Conception-réalisation, la nouvelle équation du chantier du siècle

Conception-réalisation, la nouvelle équation du chantier du siècle

Image d'illustration (Wikimedia Commons, Chabe01)

Toute l’Europe du BTP a le regard rivé sur le chantier du futur métro francilien. Depuis les premiers coups de pioche en 2015, l’entreprise publique Société du Grand Paris a commissionné des entreprises privées pour la réalisation des travaux. Dans la dernière ligne droite qui s’annonce, ces géants du BTP vont également endosser la casquette de concepteurs. Explication des enjeux.

 

Il y aura un avant et un après 2021 dans le monde du BTP. Si les contrats de conception-réalisation existent déjà en France – très encadrés par la loi MOP[i] de juillet 1985 –, les prochains appels d’offre pour les derniers lots du Grand Paris Express seront totalement hors du commun : budgétés à plus d’un milliard d’euros chacun, ces lots du métro francilien seront confiés de A à Z – de la conception à la réalisation donc – aux entreprises de construction qui seront sur la ligne de départ, comme les trois leaders du secteur (Bouygues, Eiffage et Vinci), mais aussi certains consortiums franco-européens de PME. La tâche et les responsabilités seront immenses pour les futurs attributaires, mais ne dédouaneront pas pour autant les donneurs d’ordre d’une évolution de leur propre rôle, plus global. Avec, en filigrane, une double exigence : pour les entreprises, celle de trouver les meilleures solutions techniques dès les dossiers d’appel d’offres et, pour le donneur d’ordre, celle de ne plus imposer de modifications de dernière minute ou en cours d’exécution des travaux. L’efficacité des chantiers n’en sortira ainsi que renforcée.

 

Mieux maîtriser risques, coûts et délais

Début 2021, l’entreprise publique chargée de piloter la construction du Grand Paris Express – la Société du Grand Paris (SGP) – a entamé les consultations pour les derniers appels d’offres, destinés à sélectionner les entreprises responsables de la conception et de la réalisation[ii] des derniers lots. « Le tronçon Est de la Ligne 15 se situe, comme l’ensemble de la Ligne 15, dans un milieu fortement urbanisé et géologiquement complexe, explique Bernard Cathelain, membre du directoire de la SGP. C’est pourquoi l’expérience acquise sur les travaux de génie civil sur le tronçon Sud nous a conduit à opter pour une passation de marché sous le régime de la conception-réalisation afin de mieux maitriser les risques, les coûts et les délaisNous attendrons des entreprises qu’elles proposent des solutions innovantes notamment en matière de réductions des émissions de gaz à effet de serre afin de réduire l’impact du projet sur l’environnement. Bien entendu, nous serons également particulièrement vigilants sur les dispositifs proposés pour maitriser les nuisances et optimiser l’insertion des chantiers dans le milieu urbain. » Pour le tronçon Est de la Ligne 15, l’entreprise sélectionnée ne sera pas connue avant début 2023.

 

Ces impératifs pour la Ligne 15-Est seront également valables pour les lots de la ligne 15 Ouest encore en attente d’attribution. Lors de la première salve d’appels d’offres au début des années 2010, la SGP avait fourni études et plans, et commissionné les travaux de génie civil aux grands noms du secteur. Mais cette gestion des projets a vite montré ses limites, à commencer par l’envolée des coûts. En janvier 2018 par exemple, la Cour des Comptes avait tapé du poing sur la table[iii] à cause des « dérapages financiers » du plus grand chantier du siècle en Europe. « Au total, le coût d’objectif fixé par le gouvernement en mars 2013 s’élevait donc à 25,5 milliards d'euros, détaillait alors Didier Migaud, premier président de la Cour des comptes devant la commission des Finances de l’Assemblée nationale. Depuis lors, les coûts prévisionnels n’ont cessé d’augmenter. »

 

Ce « dérapage budgétaire » a concerné plusieurs lots (aujourd’hui en cours de travaux) et s’explique principalement à cause d’études mal ficelées en amont et d’une sous-estimation des coûts, mais aussi de demandes supplémentaires du donneur d’ordre en cours de route. L’enjeu est aujourd’hui de ne pas rééditer les mêmes erreurs au cours des dix dernières années du chantier. Et la clé, pour compresser les coûts et les délais, est donc de confier conception et réalisation à une même entreprise, comme l’a suggéré l’année dernière Thierry Dallard avant de quitter ses fonctions à la tête du directoire de la SGP.

 

Un cadre clair pour la SGP

Cette nouvelle disposition de conception-réalisation présente en réalité de nombreux avantages pour la SGP : celle-ci fixera un cadre très clair comme le lui permet donc la loi MOP de 1985, les entreprises du BTP attributaires se retrouveront alors responsables de l’ingénierie, de l’innovation sur les chantiers, de la gestion du budget et du planning des travaux à réaliser. La SGP gardera un œil sur l’avancement des différents lots, mais cela lui permettra surtout de se recentrer sur sa mission première de maître d’ouvrage, à savoir le pilotage global des projets et le dialogue avec les parties prenantes.

 

En interne, la SGP a donc choisi de réorienter ses choix[iv] afin de mettre la priorité d’une part « sur la sécurisation des flux financiers, permettant de faire face aux besoins de décaissement de la SGP jusqu’en 2027 environ ; d’autre part sur la conception et sur la réalisation de certaines parties complexes du projet – en particulier les marchés de la Ligne 15-Est et 15-Ouest. Cette sécurisation permet aussi la mise en place d’un dispositif renforcé de gestion des risques, sous le contrôle du comité d’audit et des engagements, au sein du conseil de surveillance », comme l’a souligné le nouveau président du directoire de la SGP, Jean-François Monteils, devant la Commission du développement durable et de l’aménagement du territoire de l’Assemblée nationale en mars dernier. Cette répartition des rôles – entre la SGP qui pilote et les entreprises qui conçoivent et construisent – sonne aujourd’hui comme une décision de bon sens.

 

Plus d’autonomie pour les bâtisseurs

Après la première phase de conception, les entreprises du BTP vont aussi devoir aller vite, et miser sur la cohérence des services qu’elles proposent. Elles seront ainsi davantage autonomes et pourront mettre en place le principe de co-activité de chacune de leurs divisions : « Le seul moyen de compresser le temps est de travailler par fenêtre, explique Imed Ben Fredj de la Direction des supports opérationnels d’Eiffage Infrastructure Grands Projets. Il ne faut pas attendre de finir tout le génie civil avant de passer à la phase ultérieure d’aménagement et d’installation de systèmes, il faut travailler par tronçons intelligents. Un peu comme dans un bâtiment où, au moment de construire le dernier étage, la plomberie a déjà commencé au rez-de-chaussée. Cette co-activité est beaucoup plus compliquée à gérer dans une infrastructure linéaire car il y a de nombreux éléments logistiques susceptibles de gêner. Mais tout cela est gérable : nous appliquons cette co-activité sur les chantiers du GPE en cours, et nous ferons de même – si nous sommes retenus – sur les nouveaux appels d’offres des lots de conception-réalisation sur les Lignes 15-Ouest et 15-Est. »

 

Toutes les entreprises candidates sont sur la même longueur d’ondes. Chez Demathieu Bard, le directeur général en charge de la construction, Franck Becherel, souligne les avantages des contrats en conception-réalisation[v] : « La création de valeur réside dans notre capacité à nous engager auprès de nos clients, à développer et à favoriser les synergies et la transversalité entre nos différentes activités, afin de concevoir et de réaliser des projets globaux quels que soient leurs niveaux de complexité. » De « complexité », les derniers lots du Grand Paris Express à attribuer n’en manquent pas, que ce soit au niveau environnemental ou au niveau des risques financiers. Restera aux entreprises à bien gérer la nouvelle équation conception-réalisation quand les résultats des derniers appels d’offres tomberont.

 


[i] http://www.marche-public.fr/Marches-publics/Textes/Lois/loi-85-704-MOP.htm

[ii] https://www.gpmetropole-infos.fr/a-lest-du-nouveau-pour-la-ligne-15/

[iii] https://www.ccomptes.fr/fr/publications/la-societe-du-grand-paris

[iv] https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/opendata/CRCANR5L15S2021PO419865N044.html

[v] https://franceurbaine.org/sites/franceurbaine.org/files/documents/franceurbaine_org/publications/france_urbaine_magazine/france_urbaine_8-web.pdf

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