[Dossier RE2020] #31 La nature et l’empreinte environnementale dans le projet d’aménagement, du mythe à la réalité technique

La prise en compte de la biodiversité dans les projets de construction et d’aménagement permet d’aborder les impacts environnementaux de façon globale et en articulation avec l’expérimentation E+C-. Cet article vise à engager une perspective de normalisation de l'intégration des éléments vivants dans ce secteur au travers une analyse des processus existants, de cas pratiques et d'expérimentations professionnelles. 

Introduction, enjeux et problématique

Depuis que la loi paysage de 1993 a introduit l’obligation de prise en compte du paysage existant dans la demande de permis de construire, la place de la nature dans le projet a entamé une longue route pour parvenir à exister, au même titre que les multiples enjeux techniques que recouvre la construction d’un ouvrage. Les écologues ne sont souvent qu’observateurs des évaluations environnementales spécifiques à certains impacts, comme les bilans énergétiques et carbone dont les débats se tournent davantage vers les matériaux et leurs performances lors de leur mise en œuvre à l’échelle de l’ouvrage. Pourtant, aussi innovant soit-il, comment lui reconnaître les qualités d’un bâtiment si son installation a fait table rase d’un écosystème, de boisements qui ont mis des dizaines d’années à se développer ou à entraîner l’excavation de terres fertiles ? Comment envisager l’insertion des enjeux en termes de biodiversité, de changement d’affectation des sols et d’artificialisation, de potentiel de rafraîchissement urbain dans les formules dédiées aux bilans énergétiques et carbone ?

Les cahiers des charges des maîtres d’ouvrage intègrent désormais plus souvent des exigences environnementales portant sur la nature, le changement d’affectation des sols et l’artificialisation, le potentiel de rafraîchissement urbain. Cet article se propose d’aborder plus particulièrement la prise en compte de la nature, du vivant et de leurs incidences sur l’environnement, avec une approche complémentaire de celle des évaluations environnementales en cycle de vie telle que proposée par le référentiel E+C-, dans les projets d’aménagement et de construction, en s’appuyant sur les résultats de travaux universitaires.

Les chercheurs universitaires partagent leurs résultats d’observations sur les opportunités et la faisabilité d’une ville-nature (Clergeau, 2011), les éditions du BTP proposent des ouvrages de références pour aider les professionnels à s’engager sur ce terrain (Blanc, 2013), les séminaires foisonnent… Alors, cet article propose de partager les réflexions menées avec des géographes urbanistes, observateurs de la place de ces nouveaux métiers du paysage (Donadieu, 2012), au cœur des projets urbain, et plus particulièrement la position des bureaux d’études qui ont la charge d’adapter les aménagements à la biodiversité existante ou à venir. Il s’appuie en particulier sur une thèse soutenue en 2019 (Moualy, 2019) et sur les constats récents d’écologues qui pratiquent dans le secteur privé, sur des opérations d’aménagement.

Aborder un projet pour mieux le gérer au regard de la biodiversité

Le premier constat porte sur la pluralité des configurations des équipes de maîtrise d’œuvre au sens de leur composition mais surtout de leur fonctionnement. Au-delà de la présence d’un écologue parmi les co-traitants, tout l’objet est d’appréhender la place réelle de ce prestataire dans les choix d’aménagement : du simple « faire-valoir » de l’architecte à la situation d’un échange pluridisciplinaire franc et propice aux compromis entre les différents corps de métiers, ainsi qu’aux solutions pérennes. En ce sens, les commanditaires demandent aujourd’hui davantage de précision sur les contenus des études et commencent à prêter une attention particulière aux liens entre ces productions intellectuelles et la réalisation des chantiers. C’est-à-dire la traduction dans les plans d’aménagement, dans les cahiers des charges et dans l’installation des chantiers. Pour cela, un effort est encore nécessaire pour la mise en cohérence des outils de l’écologue, qui travaille sur les systèmes d’information géographique, et ceux des concepteurs, qui opèrent du DAO, voire du BIM.

A travers l’organisation des compétences, c’est aussi l’emboîtement des échelles spatiales et temporelles qui se joue au service de la biodiversité. La nature ne connait pas les limites cadastrales et ses rythmes d’évolution sont systématiquement en décalage avec les opérations. Du temps très court (végétaux invasifs par exemple) au temps très long (croissance d’un arbre, recolonisation par des espèces animales etc.). Un espace à caractère naturel ne saurait être pensé sur sa parcelle, indépendamment de ce qui l’entoure. Ainsi, une exigence ou une notation sur ce volet doit tenir compte d’une prise de recul à l’instar de ce que l’on nomme plus couramment « l’insertion du bâtiment dans le paysage ». Un paysage esthétique mais aussi avec sa logique de fonctionnement écosystémique. L’exemple de la noue, est emblématique. Le traitement des eaux de ruissellement à ciel ouvert n’est pas toujours pertinent à l’échelle de la parcelle, en particulier dans un contexte de densification. La couture entre espaces publics et privés doit bénéficier d’une attention accrue. Aussi, l’installation parfois systématique de pompes de relevage en sous-sol mérite réflexion lorsque l’eau pourrait directement être guidée vers la noue… Sur le volet temporel, tout l’enjeu est de ne pas se contenter d’inventaires mais bien de les mettre en perspective tout au long des chantiers jusqu’à la livraison des bâtiments. Mesure de protection, installation du chantier, accompagnement des terrassiers, des conducteurs d’opération, il devient courant pour les écologues de travailler avec les techniciens du BTP et c’est une nouveauté très prometteuse qui mériterait un bonus d’évaluation.

Et pour autant, cela génère-t-il des surcoûts ? Il apparaît que non. La biodiversité devient une contrainte règlementaire mais aussi politique et technique. C’est pourquoi la présence de l’ingénierie écologique dès le démarrage des projets évite souvent des aléas budgétaires, voire ouvre des possibilités d’économie via des solutions techniques simples en accord avec le milieu. Il n’est pas rare, que des chantiers soit à l’arrêt parce que la collectivité constate un défaut de préservation des arbres par exemple, ou bien de devoir redessiner une implantation d’ilots parce que les haies n’étaient pas à l’échelle réelle sur les données du géomètre, ou encore parce que les besoins de l’implantation du chantier (chemin de grue, baraquement etc.) n’avaient pas été pris en compte. Sans oublier que la qualité paysagère ne pourra être que bénéfique à la commercialisation des bâtiments. C’est cette pluralité d’enjeux qui justifie d’autant plus la composition d’équipes pluridisciplinaires solides, sous la forme d’un tryptique Architecte – Ecologue - Paysagiste et permettant finalement un résultat économique équilibré.

Nature et bâti : du beau dessin à la réalité technique

Donner une valeur à l’adaptation et à la biodiversité dans la mécanique carbone/énergie/matériaux demande donc une gymnastique intellectuelle subtile. Cet éventuel progrès ne doit pas déboucher sur des pratiques trop « de séries » et permettre des process de bon sens, issus des échanges pluridisciplinaires.  Les réflexions engagées sur nos manières d’évaluer la qualité environnementale enrichissent le débat (Plante et Cité, 2019). Il semblait donc pertinent, à travers quelques situations comparées, d’ouvrir les esprits sur la complexité de nos métiers, porteur de « contrat naturel » (Serres, 2009).

Végétaliser le bâti, oui mais…

L’accroissement des villes est-tel que l’avenir semble propice à la végétalisation des bâtiments. De magnifiques trames urbaines aux verts clinquants circulent sur les réseaux. Il convient néanmoins, sans avoir l’air rabat-joie, de noter quelques « garde-fous ». Ces techniques, aussi bénéfiques soient-elles, ne rivalisent pas avec des végétaux au sol (voir le Coefficient de Biotope par Surface). Plus simplement, malgré les efforts techniques, un jardin sur dalle ne rivalise pas avec un espace à caractère naturel en pleine terre. (Imaginez, un chêne adulte apprécie 100 à 200 litres d’eau par jour et une emprise au moins équivalente à son envergure). Mais il convient de mettre encore davantage en avant la balance matériaux, la mise en œuvre, l’entretien, et les bénéfices en terme de confort thermique. Les guides et ouvrages se multiplient sur le sujet (Lausanne, 2014), Club U2B.

De l’espace pour la nature et des entités « complètes »

« Un bâtiment bien fait, avec des arbres et des végétaux au bon endroit », c’est le témoignage clair d’un ingénieur arboricole. La présence de biodiversité implique l’existence d’un milieu pour l’accueillir. Ce dernier se caractérise en partie par un espace suffisant et des conditions environnementales satisfaisantes pour son développement, son fonctionnement. Prenons le cas des haies de bocages. Trop souvent n’en sont préservés que les arbres, souvent abîmés par les opérations de nivellement. Et les habitants qui avaient aménagé dans un quartier verdoyant, voient ce patrimoine dépérir puis disparaître pour des raisons de sécurité. Une haie, c’est aussi des arbustes, une strate herbacée, et parfois même des fossés hérités des aménagements agricoles.

« Modes et Techniques », attention aux faux-plans !

Alors que les orientations métiers encouragent la réalisation d’espaces de nature qui remplissent des fonctions urbaines, il semble que cela génère des automatismes. Pourtant, les précurseurs des aménagements plus écologiques ne revendiquent pas la systématisation de leurs pratiques mais bien une ingénierie qui adapte, invente, en fonction du paysage qu’elle doit façonner. Dans nombre de projets, les noues sont doublées de réseaux parce qu’elles ne remplissent pas leur fonction technique et n’apportent pas vraiment de bénéfices en termes de biodiversité. C’est lors de l’évaluation coût/bénéfice des aménagements liés aux problématiques de biodiversité, que la place d’un écologue, sensible aux enjeux urbains, prendra tout son sens. Les processus de labellisation de type Biodivercity  ou Effinature  prévoient justement une intégration auprès du maître d’ouvrage dans l’équipe de maîtrise d’œuvre, dès l’amont du projet d’aménagement.

Conclusion : « nature, je t’aime, moi non plus »

Faire entrer la nature dans la balance carbone / énergie/matériaux doit donc être une démarche fine et subtile (vive les algorithmes complexes !!). Il faut prendre conscience qu’insérer cette thématique dans les évaluations demande des remises en perspective temporelles, spatiales, humaines, dont cet article tente une brève synthèse. Si les écologues ne peuvent que se réjouir de l’implication croissante de leur domaine de compétence dans les opérations d’aménagement, ils restent néanmoins prudents sur les risques et les opportunités d’une normalisation environnementale des projets de construction et de pratiques concernant du vivant. Il importe de bien intégrer la diversité des services apportés par la nature, en synergie avec les orientations prises par la réglementation environnementale des bâtiments 2020.

Un article signé Sabine El Moualy, géographe chez Aubépine et Pierre Audiffren, fondateur de Chic Planète

Bibliographie

Blanc, N. (2013). Trames vertes urbaines, de la recherche scientifique au projet urbain. Le Moniteur.

Clergeau, P. (2011). Ville et Biodiversité, les enseignements d'une recherche pluridisciplinaire. Presses Universitaires de Rennes.

Donadieu, P. (2012). Sciences du paysage : entre théories et pratiques. Tec & Doc Lavoisier.

Lausanne. (2014). Toiture végétalisées, guide de recommandations.

Moualy, S. E. (2019, 02). La nature en ville, comment les pratiques aménagistes s'adaptent en continu. Rennes: Université Rennes 2, UFR de géographie et Sciences Sociales.

Plante et Cité. (2019). Questionner l'Evaluation, pour des stratégies et des actions favorables à la nature en ville.

Serres, M. (2009). Le contrat naturel. Flammarion.

Consulter l'article précédent :  #30 Adaptation : Un bâtiment peut-il être « futur ou climate-proof » ?


           

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 Se préparer à la RE2020 : enjeux et retours d'expérience

Ce dossier est composé de contributions des membres de la Fédération CINOV, des adhérents Construction21 et de leurs partenaires. En animant ce dossier, la Fédération CINOV concoure ainsi aux échanges et à la réflexion sur la future réglementation environnementale. Le contenu des articles sont néanmoins publiés sous la seule responsabilité de leurs auteurs.

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