[Dossier Mobilités] #17 - Des espaces publics qui marchent pour le climat

 

La crise sanitaire nous aurait presque fait oublier les grands rassemblements pour le climat à travers le monde. Et pourtant, ces images de milliers de personnes manifestant à pied sont plus évocatrices qu’il n’y paraît. En effet, comment parler de décarbonation de la mobilité et d’adaptation de la ville au changement climatique sans parler de marchabilité ? Encore peu considérée, la marche pourrait avoir un rôle majeur à jouer sur ces enjeux du siècle

Sur l’une des îles artificielles de Dubaï, le promoteur d’un vaste projet hôtelier appelé The Heart of Europe prévoit la construction d’une « raining street » (rue pluvieuse). Pour donner l’illusion d’un « climat à l’européenne », une pluie artificielle serait déclenchée sur les passant·e·s dès que le mercure dépasserait 27°C. L’exemple fait sourire, mais soulève des questions épineuses sur l’avenir des villes et de la mobilité sous l’angle climatique. À Dubaï, où la température peut dépasser les 40°C en été, marcher dans la rue n’a rien d’une promenade de santé. Qui plus est, les prédictions d’évolution climatique n’augurent rien de bon pour l’habitabilité et la marchabilité des villes, même sous nos latitudes encore relativement tempérées[1]. Ironie du sort, les véhicules motorisés – et climatisés – pourraient gagner en attractivité par rapport à la marche… pour des raisons climatiques.

 

Décarboner la mobilité: oui mais pas sans la marche

Et pourtant, avec le vélo, la marche est le mode de déplacement à l’empreinte écologique la plus faible. Un point important quand on sait que les transports génèrent à eux seuls 30% des émissions de CO2 en France. Une étude publiée en 2015 pour le compte de la SNCF[2] comparait trois scénarios d’évolution de la mobilité en France sur le plan de l’empreinte carbone: ultramobilité, altermobilité et proximobilité. En conjuguant une réorientation forte du système de transport vers les alternatives à la voiture individuelle (marche, vélo, transports publics) avec une relocalisation des modes de vie et de la mobilité, la proximobilité est le seul scénario qui permettrait d’atteindre l’objectif national de réduction par quatre des émissions de gaz à effet de serre (Facteur 4 de la stratégie nationale bas carbone lancée en 2015)[3]. Le développement de la marche a donc un rôle-clé à jouer dans la décarbonation de la mobilité, y compris dans les zones de moyenne densité (voir le guide du think tank The Shift Project sur la mobilité bas carbone dans les zones de moyenne densité[4]). Malheureusement, ce potentiel contraste avec des parts modales piétonnes en trop faible progression[5] et la place encore très timide de la marche dans les politiques de mobilité, comme le relève une recherche récente du Forum Vies Mobiles[6].

Face au changement climatique, la marche est à la fois porteuse de solution... et victime. En effet, en comparaison aux autres moyens de transport, les piéton·ne·s sont les plus exposé·e·s à la saisonnalité et aux effets du changement climatique (chaleur, intempéries), et les seniors et les enfants y sont particulièrement sensibles[7]. De ce point de vue, l’aménagement de l’espace public revêt une importance particulière.

Des bancs et de l’ombre au service de la marchabilité

Dans un contexte de changement climatique, comment accroître la marchabilité des espaces publics, en centre-ville comme en périphérie ? Des cheminements sécurisés et accessibles sont nécessaires[8] mais pas suffisants. Le mobilier urbain est aussi déterminant voire essentiel pour certaines personnes: bancs, ombrages, points d’eau, toilettes, etc. Or les designers abordent de plus en plus la question du confort climatique en ville. On commence à voir des bancs munis d’ombrières ou conçus pour rester au frais, ou même des interventions sur des rues entières, comme cet alignement de parapluies multicolores en Pologne.


Un ombrage bienvenu pour le confort de la marche sur une rue de Bad Polzin en Pologne (tiré de OFEV, “Quand la ville surchauffe” [9], © Elżbieta Sikora)

La saisonnalité est aussi déterminante: les rues et places sans ombre sont désertées en été. Les aménagements transitoires, piétonisations temporaires et extensions de terrasses saisonnières, constituent autant d’occasions de rendre la ville plus agréable aux piéton·ne·s (et ont prouvé leur utilité lors de la crise sanitaire). Ainsi, la Ville de Sion (Suisse) a déployé avec succès une arborisation temporaire sur la place de la Planta (5’000 m2) durant tout l’été 2020. Les groupes d’arbres, accompagnés de points d’eau et de mobilier, ont ensuite été plantés sur une rue à proximité[10].

Place de la Planta (Sion): une arborisation estivale source de fraîcheur dans un espace 100% minéral (source: Service de l’urbanisme et de la mobilité, Ville de Sion)

Vers un maillage d’oasis urbaines ?

Installer des bancs dans des boulevards arborés, sur une place touristique, ou le long de berges est assez consensuel. Mais l’ajout d’assises ou d’arbres dans une petite rue ou une placette semble plus complexe : manque de place, coûts d’installation et d’entretien ou craintes de conflits d’usages. Pour autant, de beaux exemples existent, mêlant stratégie piétonne, implication citoyenne et confort en été les super-îlots aménagés de manière tactique et ludique à Barcelone, des ruelles végétalisées par des riverains à Marseille, des espaces désimperméabilisés à Courbevoie[11]. Autant d’oasis de fraîcheur à démultiplier et à relier entre elles par des parcours intuitifs et confortables pour mailler les itinéraires piétons.

A Marseille, une association de riverains a pris l’initiative de poser et d’entretenir de nombreux bacs plantés pour embellir, végétaliser et rafraîchir les rues de leur quartier (source : Cerema)

 

Au-delà des températures mesurées, le confort ressenti en marchant, variable d’un individu à l’autre, doit faire partie de l’analyse. À cet égard, des méthodes participatives comme les balades urbaines thermiques permettent d’identifier et de hiérarchiser les zones les plus fraîches comme les plus chaudes. C’est dans cet esprit que la Ville de Lyon a conçu et mis à disposition sa cartographie de “parcours frais”[12] : des balades estivales valorisant un patrimoine communal original (fontaines, points d’eau et espaces verts).

Saisir des opportunités pour adapter l’existant

Les interventions ponctuelles ou des rénovations de voiries donnent souvent l’occasion d’optimiser l’espace urbain au profit de la lutte contre la surchauffe urbaine. Par exemple, remplacer une place de stationnement par une surface plantée en amont de passages piétons (sous réserve que les plantations n'entravent pas leur visibilité)[13], enlever de l’asphalte devant des pieds d’immeubles pour créer des micro-implantations florales, ou végétaliser des délaissés urbains le long d’axes routiers.

À grande échelle, ces adaptations peuvent transformer en profondeur l’usage des lieux. Il convient alors d’assurer une certaine progressivité dans leur réalisation. À Nice, certains sites propres de bus ont été affectés à d'autres usages: piste cyclable, et accotement végétalisé réalisé en plusieurs étapes (installation en pots dans l’attente d’une plantation définitive en pleine terre).  De la même façon, les autorités peuvent décider de reconvertir des parkings sous-exploités en parc, réduisant ainsi localement la température ressentie (parc urbain François Mitterrand, Saint-Étienne[14] ; jardins urbains à Niort)

 

Intégrer les enjeux climatiques dès la conception

Les enjeux urgents de rafraîchissement urbain exigent d’intégrer progressivement la performance climatique aux projets d’aménagement. En devenant un critère supplémentaire pour la pérennité et la qualité d’usage des espaces publics, la performance climatique implique une évolution des pratiques et des techniques, ainsi que la participation de nouveaux acteurs. La Ville de Stuttgart s’est par exemple dotée de services dédiés à la climatologie urbaine pour éclairer les choix d’urbanisme et d’aménagement. A Lyon, la prise en compte de la contrainte climatique dès la phase amont du projet et une bonne coordination inter-services ont contribué à la réussite du réaménagement de la place de Francfort[15]Un exemple inspirant, qui montre tout l’intérêt d’une vision intégrant à la fois marchabilité et adaptation climatique.

 

Place Francfort (Lyon): un réaménagement intégrant une arborisation particulièrement dense pour un parvis de gare très fréquenté (source: SPL Lyon Part-Dieu, © Laurence Danière)

 

D’autres réalisations privilégiant le confort thermique des piéton·ne·s, et mobilisant des solutions des plus frugales aux plus innovantes, commencent à se déployer en France et en Europe (voir les actes de la Journée Rue de l’Avenir 2020 et le bulletin associé[16]). En effet, les collectivités intègrent peu à peu la dimension climatique à leurs politiques territoriales, parfois sous l’impulsion de l'Etat ou grâce à la remontée des citoyen·ne·s. L’enjeu est de taille, car aménager dès aujourd’hui les espaces publics en accordant plus d’importance au confort thermique de ses usagers participe à la résilience des villes de demain.

Un article signé :

Cédric BOUSSUGE, Chef de projets Espace public et Piétons // Département Mobilités - Espaces Publics - Sécurité, au Cerema

Nicolas FURMANEK, Chef de projet "Aménagement de la voirie urbaine et adaptation au changement climatique" // Département Mobilités - Espaces Publics - Sécurité, au Cerema

M. Mathieu Pochon, Ingénieur en environnement indépendant, membre du comité de Rue de l'Avenir Suisse

Relecture : Marion Ailloud (Cerema), Dominique von der Mühll (EPFL - Rue de l'Avenir Suisse) et Jenny Leuba (Mobilité Piétonne Suisse).


Crédit photo principale : GodefroyParis CC BY-SA 4.0

Références 

[1] Courrier International, “Ces villes où il fera (vraiment) très chaud en 2050”, 2019

[3] Ministère de la transition écologique, “Stratégie Nationale Bas-Carbone”, 2015, révisée en 2018-2019

[7] Cerema, “Adapter la mobilité d’un territoire au changement climatique

[8] Cerema, Série de fiches “Favoriser la marche” 

[9] OFEV (éd.) 2018 : “Quand la ville surchauffe. Bases pour un développement urbain adapté aux changements climatiques”. Office fédéral de l’environnement, Berne. Connaissance de l’environnement, No 1812 : 109 S.

[10] Ville de Sion (Suisse), Aménagement temporaire de la place de la Planta, communiqué

[11] Végétalisation participative à Courbevoie

[13] Loi n° 2019-1428 du 24 décembre 2019 d’orientation des mobilités, article 52

[14] Cerema, Fiche “reconversion d’un parking en parc urbain à Saint-Etienne", 2019, 12 pages

[15] Cerema, Fiche “Le réaménagement de la place de Francfort à Lyon", 2020,8 pages

[16] Rue de l’Avenir, “Ça chauffe dans la rue! S’adapter, dès maintenant”, bulletin Rue de l’Avenir 3/2020

 

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Auteur de la page

  • Cédric Boussuge

    Chef de projets Espace public et piétons

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