[Dossier Afrique - Ville(s) Durable(s)] #4 - Adaptation des villes africaines : du diagnostic d'impact du changement climatique au passage à l'action.

 Alors que le changement climatique expose les économies, les sociétés et les écosystèmes à de graves risques de natures très diverses, le continent africain est particulièrement exposé à l’élévation du niveau de la mer, l’érosion côtière, l’augmentation des précipitations, les températures extrêmes, ou encore la rareté de l’eau et la sécheresse (JRC, 2018).

 

Plusieurs secteurs apparaissent plus impactés que d’autres : les secteurs de l’eau, de l’agriculture et de la santé notamment. Parmi les problèmes que le changement climatique va rendre plus aigus, une attention particulière devra ainsi être accordée aux questions interdépendantes de la désertification, de la sécurité alimentaire et de l’approvisionnement en eau. 

De par ses enjeux, l’adaptation des territoires au changement climatique apporte un regard nouveau sur la façon d’appréhender les politiques de développement. Il est proposé de présenter quelques démarches d’adaptation au climat actuel et attendu dans des territoires de différentes tailles et différemment urbanisés en Afrique, qui ont permis non seulement d’améliorer la connaissance sur l’impact du changement climatique, mais aussi de favoriser le passage à l’action pour améliorer la résilience des territoires. 

Améliorer la connaissance : comment évaluer l’impact du changement climatique dans les villes africaines ? 

Fortement exposées au changement climatique, les faiblesses structurelles des villes africaines se traduisent par une moindre résilience et un risque accru pour les populations. Plusieurs villes africaines ont adopté cette démarche d’adaptation, encouragées par des initiatives volontaires et la mise en place de réseaux d’acteurs comme la Convention des Maires pour l’Afrique Subsaharienne. Première étape à l’élaboration d’un plan d’action, le diagnostic des impacts du changement climatique sur un territoire est une étude pilotée par l’autorité locale qui permet de savoir qui est vulnérable, à quoi, comment mesurer les impacts, et comment sélectionner les actions d’adaptation. La ville de Dakar (Sénégal) a identifié plusieurs sources de données comme l’autorité nationale de l’aviation, l’agence de qualité de l’air de Dakar, ainsi que le département national de l’environnement. À Bouaké (Côte d’Ivoire), la municipalité a pu compter sur la collaboration de la station météorologique d’Africa Rice ainsi que sur l’Université Allassane Ouattara de Bouaké (UAO). Les territoires manquent de données contextualisées pour déterminer leur degré d’exposition aux aléas climatiques (passée et future), et leur sensibilité à ces aléas climatiques. C’est une démarche nouvelle qui nécessite une bonne coopération entre les différentes organisations et institutions pour obtenir des données fiables. 

Afin d’évaluer l’impact de ce changement climatique sur son territoire, l’autorité locale doit par ailleurs comprendre la sensibilité du territoire pour identifier des pistes d’action. Comment les hommes, les infrastructures et la nature ont été et seront potentiellement exposés positivement ou négativement aux aléas climatiques ? A Copargo (Bénin), la commune a consulté les acteurs locaux afin d’évaluer leur sensibilité face aux risques climatiques. En couplant les informations sur la sensibilité et l’exposition, plusieurs secteurs ont été identifiés et validés avec les acteurs locaux : l’agriculture et l’élevage, la foresterie, les zones humides (bas-fonds et ressources eau), la santé, l’habitat et les établissements humains. 

Approche SIG, approche participative… à chaque territoire sa méthode pour réaliser le diagnostic. Certaines villes ont utilisé des approches basées sur les systèmes d’information géographique, comme Bouaké (Côte d’Ivoire) pour recenser et cartographier les aires naturelles de la ville menacées par le changement climatique. Les approches participatives ont également été mobilisées, impliquant davantage les acteurs locaux et les populations. A Nouakchott (Mauritanie), les organisations de la société civile, les services d’Etat et les cadres territoriaux ont ainsi participé à l’identification des impacts du changement climatique, jusqu’à l’identification d’actions d’adaptation. Les méthodes employées pour évaluer l’impact du changement climatique sur un territoire dépendent de l’échelle spatiale, des ressources disponibles, du budget, et des compétences techniques. Quelle que soit la méthodologie choisie, le plus important est de s’assurer de la consistance de l’étude en documentant la méthode par rapport aux données disponibles. 

Du diagnostic à la décision, partage des solutions et co-construction des actions

Connaître son territoire, sa vulnérabilité et sa sensibilité aux risques est une précieuse aide à la décision mais celle-ci n’est possible que si les diagnostics sont partagés plus largement. Or, associer les parties prenantes à la décision s’avère être une étape indispensable mais souvent négligée. La commune de Copargo (Bénin) a utilisé la révision de son plan local de développement pour adapter son cadre de concertation existant. Les acteurs locaux ont ainsi participé à la collecte d’information sur l’exposition et la sensibilité actuelle de la commune. Leur implication dès la phase de diagnostic a facilité leur implication dans la mise en œuvre des actions d’adaptation : afin d’améliorer leur résilience, un budget participatif a été mis à disposition des communautés locales par le conseil communal afin d’identifier leurs besoins, et de financer des actions communautaires. Les lauréats 2019 des Trophées de l’adaptation au Changement climatique en Méditerranée, initiative co-portée par l’ADEME, le Secrétariat de l’Union pour la Méditerranée, le Plan Bleu et l’Avitem, en témoignent. 

L’intégration de mesures d’adaptation dans un plan de gestion intégré des zones côtières du Comté de Šibenik-Knin en Croatie a requis d’importants efforts de concertation avec les autorités locales et nationales pour en faire un plan approprié par les acteurs. L’étape de planification, de priorisation et de budgétisation reposent sur des compromis fragiles et parfois trop dépendants d’acteurs externes et de bailleurs internationaux. Planification ne signifie ni réponse à toutes les incertitudes ni rigidité des actions. A l’inverse, il s’agit d’adopter une démarche flexible, itérative et inclusive, privilégiant les actions sans regret. Cette planification doit enfin créer une gouvernance adaptée qui associe les parties prenantes pour la décision mais également le suivi des actions. Il peut aussi être pertinent d’associer les chercheurs dans l’action afin d’assurer le suivi et l’apprentissage en cours de mise en œuvre. 

Passer à l’action : conditions de réussite des pratiques d’adaptation 

La capitalisation des pratiques est par ailleurs indispensable pour inspirer d’autres territoires. Une étude (prochainement diffusée) menée dans le bassin méditerranéen a ainsi permis de recenser plus d’une centaine d’actions relevant de l’adaptation au changement climatique en milieu rural et urbain, côtier et montagneux. Ces territoires, différemment urbanisés entre la rive nord et sud de la Méditerranée, partagent des caractéristiques géographiques et font face aux mêmes types d’impact du changement climatique. De la récupération de l’eau de pluie pour l’irrigation des espaces publics à la construction d’infrastructures de drainage résilientes aux inondations, de l’agriculture périurbaine au reboisement en ville pour réduire le phénomène des ilôts de chaleur, autant de solutions sont testées.

 Il s’agit la plupart du temps de solutions à bas coûts :  parfois d’ordre règlementaire, d’adaptation des instruments de planification existants, ou de valorisation du patrimoine et de solutions fondées sur la nature. Plutôt que d’envisager des actions nouvelles, l’adaptation de solutions existantes peut paraître plus pertinente : réorienter les investissements et les dispositifs existants en prenant mieux en compte les risques climatiques, mieux coordonner des réponses à des échelles intercommunales ou imaginer des solutions transversales permettant de répondre à plusieurs risques.

La ville de Ramallah, pionnière dans l’élaboration d’un plan multisectoriel d’adaptation intitulé « Green Ramallah Resilience Plan » mis en œuvre depuis 2010 témoigne du risque de surdimensionnement des actions, de l’importance de la mobilisation de tous et des mesures dites « soft ». La ville a par exemple créé en son sein des postes dédiés à la sensibilisation. A posteriori, elle témoigne également que des solutions plus adaptées et moins coûteuses auraient été pertinentes. Ainsi à titre d’exemple, le transfert des déchets solides de la ville vers le Gouvernorat de Jenin décidé 7 ans auparavant a coûté près d’un million d’euros par an, ce qui aurait pu largement couvrir une solution de traitement local des déchets dans le même horizon temporel. Le dimensionnement technique et financier comme les méthodologies employées pour mettre en œuvre des actions sont ainsi déterminantes, confirmant l’importance de l’accompagnement, du renforcement des compétences ou encore du suivi-évaluation. 

La prise en compte des enjeux multisectoriels de l’adaptation transforme finalement la façon d’agir et de penser les territoires. Il s’agit de passer d’une approche listant des actions (infrastructures, aménagement) à une démarche structurelle d’adaptation et de changement. A titre d’exemple, les espaces de nature en ville sont envisagés non plus selon leur coût foncier mais à travers les multiples co-bénéfices de tels aménagements sur le bien-être des habitants, la réduction des pollutions et de la chaleur, les pratiques d’agriculture urbaine permettant de créer des emplois et d’approvisionner les marchés locaux. L’équilibre entre développement touristique et gestion des ressources naturelles peut être retrouvé à travers la valorisation des patrimoines locaux et les itinéraires écotouristiques. 

Ce changement de trajectoire de développement urbain ne se fait pas sans heurts et sans compromis, ni sans la sensibilisation des citoyens. Des outils manquent encore pour mesurer les impacts, suivre et évaluer les changements et ajuster les stratégies mais les retours d’expérience, de plus en plus nombreux, attestent des multiples possibilités qui existent. Les solutions, de nature technique mais également politique et sociale, dépendent avant tout de la capacité collective des habitants à changer de trajectoire de développement. Comme l’illustre ce témoignage du Directeur du développement rural et des ressources naturelles au Ministère de l’Agriculture au Liban, « Avant, pour nous, les questions de changement climatique se résumaient à des questions de feux de forêts et de propagation d’insectes. Avec ce projet, nous avons appris à voir dans l’adaptation au changement climatique une grille pour saisir les possibilités de résilience écologique mais aussi socioéconomique de la gestion de nos forêts. ». 

Les acteurs français de l’adaptation : quelles coopérations pour la résilience des territoires en Afrique ?

 Afin d’accompagner les territoires dans ces démarches, l’expertise, l’innovation, la mise en réseau ou encore les centres de ressource sont des clés pour mieux articuler adaptation et politiques de développement et ainsi accompagner une meilleure prise en compte des changements climatiques dans les stratégies locales. Il s’agit d’une démarche également essentielle pour revoir nos modèles de développement et converger vers une société plus durable. Sur le territoire national, mais aussi à l’international, de nombreux acteurs français (publics, privés, ONG, chercheurs) mènent des actions concrètes pour préparer les territoires à lutter contre les effets du changement climatique : lutte contre l’imperméabilisation des sols, récupération des eaux pluviales, construction de bâtiments adaptés à des températures plus élevées et économes en énergie, par exemple. L’ADEME, en partenariat avec l’AFD et l’ONERC, a dressé un premier  panorama des acteurs français de l’adaptation à l’international. L’objectif est d’améliorer la connaissance de ce secteur et de permettre une meilleure mutualisation des ressources pour diffuser ces démarches innovantes de transformation.

Un article signé Alicia Tsitsikalis et Muriel Desgeorges, ADEME

 

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