Comment faire des villes françaises des exemples de résilience ? Le cas de Marseille.

Rédigé par

Amandine Martinet - Construction21

Journaliste

3623 Dernière modification le 11/04/2023 - 09:02
Comment faire des villes françaises des exemples de résilience ? Le cas de Marseille.

 

Adapter l’environnement urbain face aux changements climatiques. Telle est la mission de Perrine Prigent, conseillère municipale déléguée à la valorisation du patrimoine urbain architectural, à l'amélioration des espaces publics et à la place de l'eau à Marseille. Ensemble, nous parlons de la nécessaire résilience des espaces urbains aujourd’hui en France, à travers l’exemple de la métropole marseillaise : quels freins, mais aussi quels leviers pour y parvenir dans un territoire marqué par de nombreuses spécificités ? Entretien.

 

Quelle est votre définition de la ville résiliente ? Pourquoi est-il essentiel que les villes s’emparent de ce sujet ? 


Perrine Prigent : La ville résiliente, ce sont deux choses qui se croisent : le passé, c’est-à-dire savoir d’où l’on vient et comment s’est construite la ville, mais c’est aussi l'anticipation pour s'adapter aux grandes évolutions à venir pour ne pas en subir les conséquences négatives. En particulier, les périodes de sécheresse ou les grandes inondations qui nous touchent déjà, mais aussi toute une autre série de thématiques, qu'elles soient sociales, environnementales ou encore économiques. 

À Marseille, avec l’étude « pour un centre-ville historique résilient », des experts sont allés mesurer la température du sol dans le quartier de Noailles avant les épisodes caniculaires de 2017 : ils y ont relevé 60°C ! En nous basant sur le scenario médian du premier rapport du GIEC, si nous ne faisons rien, en 2050, nous atteindront 90°C. Cela signifie qu’en 2017, nous pouvions déjà faire cuire un œuf sur le sol, et qu’en 2050 (et même avant), nous pourrons y faire bouillir de l’eau ! Il est donc impératif de faire quelque chose dès aujourd’hui. 

 

Existe-t-il des spécificités inhérentes à la ville de Marseille à prendre en compte ? 


Marseille est une ville très importante de par sa superficie et par son nombre d'habitants. Depuis 2 600 ans, elle s'est développée avec des caractéristiques très particulières comparées à d'autres grandes villes. 

Pour commencer, il existe une situation très complexe en termes de passage de l'eau dans la ville. Il n’y a pas de grand fleuve qui passe au milieu, mais deux petits :  le premier est l’Huveaune, qui n’arrive pas jusqu'à la mer car l'eau a été détournée, et l’autre est un fleuve orphelin avec des problèmes dès la source, les Aygalades.

Marseille a été très limitée dans son développement jusqu’aux années 1850 environ à cause de ces problématiques d'approvisionnement en eau. Ce n’est qu’après la construction du canal de Marseille qu’elle a pu s'étendre bien davantage, mais la question de l’eau reste un véritable enjeu encore aujourd’hui. 

Pour ce qui est du cadre de vie, nous n’allons pas chercher à étendre la ville dans sa surface, mais à bien vivre en son sein. Notre souhait est de rester dans une enveloppe urbaine très serrée, avec cet enjeu de se positionner sur les questions de densité acceptable et des répartitions territoriales. L'idée est que chacun puisse vivre à Marseille, parce qu’on y trouve de bonnes conditions pour tous, dans des environnements non dégradés, des bâtis non chaotiques et un espace public acceptable. 


Comment faire pour que la ville de Marseille devienne résiliente ? 


Il y a plein d’angles d’actions différents à mener : 

  • Comment adapter le bâti existant sans avoir une démarche de démolition/reconstruction ?
  • Comment rendre les rues confortables ? 
  • Comment faire en sorte que les places deviennent des espaces refuges ? 
  • Comment pratiquer la mobilité douce et redonner leur place aux piétons ? 

Pour rendre Marseille résiliente, nous restons sur des solutions basées sur la nature en faisant ressortir un triptyque : eau, sol, végétal. L’enjeu, c’est de trouver la place sur la voirie pour intégrer tout cela, et ce notamment avec la voiture qui prend trop d’espace aujourd’hui dans la ville : des ruisseaux ont même été recouverts pour faire passer les véhicules dans les années 1970. 

Par ailleurs, en 75 ans, le centre-ville de Marseille a perdu la moitié de ses espèces plantées. Dans le centre-ville, il y a actuellement 1,8 m² d’espace vert par habitant, tandis que l’OMS en recommande 12. Nous sommes loin du compte ! 

Enfin, les transports en commun sont encore trop peu développés. C’est particulièrement vrai pour le nord de la ville qui a été totalement oublié. Certains habitants ont besoin de deux tickets de transports pour arriver en centre-ville. Nous n’avons que deux lignes de métro alors que nous sommes la deuxième ville de France ! Sur cette question, la métropole va être aidée par l’Etat dans le cadre du plan « Marseille en grand » initié par Emmanuel Macron, avec une priorité sur laquelle la ville de Marseille insiste : les quartiers nord doivent être désservis. On ne peut pas apaiser une ville si l’on n’a pas de transports en communs dignes de ce nom. 

Vous trouverez plus d’informations dans ce guide réalisé par 18 bureaux d’études associés sur la résilience du centre-ville de Marseille à échelle 2030. Nous sommes d’ailleurs lauréats de l’appel à projet européen sur les 100 villes neutres en carbone en 2030. 

 

Comment faire pour embarquer les citoyens vers plus de résilience ? 


Notre municipalité a été élue sur un programme défini, et sur l’engagement de faire de Marseille une ville plus juste, plus verte et plus démocratique. La concertation citoyenne doit être en première ligne. La ville d’aujourd’hui ne peut pas se faire sans ses habitants, ils ont une expertise d’usage des  espaces publics, des rues, des places, des parcs, des jardins, qu’ils vivent au quotidien. Nous avons mis   en place des instances de dialogue de proximité pour échanger avec la population, des Comité d’initiative et de consultation  déployés au niveau des mairies d’arrondissements, des liens forts avec les milieux associatifs sur le territoire.


Ces concertations sont  déployées projet par projet, car il est difficile de mobiliser très largement sur des ambitions structurantes. On le fait en revanche sur certaines modifications du Plan local d’urbanisme intercommunal L’enjeu, c’est de ne pas essouffler les habitants en se demandant comment réussir à les intéresser et les impliquer sur la durée, car transformer la ville ne se fait pas en un claquement de doigts. 


Insuffler une dynamique de concertation citoyenne est un processus au long cour, pour nous à la Ville de Marseille, car très peu a été fait par l’ancienne municipalité sur ce sujet mais aussi pour les Marseillaises et les Marseillais  qui n’ont pas eu l’habitude d’être concertés sur les projets qui touchent pourtant à leur quotidien. Cependant, nous sommes souvent très bien accueillis, sur des projets tels que des désimperméabilisations de parcs par exemple. 

 

Etes-vous optimiste quant à l’atteinte de vos objectifs de résilience pour Marseille ?  


Aujourd’hui, la ville se saisit pleinement du sujet dans la limite de son  champ de compétences. Nous intervenons en premier lieu sur les domaines qui nous sont réservés, en particulier les créations d’îlots de fraîcheur, les parcs et jardins renaturalisés, les cours d’écoles désimperméabilisées, l’eau réinsérée, les bâtiments rénovés énergétiquement… En revanche, sur l’espace public, c’est la métropole Aix-Marseille-Provence qui décide. Et comme nous ne sommes pas du même bord politique, l’entente n’est pas toujours facile même si les discussions sont engagées et certains projets portés en commun. 


Cependant,  le  projet européen des 100 villes neutres en carbone d’ici 2030, est une opportunité que la municipalité compte saisir pleinement afin de  bénéficier d’un accompagnement européen dans la transformation de notre ville  et avoir de moyens d’action décuplés.    

 

Plus concrètement, quels sont les prochains projets à venir ou en cours dans la ville de Marseille pour aller vers ce modèle de résilience ? 

 

  • Le square Labadié dans le premier arrondissement va faire l’objet de travaux ;
  • Le jardin de la pierre sur le boulevard national va être renaturalisé et désimperméabilisé ;
  • Nous lançons un processus de requalification de la place des Marseillaises, en bas des escaliers de la gare Saint Charles ;
  • La place de la Providence, toujours dans le premier arrondissement, est un espace à ciel ouvert avec un parking que nous souhaitons retirer pour végétaliser à la place comme les habitants le souhaitent. La concertation bat son plein, nous devrions arriver à un projet d’ici peu ;
  • En début d’année prochaine, nous devrions lancer un avant-projet : la ville de Marseille va prendre en charge la concertation et l’esquisse sur la requalification de la place Sébastopol dans le quatrième arrondissement, dont nous voulons faire un espace d’animation apaisé pour le quartier. 

 

 Propos recueillis par Amandine Martinet pour Construction 21

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