[Dossier Hors-site] #3 - Agile, Économique, Réversible : la construction Hors site, une technique en lien avec son époque.

Tous ceux qui participent à l’acte de construire s’inscrivent nécessairement dans une démarche de temps long. Entre les premiers échanges concernant un projet et sa réception définitive, il peut se passer entre 2 et 5 ans, voire plus parfois…

Le temps long est considéré comme un gage de solidité, celle que l’on pense nécessaire pour traverser les années, résister aux crises, aux changements de politiques, aux retournements de situation écologiques, démographiques … Pourtant, la durée de cette genèse n’est pas nécessairement proportionnelle à la durabilité du futur bâtiment, nous y reviendrons. 

Quoi qu’il en soit, cette vision planificatrice a connu son heure de gloire dans la période éponyme où, au sortir du traumatisme que fût la Seconde Guerre mondiale, on imaginait construire un avenir radieux et qui le serait éternellement, en construisant des bâtiments lourds, consommateurs de matière et terriblement figés dans le temps. 

J’appelle cela la « stratégie du Chêne », si bien expliquée dans la fable de La Fontaine et dont on connaît la terrible issue pour celui-ci.

Enfin, selon Wikipédia, l’architecture est l’art de concevoir des espaces et de bâtir des édifices, en respectant des règles de construction empiriques ou scientifiques, ainsi que des concepts esthétiques, (…) en y incluant les aspects sociaux et environnementaux liés à la fonction de l’édifice et à son intégration dans l’environnement. C’est pourquoi l’architecture est définie comme une expression de la culture. 

De ce fait, l’architecture est, et a toujours été, le reflet de son époque, de son temps. 

Or aujourd’hui, quels sont les spécificités de notre époque ? 

La société liquide

Si la question environnementale pourrait être considérée comme l’enjeu majeur de notre époque, celle-ci, aussi prioritaire soit-elle, n’est pas le seul sujet que porte notre société. Même si cet enjeu dépasse (ou devrait dépasser) tous les autres, il ne peut s’y substituer. Il doit au contraire, à mon sens, se conjuguer avec les autres enjeux de fond de notre société. 

Mais quels sont-ils ?

L’un de ceux-ci, peut-être le plus important et le plus complexe, a très bien été décrit par le sociologue Sygmunt Bauman : « Nos sociétés ne sont plus entourées de coque épaisse, qui correspondaient à la phase solide de la modernité, à la construction de la nation, à « l’enracinement et à la fortification du principe de souveraineté, exclusive et indivisible », à l’imperméabilité des frontières, aux grandes entreprises dans lesquelles on travaillait toute sa vie. Notre époque « à extériorité molle » est celle de la modernité liquide, « changeante et kaléidoscopique », du multiculturalisme et du brassage des populations, de la « dévaluation irrépressible » des distances spatiales, de l’interconnexion, des startups et du free-lance. 

Cette société, qu’il a qualifiée de liquide, se caractérise par son mouvement perpétuel où le flux l’a emporté sur l’espace, le temps sur l’espace.

Ainsi, nous ne travaillons plus toute notre vie en CDI dans la même entreprise, au même endroit. Nombreux sont des travailleurs nomades, parfois au sein de startups dont certaines ont rendu complètement obsolètes de très grandes entreprises hier encore considérées comme solides ! Tout change, tout bouge, les repères solides que l’on croyait éternels se sont érodés, liquéfiés à une incroyable vitesse et l’incertitude est la nouvelle norme, entraînant avec elle son lot de précarité et d’éphémère. 

Dès lors, il s’agit d’envisager comment est-ce que, dans ce contexte sociétal, l’architecture peut offrir une réponse adéquate, tout en intégrant les contraintes environnementales qui excluent la facilité du jetable. Autrement dit, dans cette société où tout change sans cesse, quelle architecture doit-on concevoir pour qu’elle reste durable ? Peut-on et doit-on continuer à concevoir, construire et habiter des lieux aussi figés ? Quel équilibre trouver entre ce besoin de repères et la nécessité perpétuelle de s’adapter, d’innover de se réinventer ? Comment combiner la question environnementale qui oblige à une économie de matière, avec ces modes de vie qui poussent à l'éphémère, à l’impermanence ? Continuera-t-on à concevoir des bâtiments toujours plus lourds, toujours plus consommateurs de matière, quelle qu'elle soit ? Est-ce que l’on continuera à toujours construire de la même manière, en réinventant à chaque chantier le process pour finalement construire la même chose, en obligeant les premiers de corvées, dont font indéniablement partie les ouvriers du bâtiment en temps « normal », à travailler dans des conditions dont plus personne ne veut… ? Et quelle réponse est-ce que les architectes peuvent apporter ? 

Pour cela, remémorons-nous cette fable de La Fontaine, nous contant ce que le Chêne dit au roseau : 

« Le moindre vent qui d'aventure (2)
    Fait rider la face de l'eau,
    Vous oblige à baisser la tête :
    Cependant que mon front, au Caucase pareil,
    Non content d'arrêter les rayons du soleil,
     Brave l'effort de la tempête. » 

La réponse n’en est pas moins cinglante : 

« Votre compassion, lui répondit l'Arbuste,
Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci.
Les vents me sont moins qu'à vous redoutables. 
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. »

On connait tous cette fable et la manière avec laquelle elle se termine, le chêne s’effondrant dans un grand orage. 

Et cet orage, n’est-il pas l’équivalent de celui qui s’abat aujourd’hui sur notre société ?

La résilience

Notre réponse consiste à concevoir des bâtiments qui, par essence, ne sont pas figés. Qu’il s’agisse de les transformer ou de les déplacer, de changer leur destination ou simplement de la faire évoluer, ils s’inscrivent dans cette logique d’évolution et de transformation permanente. En cela, ils sont un écho à l’urbanisme tactique, celui qui a permis, au sortir du confinement de tester de façon ultra-rapide la transformation des espaces publics, en proposant des aménagements comme autant d’outils capables, évolutifs, adaptables.

En ce sens, nos bâtiments sont « génétiquement modifiables », avec la même volonté d’avancer pas à pas, d’aller vite tout en restant réversible, transformable, adaptable. Cela permet de tester rapidement des solutions, de ne pas se priver de les mettre en œuvre même si ce n’est pas, à priori pour l’éternité. Cela nous a permis par exemple d’implanter des bâtiments sur des sites qui n’étaient à priori pas constructible, ou pas de cette manière. 

C’est pour cela que nous développons cette idée d’architecture liquide, agile, évolutive, réversible, conçue avec un souci d’économie des matériaux et d’efficience dans leur mise en œuvre. Nous proposons ainsi de concevoir ces bâtiments à partir de briques élémentaires évolutives et durables, industrialisées autant que possible et assemblées systématiquement dans une architecture contextuelle, capable de s’adapter à l’incertitude généralisée ; un bâtiment de bureaux à transformer en logements, des logements évolutifs permettant de transformer un T1 en T4, un lycée pouvant être implanté dans un nouveau quartier une fois que les enfants auront grandi, … 

Pour cela, nous travaillons chaque détail qui facilitera leur mise en œuvre, chaque scénario pour tester leur capacité à évoluer de façon intrinsèque ou extrinsèque, comme une sorte de crash test systématique. On pourrait d’ailleurs aller plus loin et intégrer dans les PLU cette notion pour rendre obligatoire cette capacité d’un bâtiment à muter, comme s’il s’agissait de l’une des contraintes règlementaires de base, au même titre que la réglementation thermique.

Alors pourrait s’ouvrir une nouvelle ère pour des architectures parfois plus frêles en apparence mais plus résilientes en substance, moins consommatrices de matières et surtout, bien plus adaptables. Il s’agit en réalité de mettre en œuvre une stratégie du roseau, souple et léger, capable de répondre de façon durable à l’incertitude généralisée de notre époque, à ces changements perpétuels, subis ou souhaités. 

 

Article signé Guillaume Hannoun, fondateur de Moonarchitectures

 

Consulter l'article précédent :  #2 - Par leur nature même, les constructions industrialisées et modulaires sont durables - L'édito de Eric Aurenche

 


           

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Crédits photos : Axel Dahl et Moon Architecture

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  • Guillaume Hannoun

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