car en 2021, le classement des capitalisations boursières des constructeurs automobiles parle tout seule : sur la première marche du podium, et de très loin, se trouve… TESLA, avec seulement 500 000 voitures vendues l’an dernier et pourtant une valorisation de 570 milliards de $ ! C’est trois fois plus que le numéro deux, TOYOTA à 199 milliards qui vend pourtant encore annuellement plus de 10M d’unités.

Ce classement est renversant. Est-ce parce que ce nouvel entrant, TESLA, en 2009 n’a pas eu à gérer l'héritage du passé, assorti d’une grande capacité à innover sans le poids des certitudes ? En tous les cas, la finance qui, on le sait, n’a pas de cœur, dès 2015, ne sait pas trompée alors que rien n’était plus incertain que l’avenir de ce nouveau constructeur sur un marché déjà saturé.

Il nous faut engager un processus de renaissance

Je vous parle de cette anecdote vécue, de cette parabole automobile, car je me questionne sur qui sera ou seront les « TESLA » de notre secteur de la construction. Cela peut être de nouveau entrants ou mieux, cela pourrait provenir de nous, de nos entreprises, qui seraient plus en réseau, plus conquérantes en termes d’idées novatrices, plus à même de battre en brèche nos acquis.

Et pour cela nous avons besoin de catalyseurs, possiblement NOVABUILD peut contribuer à cela. Il y a de nouveaux ingrédients à introduire dans la valeur de nos entreprises, car comme en automobile, ce n’est pas le nombre de m² conçus et produits par an qui va compter. Je parle bien de leur attrait, de leur contenu, des promesses qu’ils contiennent pour la suite, des solutions intégrées qu’ils véhiculent.

Il nous faut prendre le risque de vaciller, de parfois s’égarer tout en redoublant de curiosité. Nous avons besoin d’entrer dans une certaine errance sans but forcé au départ, pour faciliter la prise de conscience et mieux repérer les problèmes stratégiques qui vont se poser à nos professions et sur lesquels nos concitoyens attendent que nous les fassions encore rêver.

Revenir à l’essentiel et régler définitivement les problèmes les plus saillants par des propositions simples et globales non encore disponibles, voilà le chemin. Plus facile à dire qu’à faire, me direz-vous, sauf si les conditions extérieures nous contraignent plus rapidement que l’on pense à se mettre en action dans ce sens… Car l’approche consensuelle, le statu quo mou, serait la pire des stratégies. La stratégie désormais c’est oser renoncer, oser échouer pour vraiment engager une nouvelle forme de création de valeur, qui ne s’appuie pas uniquement sur un bilan financier au temps t.

Associer l’Art à la manière

Possiblement, l’errance dont je parlais à l’instant se rapproche de la démarche artistique. Elle peut nous aider dans cette recherche sans certitudes au départ, moins cartésienne que celles dont nous avons l’habitude.

Il nous faut trouver le sens en s’associant à des personnes qui ne pensent pas comme nous, des artistes, des designers, des sociologues, des humanistes, pour faire entrer la profession dans un nouveau rêve de valeur. A savoir que la valeur d’un projet ne reposerait plus uniquement sur son rendement initial, mais bien sur toute une chaîne de valeur qui passe par exemple par le bien-être, la santé, l’envie, le plaisir des sens, l’esthétisme, l’art et bien sûr la capacité d’adaptation à la société sur un temps long. S’il y a ce contenu additif aux projets que nous réaliserons, leur valeur en tant que bien individuel et bien commun sera en mesure sur un temps plus long d’apporter plus de résultats à ceux qui y auront investi. Justement parce que les autres constructions qui seront passées à côté de cela, seront dépréciées car devenues plus vite que prévu, inopérantes, inefficaces, impropres à l’usages voir même ineptes face aux crises que nous allons rencontrer.

Cette notion de valeur des biens immobiliers dans le monde fluctuant devant nous est décisive. Je ne parle pas d’un profit court terme mais bien de ce qui apportera de la croissance saine car basée sur des critères complets où l’Art et le Design au sens strict, peuvent contribuer à augmenter demain les différences d’appréciations sur un marché en pleine transformation.

Car au-delà de la "contrainte réglementaire" comme la RE2022 qui incite les décideurs à opter pour des aménagements et projets réellement plus favorables à l'environnement, au climat et donc à la santé des gens, cette façon d’inviter l’Art dans nos réflexions est aussi un moyen d’activer les facteurs clés de la mise en mouvement, malgré le relatif « surinvestissement » initial qui chamboule les bilans actuels.

Le jour où sera démontré que d’avoir intégré dans nos projets la résilience, en les rendant réellement « ready for 2050 », est un véritable plus pour la valeur vénale du bien, le financement initialement injecté ne sera plus vécu comme une entrave au bilan. Car la démonstration de la nature ISR (investissement socialement responsable) des investissements immobiliers va devenir prépondérante.

Le contenu des projets préférables à leur quantité

De même, c’est l’idée que je défends ici, le fait d’avoir invité l'Art dans la conception des projets, contribuera de plus en plus à redonner de la valeur aux biens concernés, aux villes ou paysages qui les accueillent et, finalement, aux gens qui les développent ! Il nous faut donc aller chercher la simplicité derrière la complexité que nous avons créée avec le temps. Dans toute cette complexité du processus de construction, par-delà les réglementations et la perpétuation des mêmes gestes de générations en générations, nous devons retrouver les fondamentaux, les éléments essentiels qui structurent l’ensemble, ceux qui font que les uns et les autres, nous exerçons ce métier. Il est tellement plus facile de rajouter à chaque étape, une petite couche de complexité. Nous sommes au bout de cette logique. Je vous invite au contraire, au moins dans un premier temps de façon théorique, à alléger, à enlever tout ce qui n’est pas nécessaire, à retrouver la beauté du geste initial. Alliée à nos impératifs économiques et environnementaux, cela va nécessiter pour y parvenir de recourir à une démarche artistique.

C’est dans cet esprit que la Présidente de la Commission Européenne, Ursula VON DER LEYEN, invite dans son discours sur l’état de l’Union à engager un processus de co-création de type « New Bauhaus européen » pour façonner des lieux de vie qui conjuguent durabilité, inclusivité et culture plus esthétisme. Façon de combiner design et investissements afin de contribuer à la réalisation du « Green Deal européen » face aux défis les plus urgents. Je vous reparlerai de cette initiative prochainement tellement elle est juste et en phase avec ce que je pense être utile pour permettre de véritables passages à l’action en partageant des buts communs.

Nous avons eu tendance à oublier de prendre en compte, que « au-delà de nos contingences professionnelles, il s’agit au final de mieux vivre ensemble, surtout à l’issue l’épisode douloureux de ces derniers mois ». Ainsi, dans cette ambition vers un processus de co-conception innovant, nous aurons besoin de tous les esprits qu’ils soient inventeurs, chercheurs, designers, urbanistes, architectes, ingénieurs, philosophes, artistes ou tout simplement citoyens du monde.

Continuez à vivre, réfléchir et penser en dehors des convenances car nous avons besoin de vos esprits saillants et volontaires pour faire bouger les lignes. C’est ce que nous souhaitons au travers de la prochaine élection de notre futur conseil d’administration, qui, à la vue des candidatures riches et soutenues (en savoir plus ici) saura nécessairement embarquer NOVABUILD dans une séquence ouvrant de nouveaux champs pour nous tous.

Je vous invite donc plus que jamais à participer à nos 2 soirées électorales, les 17 et 18 Mars prochains au cours desquelles, collectivement, nous dresserons les enjeux de la profession pour 2050.

Bien amicalement,

Laurent ROSSEZ,

Président de NOVABUILD.

 

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  • Juliette de NOVABUILD

    Cheffe de Projets Animations

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