[Dossier santé] # 33 - Ouverture conclusive : la santé au chevet de la ville ?

Santé et cadre bâti : osons la subtilité, réconcilions les contraires !

Par la richesse des contributions que nous tenons à saluer, ce « dossier santé » aura permis de révéler certaines nuances essentielles pour améliorer la prise en compte de la santé appliquée au cadre bâti.

Ainsi, la qualité de l’air intérieure ne se réduit pas à une réponse technique et à une collection d’indicateurs physiques : elle repose également sur une appropriation de la démarche par l’usager. De même, les conforts visuels ou hygrothermiques ne se limitent pas à une approche statique, ils nécessitent des considérations dynamiques et adaptatives où les rythmes journaliers, saisonniers, climatiques et comportementaux retrouvent une place centrale.

L’avènement d’une architecture favorable à la santé ne saurait se contenter d’une approche curative ou corrective : le confort acoustique n’est pas l’absence de bruit, le confort respiratoire n’est pas l’absence d’agents pathogènes, le confort lumineux n’est pas l’absence d’ombres… Certains articles mettent également en lumière les enjeux sanitaires prégnants comme l’électrosensibilité qui pourront demain trouver une place légitime et accrue dans les programmes bâtis.

Enfin, les contributions s’accordent sur la dimension holistique de la santé. Les déterminants de santé ne sont pas à considérer indépendamment. Les enjeux corrélés d’exposition aux bruits et aux polluants méritent par exemple d’être analysés concomitamment.

Les nouveaux outils numériques permettent désormais d’objectiver certains indicateurs qui relevaient précédemment de l’intuition. L’ingénierie environnementale contribue ainsi à révéler les invisibles, élargir le champ des données d’entrée et de sorties du maître d’œuvre. Par exemple, le soin porté aux ambiances intérieures et extérieures peut être enrichi par une approche multisensorielle. Ce croisement des enjeux de santé est essentiel pour révéler les injonctions parfois contradictoires et nourrir les arbitrages de projet. Cette lucidité dans la hiérarchisation permet d’assoir un parti pris partagé et contextuel.

 

Approche holistique et optimisations numériques sur les aménités des espaces extérieurs et la résilience au changement climatique - Hôpital St Joseph de Marseille, AIA Architectes

 

Du métabolisme humain…

Pour autant, cette prise en compte élargie des enjeux de santé n’est pas nécessairement synonyme de complexité et d’hyper-technicité. Les articles nous rappellent également qu’une réponse élégante et frugale est possible en revenant aux fondamentaux du métabolisme humain.

Fiche Métabolique de l’individu En une heure, un individu respire entre 0,5 à 1m3 d’air mais aura besoin d’environ 30 à 60 fois plus d’air frais pour son confort respiratoire. Il réalise la prouesse de l’homéostasie : maintenir son organisme à une température proche de 37°C en équilibrant continument apports et déperditions. Sans activité physique prononcée, il produit en moyenne une puissance de 100 W et dégage une humidité équivalente à 0,2 litre d’eau par heure. L’organisme est également un formidable intégrateur temporel des stimuli extérieurs : il enregistre les variations de son environnement, est sensible au rythme circadien et se montre généralement plus tolérant quand sa capacité d’action n’est pas limitée. *

* A noter que ces considérations générales ne sauraient occulter les variations importantes qui existent d’un individu à l’autre. L’approche est bien-sûr à différencier selon le contexte, les facteurs socioculturels et les profils de populations.

Prenons appui sur cette richesse et capacité d’adaptation du métabolisme humain. En ce sens, les composantes de l’architecture bioclimatique comme la ventilation naturelle, constituent de formidables vecteurs de santé.

… au métabolisme urbain

Pour prévenir le développement de maladies chroniques sur le temps long, il est également acquis que la santé dépend de facteurs plus complexes résultants de nos organisations collectives : l’accès à une alimentation saine, la pratique régulière d’une activité physique, le maintien d’un lien avec la nature en sont des exemples marquants. La cohésion sociale constitue également un déterminant de santé essentiel si ce n’est le facteur dont l’influence sur la santé est la plus notable. De récentes études montrent ainsi que les modes de vie et facteurs socio-économiques représentent plus de 50 % des déterminants de santé des populations.

 

Répartition des déterminants de santé, d’après Bipartisan Policy Center Health Program 2012

 

Que l’on ne s’y trompe pas : le cadre de vie n’a nullement vocation à imposer des comportements ni à brider les libertés individuelles. Il peut en revanche contribuer à faciliter l’adoption de modes de vie plus favorables à la santé. Pour encourager l’activité physique au quotidien dans un bâtiment, on peut par exemple valoriser davantage les circulations verticales actives avec un éclairement naturel abondant et une visibilité privilégiée par rapport à l’ascenseur.

A gauche : stimuler l’activité physique en magnifiant les circulations verticales, ENSM Le Havre, AIA Architectes,

A droite : Guide d’incitation à l’activité physique / Active Design Guidelines, Mairie de New York [3]

 

La crise sanitaire nous l’a brutalement rappelé : la santé procède ainsi avant tout d’une dimension collective et ne se réduit pas à la somme des santés individuelles. Si le cadre bâti peut apporter certaines réponses, les leviers d’actions se déclinent avant tout à l’échelle de nos organisations urbaines. Pour ouvrir la réflexion dans la période que nous traversons, il est ainsi intéressant de dépasser l’échelle du bâtiment pour esquisser quelques réflexions urbaines.

Les liens entre métabolisme urbain et santé sont prégnants depuis que les villes existent. Un exemple historique marquant est l’haussmannisme dont les travaux dès 1852 ont été réalisés en relation avec les épidémies parisiennes de choléra [1]. Entre 1832 et 1849, plus de 33 000 Parisiens ont succombé à la maladie. L’ingénieur Eugène Belgrand va contribuer à mettre en place le plus grand réseau d’égout du monde et se concentrer, dans une seconde phase, à approvisionner la capitale avec une eau saine et non contaminée. Plus que la morphologie bâtie hygiéniste, c’est bien une réponse systémique (la séparation des eaux et la politique du tout à l’égout) qui va apporter des résultats positifs et limiter durablement la propagation de la maladie.

Leviers vers un urbanisme favorable à la santé

Explosion des maladies chroniques, vulnérabilité au dérèglement climatique, effondrement de la biodiversité, nouvelles épidémies, les enjeux socio-sanitaires ont bien évolué depuis le XIX siècle. Quels leviers d’actions concrets existent à l’échelle urbaine pour répondre à ces enjeux de santé ?  Initiée par le réseau des Villes-Santé de l’OMS en 1987, la démarche d’urbanisme favorable à la santé, vise à promouvoir une prise en compte des enjeux de santé élargie aux trois composantes du bien-être – le physique, le mental et le social – dans les projets d’aménagements [2]. Nous donnons ci-après quelques premières pistes de leviers à interroger.

Le corps en mouvement

L’incitation à l’activité physique (ou design actif), déjà évoquée, demeure un enjeu sanitaire majeur : l’inactivité physique représente aujourd’hui la quatrième cause de mortalité à l’échelle mondiale. Les principes du design actif ont été développés par la mairie de New York à partir des années 2000. Cette démarche va bien plus loin que le simple escalier éclairé naturellement précédemment évoqué et se décline à toutes les échelles de la ville : place du piéton, programmation de l’espace public, le maillage de transport.

Paradoxalement, la présence de bancs réguliers sur les parcours piétons est sans doute l’un des dispositifs actifs les plus pertinents car réduisant la pénibilité des parcours piétons pour les personnes fragiles dont l’activité physique régulière est un enjeu de santé majeur. La pratique régulière d’activités physiques pour quelqu'un atteint d'une maladie chronique va permettre de prolonger son espérance de vie en bonne santé L’activité physique agit également sur le bien-être psychique de ces populations.

 

Les aménités du vivant

Le design biophilique intègre des éléments du monde naturel à notre environnement urbain afin d'améliorer le bien-être des habitants [4].

De manière générale, la contribution du végétal à la qualité des espaces permet de recréer un rapport tangible au temps. Dans un contexte urbain parfois atone, elle permet une connexion aux rythmes circadiens et saisonniers mais également aux variables plus aléatoires et arythmiques de l’environnement naturel (bruissements de feuillage, chants d’oiseau, ombrages aux motifs organiques). La nature accompagne harmonieusement l’aménagement d’espaces de stimulation et de ressourcement. Ses effets positifs sur la concentration, la réduction du stress, la performance cognitive et en particulier la mémoire sont désormais scientifiquement démontrés.

Stimuler, apaiser, se ressourcer, rééduquer, les effets positifs du végétal sur la santé mentale peuvent guider l’aménagement extérieur SSR de Meaux, AIA Architectes

 

L’inclusivité et la pluralité des perceptions

Le design inclusif désigne la stratégie visant l’adaptation du projet aux différents profils de population dans un souci d’équité [5]. A l’heure où la vulnérabilité ne concerne plus uniquement les personnes fragiles, le design inclusif interroge globalement la conception architecturale et urbaine

Pour faciliter les déplacements des seniors et répondre aux enjeux de vieillissement de la populations, différentes dispositions programmatiques sont possibles : prise en compte des vitesses différenciées dans les temps calculés,  proximité accrue des services (10 minutes, durée maximale que peuvent parcourir des personnes âgées avant d’avoir à se reposer), prescriptions spécifiques sur la hauteur et l’assise des bancs, la hauteur et l’espacement des emmarchements mais aussi le gabarit des rues empruntée (les rues étroites inférieure à 12 mètres de large sont plus propices à la concentration et à l’apaisement du stress).

Les qualités inclusives d’un espace peuvent être amplifiées par un travail soigné sur l’aménagement paysager pour réunir les ingrédients d’une signalétique sensorielle (couleurs, odeurs, textures…). Les personnes fragiles y sont particulièrement réceptives car elle améliore leur capacité d’orientation dans les espaces.

Le renouvellement de l’offre de soin

La démarche santé se doit également d’examiner les opportunités offertes par les nouvelles offres de soins. De nouvelles structures sont amenées à se développer en lien avec l’évolution du parcours de soin territorial : maisons médicales de garde en cœur de ville, téléconsultation, hôtel hospitalier, équipements ambulatoires ou consultation de proximité, programmation hybride sur les thématiques du soin (maladies chroniques / prévention/bien-être…). Dans le contexte actuel, de nouvelles offres de soin de l’urgence se développent et sont susceptibles d’occuper une autre place dans la ville.

 

HOSPI-CAMP, une solution française d’hôpital de campagne : LECO Construction, société de construction modulaire en ossature bois et AIA life Designers

Au-delà de la crise sanitaire

La crise du Covid-19 vient mettre en lumière de manière brutale la fragilité de nos systèmes urbains. Elle bouleverse le rapport au temps, le rapport à l’autre et le rapport au vivant avec des conséquences encore méconnues sur l’évolution des perceptions et des usages.

Pour autant, ne nous trompons pas de cible : la ville dense n’est pas la cause de tous nos maux : elle en est plutôt le catalyseur, le contenant ou l’incarnation. L’écosystème urbain n’a pas dit son  dernier mot en matière de résilience !

Cette crise, avec les vulnérabilités qu’elle révèle, peut être considérée comme l’opportunité de mettre en œuvre une nouvelle manière d’appréhender la fabrique de la ville. Les enjeux sanitaires, écologiques et socioéconomiques pourront ils converger dans le projet urbain vers une vision collective et préventive de la santé ?

 

Article signé Simon Davies, Vice-président de la Fondation AIA  et administrateur de l'Alliance HQE-GBC

 

Pour aller plus loin :

[1] Fondation AIA, Charles Girard et Tanguy Le Dantec, Bien vivre la ville, et si la ville favorisait la santé et le bien-être, 2016

[2] Le guide ISADORA (Intégration de la Santé dans les Orations d’Aménagement) paru en mars 2020, EHESP. LIEN

[3] Guide d’incitation à l’activité physique / Design active guide line, Mairie de New York, 2010

https://centerforactivedesign.org/guidelines/

[4] 14 principes de design biophilique, Terrapin Bright Green LIEN

[5] Inclusive Design, Burton and Mitchell, 2006

 

 


Consulter l'article précédent :  # 32 - Que ce soit à domicile ou dans un établissement spécialisé (personnes âgées ou en situation de handicap), l’habitat doit être évolutif et intelligent…ou ne sera pas !

 

Dossier soutenu par

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Auteur de la page

  • Nathalie Sement

    Chargée de mission

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