#8 - De l’adaptation à la résilience climatique : quelles stratégies pour les espaces urbains ?

Rédigé par

Elsa Favreau

7221 Dernière modification le 02/12/2021 - 12:24
#8 - De l’adaptation à la résilience climatique : quelles stratégies pour les espaces urbains ?

Face aux nouvelles réalités climatiques et à leurs impacts de plus en plus perceptibles, nos façons de concevoir et de construire doivent anticiper les évolutions et conditions climatiques futures. A cette fin, atténuation, adaptation et résilience climatique sont indissociables et complémentaires. Présentation avec Camille Gautier, Innovation leader chez Elan (conseil en immobilier responsable, filiale de Bouygues Construction) et Xavier Gauvin, chef de projet R&D chez Bouygues Construction, de méthodes et outils pour prendre en compte ces enjeux à l’échelle de projets d’aménagement, de promotion immobilière ou de bâtiments.

Elan, conseil en immobilier responsable, a pris depuis plusieurs années le virage de la résilience urbaine et accompagne des acteurs de l’immobilier dans la prise en compte de l’impact du changement climatique dans leurs projets. Quelle approche avez-vous adoptée ?

Camille Gautier : De nombreux leviers peuvent contribuer à décarboner les projets, en limitant les émissions de gaz à effet de serre (intensifier les usages des lieux pour optimiser l’existant, anticiper en amont la flexibilité et la réversibilité des ouvrages, favoriser les mobilités actives, limiter les consommations en exploitation, etc.). Mais pour œuvrer en faveur de projets résilients, ces actions d’atténuation doivent se coupler avec une stratégie d’adaptation, qui vise à réduire l’impact des aléas liés au changement climatique, et intégrer pleinement les usagers et les usages dans la réflexion. Nous avons donc développé une méthodologie qui vise à définir la vulnérabilité d’un actif face aux risques climatiques, puis à identifier les préconisations aidant à s’en prémunir.

Comment cette méthodologie se décline-t-elle à l’échelle du bâtiment ?

C.G. Lors d’une première phase de diagnostic, nous identifions les aléas climatiques qui peuvent impacter le site d’étude dans le cadre de divers scénarios climatiques : vagues de chaleur, retrait-gonflement des argiles, mouvements de terrain, inondations, hausse des précipitations extrêmes, etc). Puis, nous réalisons un état des lieux technique du bâtiment (ou une analyse du dossier de conception, s’il s’agit d’un bâtiment neuf ou à rénover). L’approche est décomposée par types d’espaces : bâtiment, réseaux et espaces d’usage. De cette façon, l’analyse peut porter à la fois sur des éléments relatifs au confort des usagers et à la performance du bâtiment, par exemple. Le croisement entre analyse des aléas climatiques et conception technique permet d’établir un niveau de criticité du risque propre au bâtiment étudié. Cette évaluation tient compte de la fréquence des aléas et de la gravité des dommages. Nous chiffrons enfin les coûts de l’inaction (réparation des dégâts et perte potentielle de loyer) pour chacun des risques menaçant le bâtiment : apparition de fissures et déformations par exemple.

La seconde phase de la méthodologie vise à bâtir une stratégie d’adaptation pour l’immobilier. Nous définissons des préconisations pour remédier aux différents risques identifiés, en précisant un horizon temporel de mise en œuvre de la préconisation, un niveau d’investissement et le niveau d’impact de la préconisation sur les risques qu’elle adresse. A partir de l’analyse des risques, des préconisations et des coûts qui y sont associés, nous établissons ensuite l’impact de la stratégie sur la valeur vénale et locative de l’actif. Cette approche financière est réalisée avec un partenaire, à partir de différents scénarios d’adaptation au changement climatique et jusqu’à l’horizon 2050.

 

Crédits : ELAN

 

Cette méthodologie a-t-elle été éprouvée sur le terrain ?

Camille Gautier : Nous avons mis en œuvre cette méthodologie pour le compte de deux clients investisseurs sur 7 immeubles de bureaux. L’objectif était d’anticiper les dégradations potentielles imputables aux impacts du changement climatique tout au long de la vie des bâtiments et d’estimer les coûts financiers des réparations. Les enjeux sont la perte locative, l’obsolescence accrue, la non-conformité à la règlementation, et donc un fort risque de dévalorisation de leurs actifs. C’est pourquoi nous parlons de revalorisation financière de patrimoine. Nos clients ont été convaincus et envisagent désormais d’appliquer cette méthodologie dans le cadre de toutes leurs futures acquisitions afin de prendre en compte dès le début le risque climatique dans leurs CAPEX.

Cette méthodologie sera prochainement transposée à l’échelle de projets urbains en adoptant une approche plus holistique de la résilience qui intègre les enjeux sociaux, sécuritaires, d’accès à l’eau, de biodiversité, d’alimentation et de santé. Elle est également en amélioration constante. Deux options sont dorénavant possibles lors de la phase d’analyse des aléas climatiques : s’appuyer sur les scénarios RCP du GIEC[1] et les modèles climatiques publics ou réaliser des projections locales plus sophistiquées à l’aide d’un partenaire expert en modélisation de données climatiques.

Ce partenaire, Green Origin, réalise d’ailleurs un diagnostic climatique innovant en lien avec la R&D de Bouygues Construction dans le cadre d’un projet urbain…

Xavier Gauvin : Partenaire et porteur du programme d’adaptation des villes au changement climatique Climate City, Green Origin intervient sur un projet piloté par Linkcity (filiale de développement immobilier de Bouygues Construction) dans l’agglomération grenobloise. Sur un ancien site tertiaire, un projet d’écoquartier accueillera une programmation mixte de bureaux, résidences service, logements, commerces et établissements de santé à l’horizon 2025.

Etant donné la temporalité du projet, il s’agit d’anticiper dès à présent les conditions climatiques locales dans lesquelles évolueront les futurs usagers de ce quartier et d’intégrer cette dimension tout au long du projet. Pour ce faire, très en amont de la phase conception, Climate City et Green Origin réalisent un diagnostic de la sensibilité du site du futur écoquartier aux risques climatiques à moyen terme. Il modélise les conditions climatiques locales dans ce quartier dans 20 à 30 ans en prenant en compte trois échelles climatiques : globale, régionale et locale.

Comment cette modélisation est-elle réalisée ?

X.G. : Le diagnostic de sensibilité est basé sur l’analyse statistique de données climatiques historiques et sur l’observation de phénomènes atmosphériques et anthropiques en temps réel. Dans le cadre de l’analyse historique, plus de 50 paramètres sont étudiés sur une échelle temporelle de 40 ans : évolution de la température, du stress thermique, de l’intensité des précipitations et des vents, pression urbaine etc. Ces données sont croisées avec une approche scientifique réalisée sur mesure par des experts des sciences de l’atmosphère, des dynamiques du climat issus notamment de l’Université de Columbia à New-York ; une approche qui met en perspective l’évolution de l’évapotranspiration ou de l’humidité des sols, par exemple.

En parallèle, le site et ses caractéristiques sont analysées à une échelle plus fine : taux de végétalisation, minéralisation des sols, etc.

A partir de l’ensemble de ces résultats, le programme et les équipes Climate City de Green Origin créent un indice dédié à la compréhension des enjeux climatiques à micro-échelle urbaine : UCIX (Urban Climate IndeX). Un point de repère simple et facile à appréhender, permettant de souligner un niveau d’exposition aux risques issus de l’évolution climatique en zone urbaine.

Comment cet indice peut-il être utilisé de façon opérationnelle, dans le cadre d’un projet de quartier ?

X.G. : L’indice UCIX est composé de 5 sous-indices : tendances de température, état de l’urbanisation, stress thermique, intensité des précipitations, intensité du vent. Chacun d’entre eux est décrit et associé à un chiffre compris entre 0 et 10. Plus l’indice est élevé, plus la tendance de fond est forte. Cette notation permet à l’opérateur de mieux comprendre l’ampleur attendue des phénomènes sur le site, grâce à une base de comparaison avec d’autres zones urbaines en Europe.

Le modèle permet également de simuler l’impact de certaines actions (végétalisation, augmentation de l’albédo – pouvoir réfléchissant des surfaces) à l’échelle de la ville, en calculant la baisse de température associée. Ce calcul n’est pas transposable à l’échelle du quartier mais il permet d’avoir des ambitions pour le projet : si l’ensemble des quartiers de la ville visait des taux de végétalisation et un albédo définis par le modèle, la température globale à l’échelle de la ville pourrait baisser. Cela fixe un objectif pour le projet.

 

 

Représentation de l’albédo à l’échelle d’une ville en fonction des matériaux existants (végétation et revêtements des façades, toitures et au sol)

Les modélisations constituent un socle pour rechercher les solutions les plus pertinentes dans un contexte local donné. Les grandes familles de solutions pour lutter contre la surchauffe urbaine sont aujourd’hui largement connues : solutions fondées sur la nature, solutions techniques relatives aux infrastructures urbaines et solutions relevant des comportements et de la gestion urbaine. Dorénavant, l’enjeu est de mesurer l’effet de ces solutions, tant en termes de confort pour le piéton, que de rafraîchissement à l’échelle de la ville. Vous menez également des recherches à ce sujet…

X.G. : Les recherches portent cette fois-ci sur le quartier Pont des Tanneries à Dijon, un autre projet piloté par Linkcity. En collaboration avec l’Université de Bourgogne et le Centre d’expertise en efficacité énergétique (C3E), nous avons mené une expérimentation pour mesurer les variations de température rendues possibles par une conception urbaine rafraîchissante, en s’appuyant sur une modélisation du quartier. Nous testons dorénavant l’impact de diverses solutions à l’échelle de parcelles de ce quartier, en faisant varier un paramètre à la fois dans le modèle. Par exemple, pour une même parcelle, à conditions de vitesse de vent égales, nous allons simuler les impacts liés à la plantation d’arbres dans différentes situations : position par rapport au bâti, position par rapport au sens du vent, exposition devant une façade, plantation en linéaire ou groupée, etc. Ce type de recherche empirique nous permet d’être de plus en plus précis dans les solutions que nous proposons pour adapter les villes au dérèglement climatique. Plus globalement, il s’inscrit dans la stratégie climat de Bouygues Construction pour proposer à ses clients une gamme de solutions sobres pour les bâtiments, les villes et les quartiers et favorisant le confort de leurs usagers.


[1] Les scénarios RCP sont basés sur quatre profils d’évolution des concentrations de gaz à effet de serre, du plus optimiste au plus pessimiste, d’après la valeur du forçage radiatif induit à l’horizon 2100 (changement du bilan entre rayonnement entrant et rayonnement sortant dû à la concentration des gaz à effet de serre)


Camille Gautier, Innovation leader chez Elan
Xavier Gauvin, chef de projet R&D chez Bouygues Construction

 

 

Propos reccueillis par Bouygues Construction
 

www.bouygues-construction.com/

www.bouygues-construction.com/blog/fr/

www.elan-france.com/


Article suivant : Le changement climatique, un défi ici et maintenant

Retour à la page d'accueil du dossier

 

UN DOSSIER RÉALISÉ AVEC LE SOUTIEN DE :

 

Partager :