[Dossier RE2020] 4# Bâtiment bas carbone : sortons des fausses certitudes

La neutralité carbone dans laquelle s’est engagée la France à l’horizon 2050 pousse l’ensemble des acteurs à s’interroger sur la contribution qu’ils peuvent y apporter. Avec près de 45% de la consommation énergétique finale et 25% des émissions de gaz à effet de serre (GES), le secteur du bâtiment, qu’il s’agisse de la construction neuve mais également de la rénovation, est en première ligne pour amener des éléments de réponse. Sans perdre de vue qu’un très haut niveau d’exigences a d’ores et déjà été atteint avec la RT2012, les travaux actuellement menés autour de la prochaine réglementation environnementale, la RE2020, sont une opportunité supplémentaire pour aller vers encore plus de sobriété et d’efficacité.

La volonté d’introduire un critère Carbone tout au long du cycle de vie d’un bâtiment vient profondément bouleverser les approches constructives et doit nous interroger au final, sur ce qu’est un bâtiment bas carbone, sans idées préconçues.

Qu’est-ce qu’un bâtiment bas carbone ?

La question est directe, la réponse est complexe et relève, en fait, d’une combinaison de paramètres multiples. Il ne peut pas, il ne doit pas y avoir une réponse unique à ce que serait un bâtiment bas carbone et c’est bien ce qui en fait tout l’intérêt et le défi pour les acteurs de la construction : composer avec une large matrice de possibilités pour s’adapter au contexte local, aux ressources disponibles, aux usages et bien évidemment aux attentes du maître d’ouvrage !

Il serait, par exemple, totalement réducteur de résumer un bâtiment bas carbone à une structure à ossature bois, complétée de matériaux bio-sourcés et alimenté pour ses besoins énergétiques en électricité. Certes, il s’agit vraisemblablement d’un bâtiment bas carbone mais il est loin d’être le seul, et c’est tant mieux pour la créativité et l’innovation des filières…

Privilégier l’approche en cycle de vie

L’élément essentiel et véritablement novateur pour aller vers le bas carbone est la prise en compte de la dimension carbone sur l’ensemble du cycle de vie du bâtiment ; de sa construction à sa destruction, en passant bien évidemment par son exploitation. Pour autant, s’ils sont complémentaires dans le bilan carbone total, le carbone lié au bâti et celui lié à l’exploitation relèvent de réalités bien différentes qui méritent des approches séparées.

Concernant la phase de construction d’un bâtiment, il est communément admis que son impact en CO2 équivaut a minima à 50 années d’exploitation (voire jusqu’à 200 ans pour un bâtiment répondant aux critères C2 du référentiel E+C- alimenté à 100% énergies renouvelables), aux conditions du mix énergétique actuel.

De plus, élément important, ces émissions sont générées en 1 seule fois, au moment de la construction et le sont de façon définitive. On voit immédiatement l’importance toute particulière qu’il faut attacher au « carbone construction », comme le montre le graphique ci-dessous : 

D’ailleurs, le tout récent rapport du programme Objectif Bâtiment Energie Carbone (OBEC) le confirme : l’étude réalisée sur 130 projets et 224 calculs E+C- (en résidentiel et en tertiaire), montre que la partie construction a représenté au moins 65 % des émissions carbone du bâtiment et parfois jusqu’à 85%.

Il en va différemment pour les émissions liées à l'exploitation de ce même bâtiment dans la mesure où, avec le développement des énergies renouvelables (dont le gaz renouvelable), les émissions vont diminuer de façon certaine dans le temps. Cela renforce d’autant le poids relatif des émissions de la construction engagées dès l’origine du projet et la nécessité que la RE2020 prévoit un critère exigentiel sur la phase construction. Mais, qu’en sera-t-il en 2050 ? Un rapide calcul montre qu’avec comme hypothèses le maintien du flux actuel de constructions, des parts de marché des énergies identiques et un verdissement progressif de toutes les énergies pour atteindre 100% en 2050, l’impact carbone de la construction du parc résidentiel construit jusqu'à 2050 reste 5 à 7 fois supérieur à celui de son exploitation sur la même période.

Premier axe indispensable donc, la maîtrise du poids carbone de la construction … Pour autant, les émissions liées à l’exploitation du bâtiment, doivent, bien sûr, également être prises en considération, mais, là encore, sans a priori ou idées reçues.

Energie, vous avez dit décarbonée ?

Premier rappel, balayons une certitude : aucune énergie n’est réellement décarbonée.

Si la France a la chance de disposer d’une électricité largement décarbonée grâce au nucléaire, le bilan doit être relativisé sur l’usage chauffage pour lequel le contenu carbone est nettement plus élevé. En effet, lorsque les besoins d’électricité sont importants, stimulés par la demande de chauffage électrique en hiver, la réponse aux appels de puissance nécessite le recours à des moyens de production de pointe, notamment les centrales thermiques à combustibles dont le contenu carbone est loin d’être négligeable, qu’ils soient situés en France ou dans les pays voisins dont nous importons. Et ceci sera aggravé par le développement de nouveaux chauffages électriques : le carbone n’est pas produit dans le logement, mais en amont par la nécessité de recourir à des moyens de production électrique carbonés !

Quels axes de réflexion en tirer ? D’abord, mener une approche rationnelle en privilégiant, dès que possible les boucles énergétiques locales rapprochant production et consommation. Les énergies renouvelables sont des championnes du faible contenu carbone et, qu’elles soient produites sur site (solaire, géothermie…) ou de manière déportée du bâtiment (gaz renouvelables…) puis amenées jusqu’au logement, elles constituent une voie de développement vers le bâtiment bas carbone.

Pour autant, la trajectoire vers le bas carbone ne doit pas se résumer au développement aveugle des énergies renouvelables. Ce n’est pas parce qu’elles sont décarbonées et quasiment inépuisables, que leur utilisation doit s’affranchir des enjeux et des priorités de sobriété et d’efficacité énergétique … la RT 2012 a montré les limites d’une exigence de moyens : certains bâtiments se retrouvant avec un bâti moins performant au motif de consommer une part EnR fixée réglementairement !

Très concrètement, la RE2020 doit donc constituer un progrès par rapport à la RT 2012 sur la voie du bâtiment bas carbone :

  • En diminuant les consommations d’énergie primaire : amélioration du Cepmax de 20% en bâtiment collectif, de 10% en maison individuelle ;
  • En privilégiant les systèmes évolutifs et en limitant les systèmes captifs pour ne pas obérer l’avenir.

De l’usage aux usages !

Un autre changement de paradigme dans cette quête du bas carbone réside dans une nouvelle donne concernant les différents usages : traditionnellement, quand on pense aux consommations d’un bâtiment résidentiel, on pense avant tout aux usages liés au chauffage que les règlementations thermiques successives ont cherché à réduire. De fait, aujourd’hui, l’usage « chauffage » ne représente plus que 20 kWhep/m2.an en moyenne en construction neuve sur les 120 kWhep/m2.an estimés pour les 6 usages (5 usages de la RT 2012 + électroménager, multimedias …), soit 16%. Avec la RE2020 et le renforcement attendu sur le bâti, le poids du chauffage va encore baisser. Progressivement, les usages rassemblés dans ce fameux « 6ème usage », viendront quasiment supplanter l'usage chauffage. Il est donc impératif qu’ils soient progressivement mieux pris en compte.

La construction neuve ne peut avancer seule

La prise en compte du carbone dans la RE2020 est une avancée essentielle, mais ne peut toutefois être considérée comme la réponse unique à la question du bâtiment bas carbone. En effet, ne perdons jamais de vue que la construction neuve (RT 2012 et au-delà) représente seulement 1‰ des consommations énergétiques et des émissions de GES et 1% du parc en volume annuel. Projetées à 2050, l’ensemble de ces constructions représenteront à peine 25% du parc en volume. La construction neuve trace la voie pour l’innovation dans la performance énergétique et la baisse de l’impact carbone de la partie construction et permettra d’ouvrir de nouvelles voies de rénovation du parc existant, élément essentiel sans lequel la neutralité carbone ne pourra être atteinte.

Pour conclure…

A l’instar des RT successives depuis 1974, la prochaine RE 2020 doit être la première étape des futures réglementations environnementales qui permettront d'aller plus loin, pas à pas, en intégrant progressivement le carbone, mais aussi, bien au-delà, d'autres critères environnementaux (eau, déchets … pourquoi pas nucléaires ?) tout aussi importants.

La mise en œuvre de « bâtiments bas carbone » dans la RE2020 est une avancée significative qui n’a pas une déclinaison unique, mais doit se traduire par l’exploration d’une somme de paramètres et de combinaison d’actions, ouvrant d’autres voies pour atteindre le bas carbone.

L’approche en analyse du cycle de vie pose les fondements de la réflexion et nous fait notamment prendre conscience du poids de la construction. Pour autant, il ne doit pas occulter d’autres paramètres aussi importants que la sobriété et l’efficacité énergétique. Face à ce véritable bouleversement des codes de la construction, une période d’apprentissage sera nécessaire, mais les bases sont posées et le bâtiment bas carbone qui prendra naissance avec la RE2020 doit faire progresser toutes les filières sans en exclure aucune.

Un article signé Bernard Aulagne, Président de Coénove

www.coenove.fr

Consulter l'article précédent :  #3 - Neutralité carbone : comment faire évoluer l’habitat ?


           

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 Se préparer à la RE2020 : enjeux et retours d'expérience

Ce dossier est composé de contributions des membres de la Fédération CINOV, des adhérents Construction21 et de leurs partenaires. En animant ce dossier, la Fédération CINOV concoure ainsi aux échanges et à la réflexion sur la future réglementation environnementale. Le contenu des articles sont néanmoins publiés sous la seule responsabilité de leurs auteurs.

Article signé Florence Lievyn, ancienne Déléguée générale de Coenove
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