[Dossier Mobilités] #23 - Comment inciter aux changements de mobilité : un outil de simulation au service de la psychologie sociale

Dans quels cadres de vie, avec quelles perspectives les individus, les ménages ou les groupes en viennent-ils à bousculer leurs habitudes en renonçant à la voiture individuelle pour des modes de déplacement plus durables ? Cet article se propose de présenter un exemple de recherche s’appuyant sur un outil dédié aux expérimentations et mettant en œuvre des environnements immersifs simulés en réalité augmentée. Ce dernier permet d’évaluer les contextes de décision, les dispositifs de communication les plus propices à solliciter des changements comportementaux en matière de mobilité. Les recherches développées sur ce thème s’appuient sur les théories et méthodes issues des sciences humaines, et notamment de la psychologie sociale, pour accroître le report modal.

Le poids du contexte

Située au carrefour des sciences psychologiques et sociales, la psychologie sociale développe un regard centré sur les interactions individus / contextes pour observer et analyser les expériences, les pratiques et les perceptions des personnes et des groupes. Ainsi, elle propose d’étudier comment les perceptions, décisions et comportements des individus sont influencés par des facteurs contextuels liés aux modes et contenus de communication, aux interactions sociales, aux objets et situations proposés. Les comportements de mobilité, comme les autres comportements humains, ne sont pas prédéfinis. Ils sont dépendants du contexte, de la construction subjective de la situation. La décision n’est jamais figée. Elle peut évoluer en fonction du contexte au moment de la décision, du cadre de vie, de l’environnement construit, de la présence ou de l’absence de nature. Les changements comportementaux dépendent également des perspectives offertes, de l’anticipation et de la visualisation des conséquences. La tension, créée par la perception subjective de la différence entre la situation actuelle et la situation future potentielle, déclenche une motivation à agir et oriente la décision.

 

Simuler des cadres de vie … pour agir sur le report modal : une application innovante 

La méthode expérimentale en sciences humaines et sociales, en recourant à la réalité virtuelle offre une réelle opportunité d’identifier les cadres de vies, les perspectives individuelles et collectives les plus efficaces pour accroître le report modal. Le « Laboratoire de Simulation et d’Évaluation de l’Environnement » (LSEE) a été conçu dans l’objectif de créer et de « mettre en scène » des contextes variés permettant d’immerger des personnes dans un cadre de vie simulé. Les participants sont installés dans une pièce meublée comme le salon d’un logement. Elle dispose d’une fenêtre équipée d’un écran sur lequel est projetée une vidéo présentant un environnement extérieur. Avec la diffusion d’une ambiance sonore idoine, le sujet se retrouve alors immergé dans un appartement en centre-ville, ou une maison de campagne, ou une résidence pavillonnaire, en fonction du contenu diffusé. Des cadres de vie actuels ou prospectifs intégrant par exemple des modes de transports existants ou futuristes et leurs conséquences sur l’environnement sont ainsi simulés. Les ressources technologiques du LSEE associées à la maîtrise de l’animation 3D et de l’audio immersif assurent le réalisme des environnements reproduits. Elles offrent la possibilité de créer les situations les plus complexes et les plus abouties pour étudier l’influence du cadre de vie sur les décisions et comportements de mobilité.

Illustration empirique  

Dans le cadre d’un projet de recherche plus large (PUNCH financement ADEME), une des expérimentations qui a été réalisée au LSEE consistait à tester les effets simples et d’interaction du cadre de vie et de la formalisation d’un dispositif de communication sur les choix de mode de transport.

Méthodologie

Les participants

120 habitants de Lyon et des communes limitrophes (70 femmes, 50 hommes, âgés de 22 à 63 ans, M = 40,6 ans) ont participé à cette expérimentation en 2019. Le recrutement des participants s’est effectué via un mail envoyé dans différents réseaux (réseau interne de l’université et réseaux personnels). Les volontaires étaient invités à remplir en ligne un questionnaire préalable permettant de vérifier les différents critères de recrutement (être actif, habiter de façon permanente dans son domicile depuis plus d’un an, être titulaire d’un permis de conduire depuis plus de trois ans, posséder une voiture et pouvoir l’utiliser quand il le souhaite, être en capacité physique de se déplacer en transports en commun ou d’utiliser des modes alternatifs à la voiture) avant de les sélectionner.

Le matériel

Deux animations réalisées en images de synthèse en 3D simulaient les contextes :

  • «  appartement en centre-ville », avec des immeubles, sans végétation, et à la circulation dense. (Cf. photo 2)
  • « pavillon en péri-urbain », avec des maisons individuelles, de la végétation et peu de circulation. (Cf. photo 3).

Deux messages prônant l’utilisation de modes de transport alternatif à la voiture individuelle ont été élaborés :

  • Le premier met en exergue le gain à l’utilisation des transports alternatifs, et se termine par le slogan : « Améliorez dès maintenant la qualité de l’air pour votre santé ».
  • Le second met en exergue l’évitement de pertes lié au renoncement à la voiture individuelle, et se termine par le slogan : « Evitez dès maintenant la pollution de l’air pour ne pas tomber malade ».

36 scénarios de déplacements fictifs avec le motif « se rendre à son travail » ont été établis. Ils proposaient de choisir entre la voiture individuelle et un autre mode de transport alternatif soit le vélo, les transports en commun (métro, tramway ou bus) ou le covoiturage.  

 Ces scénarios étaient répétés en faisant varier la durée du trajet et l’écart de temps de parcours entre le mode alternatif présenté face à la voiture individuelle.

 

La procédure

Les 120 participants ont été distribués aléatoirement dans 4 conditions expérimentales en fonction du cadre de vie induit et de la variation de la formalisation du dispositif de communication. Ils étaient installés individuellement dans le salon expérimental où était diffusée la séquence audiovisuelle représentant le cadre de vie qui leur était affecté. La mise en situation reposait sur une consigne orale de l’expérimentateur qui invitait les participants à s’imaginer dans un cadre de vie spécifique. 

Pour chacun des 36 scénarios de déplacement, ils devaient faire leur choix en se positionnant sur une échelle allant de 1 (voiture individuelle) à 6 (mode de transport alternatif).

À la fin de l’expérimentation, les participants ont répondu à une batterie d’items sur une échelle d’accord en 5 points allant de « pas du tout d’accord » à « tout à fait d’accord »:

  • 5 items sur le sentiment d’immersion : il s’agissait de vérifier que les participants s’étaient bien imaginés être dans le cadre de vie induit (e.g. « J’ai réussi à m’imaginer que j’étais chez moi ») et qu’il n’y avait pas de différence au niveau de la perception de proximité des arrêts de transport en commun et des stations de vélos en libre-service (e.g. « Je me suis imaginé être proche des arrêts de bus, de métro, de tramway, d’une station de vélos en libre-service »),
  • 7 items sur la qualité environnementale du quartier (e.g. « Dans ce quartier, la santé des habitants est affectée par la pollution »)

 

Les résultats 

Les résultats montrent notamment que :

  • Les participants se sont bien sentis comme chez eux et dans le cadre de vie simulé, dans les deux contextes.
  • Il n’y avait pas de différence sur la perception de proximité des arrêts de transport en commun et des stations de vélos en libre-service.
  • Les participants immergés en situation « centre-ville » ont perçu le cadre de vie plus pollué que ceux en situation « pavillonnaire ».
  • Dans le contexte perçu comme le plus pollué (e.g. centre-ville), les participants choisissent significativement davantage le mode alternatif lorsque le message souligne les conséquences positives, à savoir l’amélioration de la qualité de l’air.
  • Dans le contexte perçu comme le moins pollué (e.g. pavillonnaire), les arguments les plus efficaces pour inciter au report modal sont ceux axés sur l’évitement des conséquences négatives, à savoir la diminution de la pollution de l’air. 

Nous avons montré, à travers cette recherche, que l’efficacité des dispositifs de communication pour inciter au report modal dépend de la perception de la qualité environnementale du cadre de vie. La comparaison expérimentale de contextes contrastés offre des informations sur ce qui influence les changements de comportements de mobilité. Dans des travaux ultérieurs, il s’agira par exemple de :

- la modélisation de quartiers avec et sans végétation en infographie 3D afin de tester l’impact de ces différents cadres de vie sur le choix d’un mode de transport,

- l’insertion d’éléments virtuels dans la prise de vue 360° d’un quartier existant pour évaluer l’efficacité d’aménagements destinés à encourager des changements de choix modal,

- la simulation des conséquences à long terme de la pollution dans un environnement virtuel ou de réalité augmentée pour identifier les perspectives à mettre en avant dans les dispositifs de communication (spot télévisuel, affiche, actions de sensibilisation ,…). 

L’identification d’autres situations de décision (cadre de vie, contenu du message, perspectives offertes,…) les plus efficaces permettra de favoriser la mobilité décarbonée en incitant au report modal qui impacte aussi bien la qualité de l’air que nous respirons que l’atténuation des changements climatiques et donc l’avenir de la planète.
 

Un article signé l’équipe Dynamique des changements de mobilité de l’Université Gustave Eiffel.

Université Gustave Eiffel

Equipe DCM

Le laboratoire de simulation et d'évaluation de l'environnement (LSEE)

 

Crédit photo : Université Gustave Eiffel

Un DOSSIER réalisé avec le soutien de :

 

 

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