Des dispositifs collectifs de rénovation énergétique sous la dépendance des pouvoirs publics

Rédigé par
Cyrielle CARLISI RIDACKER

Docteure en Sociologie - Cheffe de Projets

1584 Dernière modification le 12/10/2020 - 10:35
Des dispositifs collectifs de rénovation énergétique sous la dépendance des pouvoirs publics

Que la nature serve de revendication pour des collectifs ou qu’elle serve (voire desserve) les intérêts politiques, elle conduit à des tentatives de maîtrise à travers des réflexions environnementales. Ces dernières se traduisent, dans les prises de décisions politiques, par la mise en place d’actions et de moyens. Parmi ces derniers, quatre initiatives régionales (Grand-Est) intitulées « dispositif de rénovation énergétique », ont été analysées. Ces dispositifs, qui rassemblent une multitude d’acteurs, mettent en mouvement des actions collectives et transversales dans un domaine qui l’est tout autant. Ils incorporent leur environnement et engagent des actions selon les besoins locaux identifiés.

De leur émergence à leur fonctionnement interne et jusqu’à leur déploiement auprès de leurs réseaux et publics cibles, les dispositifs n’auraient pas pu se développer sans l’appui de structures publiques auxquelles ils doivent se conformer à leurs exigences. En effet, s’ils sont perçus comme un service auprès du public, ils sont avant tout un outil au service du territoire. De ce fait, nous ne pouvons pas passer outre la dimension politique et institutionnelle qu’ils revêtent ; cela fait donc partie de l’analyse de l’action collective conduite par les dispositifs.

 

Ces analyses auprès des acteurs impliqués dans ces dispositifs ont permis de décrire trois stratégies :

1.Les dispositifs s’entourent d’acteurs du processus de la rénovation énergétique avec lesquels ils contractualisent des partenariats.

Les acteurs associés peuvent être issus du réseau des porteurs et membres des dispositifs, tout comme ils peuvent être imposés par une collectivité locale. Certains sont incontournables au vu de leur réputation et d’autres le sont pour les outils et moyens dont ils disposent et que ne possèdent pas les dispositifs – comme les centres d’amélioration du logement qui gèrent la gestion des aides d’État pour ménages (très) modestes.

Pour mettre en mouvement un territoire, les dispositifs doivent mobiliser les structures présentes : ainsi tout un travail d’adaptation, d’incorporation, de connaissance des réseaux et de persuasion a dû s’opérer avec les acteurs locaux. Ce rôle est attribué aux leaders des dispositifs, accompagnés de leurs coleaders. On les identifie par leur capacité à décoder et à traduire des registres de discours multiples. Jouant le rôle de « visage des dispositifs », ils enrôlent des acteurs et les fidélisent en leur contant une vision dans laquelle ils se reconnaissent. Ils donnent le cap, rassemblent, influencent et communiquent aussi bien en interne qu’à l’extérieur de la structure en incarnant et représentant les croyances et les valeurs du collectif.

Dans tous les cas, un point commun rassemble les dispositifs étudiés : ils se revendiquent comme facilitateurs et intermédiaires auprès des acteurs de leur territoire et périmètre d’action.

2. Les dispositifs s’organisent sous une forme juridique permettant de rassembler, sur un territoire défini, tous les acteurs du processus de la rénovation énergétique.

Les portages juridiques des dispositifs ne furent pas choisis au hasard pour trois d’entre eux. Ils sont la résultante de leur histoire et du projet construit, ainsi que le reflet de leurs membres. En effet, le Groupement Européen d’Intérêt Économique, créé pour porter un projet collectif sous l’égide des programmes européens correspond à son leader aux origines transfrontalières. Plus qu’un outil pour gérer la coopération et les actions collectives, leur structuration met en avant la vision d’une gouvernance partagée. Néanmoins, dans la pratique, on constate une dissociation entre l’outil (dispositif) qui est l’affiche de l’intérêt collectif et le produit (projet) qui est rattaché à des intérêts propres aux porteurs, membres et partenaires (faire du business, créer des liens de solidarité, valider un projet personnel ou un concept…).

Dans l’autre cas, la forme juridique n’a pas été choisie par les acteurs du dispositif, notamment lorsqu’ils ont subi un changement de portage ; même si finalement, cette galère a fidélisé le groupe en le fédérant autour d’une identité collective qui lutte contre un ennemi identifié (la galère). En effet, à cette époque, le dispositif était porté par une Maison de l’Emploi. Du fait de sa fermeture, ses membres ont décidé d’imaginer une nouvelle structure pour continuer leur activité sous forme de SCIC. Or, les élus du territoire ne se sentaient pas concernés par les actions développées par le dispositif ni par les actions complémentaires potentielles. Par conséquent, ses membres n’ont pas pu défendre leur projet auprès des élus locaux. Collectivement, ils ont mis en place une autre stratégie en se tournant vers leur financeur et soutien principal : le pôle de l’Écologie de l’ex-Région Lorraine. Étant donné que le dispositif atteignait ses objectifs (taux de rénovation), il n’était pas question pour l’institution régionale qu’il s’effondre. L’échelon de l’intérêt régional a donc surplombé celui du Pays et a permis le rattachement du dispositif à la collectivité. Dans ce compromis, les membres du dispositif ont su se saisir des opportunités qui s’offraient à eux en interprétant mieux les rouages du pouvoir et en s’entourant des acteurs qui l’incarnent.

3.Les dispositifs étudiés revendiquent leur originalité par le prisme de l’innovation, qu’elle soit technique ou organisationnelle.

La singularité de ces dispositifs réside en la capacité à sortir du cadre et non forcément à se soustraire à un mode de fonctionnement majoritaire. Ainsi, ils ne laissent pas les structures, présentes sur le même périmètre d’action, indifférentes. Certaines, comme des organismes bancaires ou institutionnels s’en méfient et gardent une distance. D’autres, de type lobbyiste, y voient de l’intérêt et tentent de les transformer afin de les faire rentrer dans leur propre moule. Dans les deux cas, les dispositifs sont minoritaires et doivent convaincre au risque d’être considérés comme déviants (E. GOFFMAN). Revendiquer sa différence et posséder une nouveauté avant l’heure leur permet, quelques années plus tard, d’être reconnus par une majorité qui les étiquette comme « innovants ». De la méfiance à l’acceptation, un dispositif peut transformer sa condition de déviant en amenant une image positive liée à son fonctionnement qui aura un impact sur la majorité. Ceci est possible dès lors que des pouvoirs publics se présentent à leur côté, labellisés comme des partenaires du projet. Ils deviennent indispensables et apportent une relative stabilité (« bulle protectrice ») pour que les dispositifs puissent garder leur essence et leur étiquetage : expérimenter et innover.

En revendiquant une posture de recherche et développement, les acteurs locaux étudiés affirment qu’un travail qualitatif nécessite du temps, notamment pour construire des relations de confiance, durables et collectives. Ce n’est pas l’atteinte de l’objectif final qui est essentiel. C’est la manière d’y parvenir, les résultats devenant un amalgame d’expérimentations faites de petits pas et d’aller-retour. C’est ce parcours qui contribuera à sa réplicabilité sur d’autres territoires, permettant d’atteindre ainsi l’objectif de massification de la rénovation énergétique. Faire valoir cette vision, surtout auprès des instances publiques, n’est pas aisé. C’est pour cela qu’à chaque rassemblement d’acteurs du processus de la rénovation énergétique, les dispositifs rappellent leur parcours, essence même de leur fonctionnement.

Que retenir ?

Nous avons constaté que les dispositifs étudiés ont gagné en légitimité, notamment à travers les leaders, pour être les porte-paroles de la rénovation énergétique sur leur territoire, avec l’appui des pouvoirs publics. Ces structures mettent autour de la table l'ensemble des acteurs du processus de la rénovation énergétique. Ils formulent des alliances et des partenariats en déployant plusieurs formes d’expertise sous plusieurs statuts et casquettes : usagers, salariés, bénévoles, etc. Mais qu’en est-il de leur public-cible ? Que ce soit à travers l’offre (entrepreneurs) ou la demande (ménages), les instruments et actions employés par les dispositifs divergent. Cependant, ils se rejoignent sur un principe : être tiers de confiance pour l’ensemble des acteurs intervenant dans un parcours de rénovation. Les projets et actions que les dispositifs mènent avec leurs partenaires allient les demandes des ménages pour la rénovation performante de leur logement et une offre via la montée en compétences des entrepreneurs du bâtiment. Dès lors, les dispositifs sont garants de cette rencontre offre-demande. En cela, ils assurent un rôle de tiers-de-confiance ; ou, en d’autres mots, d’intermédiaire entre tous les acteurs du processus de la rénovation, du commanditaire à l’exécutant. En se réclamant être tiers-de-confiance, les dispositifs assurent un rôle de cohésion s’apparentant à un monopole de la problématique de la rénovation énergétique, qu’ils partagent par une mise en réseau des différents acteurs. Ainsi, être tiers-de-confiance, c’est être au centre, en déjouant toute remise en question de leurs actions. C’est avoir la capacité de sécuriser les étapes du processus de la rénovation énergétique par une connaissance de chaque pan technique, organisationnel, financier et social. Finalement, la force des dispositifs réside dans un groupe de structures différentes avec un même objectif dont ils sont les ambassadeurs, pilotés par des leaders (et coleaders) et validés par les pouvoirs publics locaux. Alors, atypique, utopiste ou innovant ? Si on considère que les dispositifs étudiés mettent en place des produits et services adaptés à leur public cible avec une transparence, un principe de gouvernance partagée dont les profits servent la survie de l’activité et anticipe la fin des subventions, alors on peut dire qu’ils correspondent à un entrepreneuriat social, à ces nouvelles organisations dites innovantes. Ils marquent le passage d’une société moderne (politico-institutionnelle) au postmoderne (opérationnelle-décisionnelle) en s’appuyant sur la résolution de problèmes locaux dans une logique pragmatique avec un objectif d’essaimage.

 

Cet article n’est qu’un extrait de celui d’origine. L’article dans son entièreté est disponible à la demande.

Consulter la source : https://ecotransfaire.eu

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