[Dossier Formation] #14 - Le BIM en questions : quelles compétences pour quels acteurs ?

Avec le développement du BIM, les métiers de la construction et l'immobilier effectuent enfin leur transition numérique, en escomptant gains de productivité et de fiabilité. Après des débuts très centrés sur les technologies et la maquette numérique, on observe désormais l’importance des compétences humaines plutôt que techniques, et des débats sur les noms des acteurs et des pratiques.

Le monde de la construction et de l’immobilier français effectue sa transition numérique, bien en retard sur les autres domaines de l’activité économique. Le BIM s’installe dans le paysage de manière fortement visible et sans doute irréversible depuis l’année charnière 2014, an 00 du BIM en France (depuis la directive européenne en janvier autorisant les états membres à promouvoir, voire imposer, le BIM dans les projets publics, jusqu’au lancement du Plan de Transition Numérique dans le Bâtiment, PTNB, en fin d’année).

Malgré une forte mobilisation des pouvoirs publics, des organisations professionnelles, et de nombreux acteurs, cette transition n’est qu’à peine amorcée, demeure lente et est parfois pénible ou décevante. L’approche volontaire et mesurée de l’Etat (PTNB et son actuel successeur le Plan BIM 2022) ne suffit pas toujours : montrer, convaincre et donner envie, accompagner, certes mais le déclic ne s’est pas encore fait pour tous.

Cette transition est pourtant tout aussi importante que celle du passage au numérique à partir du milieu des années 80 : malgré les craintes et problèmes connus alors, qui imaginerait de travailler encore avec une machine à écrire et des rotrings ? Aujourd’hui les promesses trop rapidement énoncées (construire plus vite, mieux et moins cher) s’avèrent contre-productives, et cèdent le pas à une approche plus mesurée et pragmatique : fiabiliser les processus, améliorer la collaboration entre les acteurs, sera déjà très positif.

 

Mais quelles compétences pour quels (nouveaux) métiers ?

On assiste à l’apparition de nouveaux profils et nouveaux noms d’activités professionnelles, qui génèrent des querelles pour savoir s’il s’agit de nouveaux métiers ou de nouveaux rôles attribués aux acteurs usuels des projets et opérations. Sur le terrain, et dans la pratique, on observe différents cas de figure, dépendant des acteurs, des organisations, du type et de la chronologie des opérations. Lors du récent séminaire EduBIM 2020 (octobre 2020), le représentant de l’AFPA (Agence Nationale pour la Formation Professionnelle des Adultes) a présenté les nouveaux Titres Professionnels « Coordinateur BIM du Bâtiment » niveau 6 (II), et « BIM Modeleur du Bâtiment » niveau 5.

Il a expliqué que ces titres correspondaient sensiblement à l’évolution de métiers actuels : le dessinateur-projeteur devient BIM Modeleur, le chef de projet devient BIM Coordinateur. Il a dit que cette démarche était entreprise « avec humilité, sur un sujet mouvant, dont la filière ne s’est pas encore emparé », que « cela correspondait à des compétences métier avec une couche BIM, que cela serait encore mouvant pendant 20 ans, en fonction des métiers et des rôles » …

Après sa conférence, l’intervenant a expliqué pourquoi il n’y pas de titre « BIM Manager » : « c’est encore trop imprécis, il y a beaucoup de choses différentes derrière ce terme utilisé dans des contextes différents, il n’y a pas de consensus, et cela ne correspond pas, contrairement aux autres termes Coordinateur ou Modeleur, à une évolution ou un complément de métiers existants. Il faut donc voir comment cela va évoluer avant de figer éventuellement un tel titre … »

 

De quoi BIM Manager est-il le nom ?

Dans le monde du BIM, les avis sont effectivement partagés sur le terme BIM Manager et sur ce qu’il représente. Les motivations des candidats aux formations professionnelles évoquent souvent le BIM Manager et sont révélatrices.  Ils déclarent que le BIM est « l’avenir de la profession » , « un nouveau mode de construction qui va remplacer les anciens » … Leurs réponses sont légitimes mais manquent de précision.

Qu’ils soient architectes ou ingénieurs, bâtiment ou infrastructures et génie civil, le BIM c’est donc pour eux l’avenir, et même l’eldorado. Ils ne savent pas toujours ce que c’est ou en quoi les formations consistent, ils ne savent pas dire quelles compétences ils souhaitent développer, mais ils veulent faire partie de ceux qui sont considérés comme sachant, voire experts… et pouvoir prétendre aux postes de BIM Manager !

Alors certes, des entreprises petites ou grandes embauchent des « BIM manager » et établissent des fiches de poste pour cela, mais à la base, et pour l’immense majorité d’entre eux, nos « étudiants » ou « mastériens » sont des professionnels du bâtiment et de la construction. Une partie d’entre eux souhaitent réorienter leur carrière vers le BIM, ou grâce au BIM, qui en deviendra une composante explicite, mais ils sont également nombreux à considérer qu’ils sont avant tout architecte, ingénieur, property manager, etc…et qu’ils le resteront. Ils sont cependant convaincus que leurs activités se déroulent désormais en BIM, avec des outils BIM et selon des processus BIM.

On voit aussi des articles et conférences sur le thème « BIM Manager, vous êtes les constructeurs du monde de demain ». Evitons les emballements excessifs qui seront source de désillusion ! Un BIM Manager, s’il existe, n’est pas un constructeur (et selon certains assureurs, il ne faut surtout pas qu’il soit en situation d’y être assimilé). Il est celui qui met de l’huile dans les rouages, il n’est pas celui qui conçoit ou construit le moteur !

Une prise de conscience actuelle est que les enjeux et objectifs du BIM sont davantage à rechercher du côté des données (identifiées, qualifiées et fiables, devenant donc des informations utiles et exploitables) que dans la mise au point d’une maquette numérique qui serait au centre du processus et porteuse de tous les usages et de tous les espoirs. Commence alors à émerger la nouvelle figure d’un « BIM data Manager », spécialiste du traitement des données, notamment dans les phases aval d’exploitation-maintenance des ouvrages et de consolidation, pérennisation et mise à jour de toutes les informations.

 

4 compétences transversales

On en vient donc aux compétences nécessaires pour s’inscrire dans ces nouveaux processus. Nous en avons identifié quatre de base, transversales, communes à tous les acteurs et toutes les situations professionnelles, dans le cadre d’une formation de haut niveau comme le Mastère Spécialisé BIM, destinée à des décideurs :

 

1. Conduire une stratégie BIM d'un projet :

  • Une méthodologie et des outils au service de l’atteinte d’objectifs particuliers
  • Une démarche structurée par usages autour d’une base de données de projet
  • Une approche par l’ingénierie concourante et des systèmes
  • Un pilotage raisonné où le BIM n’est pas une réponse à toutes les problématiques

2. Construire la stratégie BIM au sein d'une entreprise 

  • Comprendre le contexte et la structure de l’/son organisation ou entreprise
  • Identifier les forces et faiblesses, risques et opportunités, globalement et par rapport au BIM
  • Identifier les acteurs clé, dirigeants-sponsors, chef de projet, acteurs en production
  • Définir une feuille de route avec des jalons et des indicateurs
  • Accompagner le déploiement, être attentif à la conduite du changement, à la communication, aux retours d’expériences

3. Travailler en mode collaboratif

  • Explorer les effets d’une transformation d’une organisation et des pratiques professionnelles sur les individus
  • Améliorer sa capacité à participer à un travail en groupe et à conduire une réunion 
  • Acquérir quelques éléments théoriques et méthodologiques pour le travail en groupe et la conduite du changement 
  • Connaître et utiliser les outils de travail collaboratif, plateforme (ECD = Environnement Commun de Données)
  • Savoir communiquer et accompagner les intervenants sur les processus de collaboration

4. Exploiter l'information dans un contexte BIM 

  • Les « objets BIM », containers géométriques de l’information sémantique 
  • Les « objets BIM » comme des vecteurs du partage de l’information
  • Processus, terminologie, modèles et formats
  • Adaptation aux évolutions technologiques et aux besoins de connaissance

 

On voit alors qu’il n’est pas question ici de logiciels ou de technologies ! Le BIM, ou même le numérique au sens large, repose sur des fondations techniques comme un bâtiment repose sur des fondations structurelles : sans fondation, ou avec des fondations instables ou insuffisantes la construction risque de s’écrouler ! Sans outils et sans maîtrise, ou au moins sans bonne compréhension de leur mise en œuvre, il n’y aura pas de BIM possible ou efficace, et sans doute même au contraire des blocages et des échecs. Il faut donc savoir ce que les outils (logiciels, plateformes en ligne…) permettent de faire ou pas, quelles en sont les qualités, spécificités, et limites. Mais pour cela, il n’est pas nécessaire d’être expert en modélisation ou manipulations, loin de là !

Un dénominateur commun à tous les acteurs d’un projet en BIM, qu’ils soient « contributeurs BIM » ou spectateurs ou utilisateurs, est sans doute d’être capable d’exploiter une maquette numérique au format standard IFC dans un logiciel de visualisation gratuit, sur sa machine ou en ligne, (et avant même cela, de comprendre ce que cela signifie !) et d’être capable de faire quelques opérations de base : assemblage de plusieurs maquettes, visualisation d’un étage ou d’un type d’éléments particuliers, recherche de quelques informations

En revanche, le BIM s’appuie avant tout sur des mécanismes humains, selon la formule « le BIM c’est 20% de technique et 80% d’humain ». C’est pourquoi la majeure partie des compétences à acquérir et mobiliser sont humaines, aussi bien sur des aspects sociaux ou psychologiques (conduite du changement, coopération, collaboration …) que contractuels (établir et appliquer les documents structurants : charte BIM et cahier des charges d’un maître d’ouvrage, convention BIM de la maîtrise d’œuvre pour la phase conception, plan d’exécution BIM des entreprises de construction).

Le dispositif de formation proposé par le Mastère Spécialisé BIM alterne séquences théoriques et Ateliers Pratique, retours d’expériences et réflexions prospectives, voire introspectives. Le fil rouge est la collaboration entre les différents intervenants d’un projet, alimenté par le nombre et la diversité des profils des mastériens. Tout au long de l’année, chacun apprend à écouter et comprendre les rôles et attentes des autres, et donc développer les interactions en connaissance de cause, en fonction d’une logique globale et d’une approche systémique.

 

Comment valider des compétences ?

Une fois définies les compétences utiles à chacun et à chaque situation, se pose la question de leur validation, et de la confiance que l’on peut avoir dans les individus, les organisations et les processus. On assiste, là aussi, à des positons et propositions diverses, parfois opposées :

  • Une norme sur le BIM existe depuis fin 2018 : ISO 19650 qui décrit le BIM et les processus à mettre en œuvre ;
  • Un référentiel de cas d’usage, procédures de prise en compte et de contrôle se diffuse en France avec une certaine visibilité BIM4V (BIM for value), porté par l’association Smart Building Alliance. Comment en valider la pertinence intrinsèque (des expérimentations sont en cours, suivies par des organisations professionnelles), puis comment s’assurer de sa bonne utilisation et de la conformité des résultats ?
  • De nombreuses formations certifiantes ou diplômantes voient le jour. , Ccomment apporter du crédit à leur validation finale ? Que vaut un « certificat BIM » ou « diplôme BIM », à part le crédit que l’on accorde aux établissement qui  proposent ces formations ?
  • Et que penser alors des démarches d’acteurs privés, et des intérêts financiers nécessairement en jeu ?
  • L’association Building Smart International propose depuis peu une formation personnelle OpenBIM, permettant de valider des compétences sur la culture BIM générale et plus spécifiquement sur les modes de travail en formats ouverts (IFC, BCF…) et non dans un écosystem propriétaire fermé. Cette approche OpenBIM correspond à la tonalité des discours de la puissance publique et de nombre d’organisations professionnelles., Il il sera intéressant de voir l’écho qu’aura cette démarche et les effets des premières certifications.
  • Signalons aussi que certaines organisations professionnelles, comme par exemple l’Ordre des architectes, sont opposées par principe à toute certification personnelle, argumentant que le diplôme d’Etat que possèdent leurs membres doit suffire à garantir de telles compétences. Se pose alors la question de la formation initiale (le diplôme délivré aujourd’hui par les écoles d’architecture apporte-t-il cette garantie pour tous les diplômés), et la mise à jour des compétences (comment un architecte diplomé il y a dix ans peut-il en attester ? l’obligation de formation continue est peut-être une piste pour cela …)

 

Pourquoi le BIM ?

Le BIM et autres processus numériques ne sont pas des fins en soi, sauf pour quelques spécialistes dédiés. Ce sont des moyens au service de la collaboration entre les différents intervenants des projets et opérations. En observant le cycle de vie d’un ouvrage, on réalise que les phases amont de conception et construction correspondent à moins de 10% de sa durée de vie, et à moins d’un tiers du coût global, ce qui souligne le poids de l’exploitation et maintenance ensuite.

Il faut donc que le travail de tous, en amont, optimise et alimente celui qui sera effectué ensuite en aval. Le travail des professionnels de la construction concerne aussi, et avant tout, les usagers des bâtiments et les utilisateurs des services des équipements techniques, et a un impact sur les citoyens vivant dans un cadre bâti et profitant ou subissant la qualité de l’espace public. Il faut également avoir en tête les enjeux environnementaux, et utiliser ces nouveaux processus au service d’une transition écologique durable et vertueuse. 

Enfin, la prise de recul et le regard critique semblent des composantes indispensables pour ces nouveaux professionnels, afin qu’ils ne cèdent pas aux sirènes des promesses trop rapides, et n’inversent pas la hiérarchie des valeurs entre le comment, et le pourquoi, qui est la question initiale et essentielle. Il faut en effet savoir identifier et expliquer pourquoi faire du BIM sur son projet ou dans son organisation, afin de développer les compétences nécessaires pour cela.


 

Un article signé par Olivier CELNIK, architecte, enseignant, auteur, expert BIM

Directeur-associé de Z.STUDIO architectes
Directeur du Mastère Spécialisé BIM, conception intégrée et cycle de vie du bâtiment et des infrastructure, de l’Ecole des Ponts ParisTech et ESTP 
Co-responsable pédagogique HMONP, Ecole Nationale Supérieure d’Architecture Paris Val-de-Seine
Conseiller élu au Conseil Régional de l’Ordre des Architectes d’Île-de-France
Détail des quatre compétences issu d’un texte rédigé avec Remi Lannoy, merci aussi à Céline Boua pour le relecture.

 

Présentation de la formation : Mastère spécialisé BIM, conception intégrée et cycle de vie du bâtiment et des infrastructures

Webinaire sur le sujet des compétences BIM : Quelles compétences pour pratiquer le BIM? L'expérience du MS BIM. 


Article suivant : #15 - L’expérience pour mieux construire

 

 

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  • Olivier CELNIK

    Directeur du Mastère Spécialisé BIM

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