#28 - Vers la massification du réemploi des matériaux de construction

La rénovation permet, en allongeant le cycle de vie du bâtiment, de diminuer la consommation de ressources naturelles, l’impact carbone du projet et la production de déchets. Lorsque l’on rénove, la valorisation des matériaux qui composent le bâti constitue un enjeu essentiel. En effet, la bonne gestion des ressources devant être évacuées est prioritaire.

C’est là que la démarche de réemploi, qui est au matériau ce qu’est la rénovation au bâtiment intervient. Pour accompagner la massification du réemploi, nous avons mené une étude auprès de maîtres d’ouvrage volontaires afin de dresser un état des lieux sur les bonnes pratiques, et établir des repères méthodologiques au service de ces acteurs. Nous proposons de vous livrer ici ces résultats.

 

Une prise de conscience générale

De plus en plus de métropoles se lancent dans l’étude des flux de matières circulant sur leur territoire. On peut citer par exemple, Plaine Commune et Est-Ensemble sur le sujet des matériaux du BTP, prochainement la Métropole de Rouen Normandie, ou encore la Ville de Paris et la Métropole du Grand Paris qui ne se limitent pas seulement aux matériaux de construction mais étudient tous les types de flux : énergie, eaux, matières etc. Ces études permettent de mettre en lumière les limites d’un modèle linéaire du métabolisme urbain. Les chiffres résultant de l’étude de Plaine Commune indiquent que sur les 4 millions de tonnes de flux entrants et sortants, 1/3 sont liés au BTP et que chaque année le territoire génère 40 millions de tonnes de « stock » de matériaux.

Comment un territoire peut-il générer 6 fois plus de matériaux (considérés alors comme des déchets) qu’il n’en consomme ? Comment éviter cette fuite des ressources ?

Au regard de ces chiffres, la circularité du métabolisme urbain devient une réponse pertinente. Comme le souligne l’Institut Paris Région dans son Carnet Pratique sur l’économie Circulaire, il est possible d’atteindre une sobriété urbaine. Les opérations de densification, de rénovation et de réemploi permettent de limiter la production de déchets, l’épuisement des ressources mais aussi de limiter la consommation d’énergie et de carbone gris. A fortiori, à l’heure où les tensions sur le marché des matériaux de construction augmentent, l’allongement de la durée de vie des bâtiments et de leurs composants, par le biais de la massification de la rénovation et du réemploi relève du bon sens.

 


 Figure 1 - Manières de bâtir l'aménagement circulaire – Institut Paris Région, Carnet Pratique Economie Circulaire, N° 12 • MARS 2021- p92

Réemployer au sein des opération de rénovation : un levier prometteur pour entrer dans une démarche de qualité environnementale

Depuis quelques années, certains acteurs intègrent progressivement le réemploi au sein de leurs projets, participant à initier une transition vers un modèle d’économie circulaire. C’est le cas par exemple de Gecina : au sein de son projet de transformation de bureaux en logements rue Dareau à Paris, la maîtrise d’ouvrage choisit d’utiliser des matériaux existants sur site, mais aussi de recourir à des matériaux provenant de la déconstruction d’autres chantiers alentours, afin de minimiser l’impact environnemental de cette requalification. Parmi la quinzaine de typologies de matériaux qui feront l’objet d’un approvisionnement extérieur, on peut citer les pavés de verre destinés à la façade pignon, les lambris bois destinés aux loggias, ou encore certains appareils sanitaires des logements.  La démarche est pleinement intégrée aux études architecturales, qui prévoient notamment la réutilisation des planchers en béton armés présents in situ qui seront découpés et dépolis afin d’être remis en œuvre en tant que revêtement de façade. Une étude est en cours avec une entreprise de serrurerie pour développer un prototype de volets coulissants pour le projet à partir d’un bac acier de récupération. Forte de son expérience sur plusieurs opérations de rénovation, Gecina cherche aujourd’hui à faciliter la circulation des produits et les matériaux présents entre ses différents chantiers de son organisation.

 

Croquis d’étude pour la réutilisation de bac acier au sein de volets coulissants – Dessin Hajar Bourazki Cycle Up, pour le projet rue Dareau de Gecina (Paris XIV).

Nous avons constaté qu’au sein des acteurs privés (filiales de promotion, foncières, bailleurs sociaux) la démarche de réemploi a suivi une trajectoire basée sur l’apprentissage.  Les maîtrises d’ouvrage ont d’abord expérimenté le réemploi au sein de quelques projets de manière ponctuelle. Elles ont alors identifié le réemploi comme un levier prometteur pour entrer dans une démarche de qualité environnementale, tout en prenant connaissance de la méthodologie opérationnelle, et du réseau d’acteur grandissant. Comme Gecina, plusieurs d’entre elles cherchent aujourd’hui à systématiser le réemploi au sein de leur organisation.

Des acteurs de l’immobilier intéressés par la généralisation du réemploi

Cette volonté de généralisation se traduit par des décisions stratégiques prises au niveau de la direction des filiales voir des groupes. Si elles ne prennent pas encore la forme d’objectifs quantitatifs, des objectifs de moyens ont déjà été mis en place par certains de ces acteurs au sein de documents cadres sur des échéances à plus ou moins long terme. Par exemple, PERIAL ASSET MANAGEMENT fixe dans son plan RSE PERIAL Positive 2030 l’objectif suivant : 100% des opérations de rénovation supérieures à un montant de 100 000 euros doivent faire l’objet d’un diagnostic ressources. De la même manière, ICADE diminue chaque année la surface minimale de travaux imposant un diagnostic ressources. GECINA déploie le diagnostic ressource systématiquement sans limite de seuil, et travaille sur la généralisation des actions permettant d’aboutir au réemploi ex situ.

Ces acteurs cherchent aussi des leviers d’actions pour optimiser la démarche à une large échelle. On trouve par exemple des collaborations avec des entreprises de reconditionnement et de revente de matériaux sur des filières récurrentes comme les moquettes ou les cloisons. Les chartes architecturales listant les catégories de matériaux pouvant être issus du réemploi sont un autre exemple. Les études de flux et de gestion des stocks suscitent aussi l’intérêt de ces acteurs, qui souhaitent pouvoir planifier les ressources évacuées et approvisionnées.

Des besoins méthodologiques spécifiques qui dépassent les problématiques opérationnelles

Au-delà des adaptations méthodologiques en phase opérationnelle, la généralisation du réemploi revient à l’intégration d’un nouveau processus touchant les différentes strates d’une structure. Cette intégration est l’élément majeur de la progression des acteurs vers la systématisation du réemploi. Nous avons identifié 3 étapes dans cette démarche : la construction d’une vision et d’une stratégie en matière de réemploi, la mise en œuvre d’un plan d’action, et le pilotage de la démarche.


Figure 2 : Référentiel méthodologique conçu sur la base des entretiens menés avec les promoteurs interrogés.

 

Figure 3 : Les 3 étapes de la démarche de généralisation du réemploi

 

1. La construction d’une vision et d’une stratégie en matière de réemploi

Construire et partager en amont une vision stratégique est un élément clé pour fédérer les acteurs et enclencher une dynamique de systématisation.

Figure 4 : Construire une vision stratégique

Une étude de flux préalable permet d’identifier les externalités  de la structure dans le cadre de ses chantiers de rénovation. Cet état des lieux permet de formuler des objectifs cohérents de réduction d’émission carbone qui peuvent être inscrits au sein d’une politique interne. Ces engagements seront le socle d’une feuille de route qui sere ensuite à construire.

Figure 5 : Exemple d’un plan de réduction des emissions de C02 pour une activité de rénovation : leviers d’amélioration

2. Les éléments d’une feuille de route

Plusieurs types d’actions  permettent d’aboutir au réemploi de matériaux de construction en amont et pendant la conduite du projet.

A. Créer des synergies inter-chantiers :  Véritable accélérateur de la démarche, une base de données patrimoniale peut devenir un outil stratégique pour les maîtrises d’ouvrage, leur permettant de croiser besoins et disponibilités en matériaux entre ses diverses opérations.

B. Cibler les projets : S’appuyer sur une réflexion préalable  pour cibler des projets à fort potentiel. Plusieurs critères existent ; le chef de projet sera en mesure de contacter les bons intervenants, en temps voulu, à commencer par un AMO réemploi, les opérations de réemploi pourront être intégrées au planning, au budget, et aux marchés des entreprises.

C. Traduire les objectifs globaux en objectifs projets : Systématiser le diagnostic ressources au sein des opérations de moyenne ou de grande envergure est un premier pas essentiel vers la massification du réemploi. Ce diagnostic permet d’identifier de manière précise les possibilités de réemploi ou réutilisation (in et/ou ex-situ) puis les différents modes de valorisation des matériaux présents. Dans un second temps, une note intégrée au programme architectural permet de fixer les objectifs en matière de réemploi, en fonction des opportunités identifiées et des caractéristiques du projet architectural. Plusieurs indicateurs de suivi existent. Le bail vert est aussi un outil pour les foncière afin d’impliquer les locataires dans une démarche de réemploi, au moment des départs et des arrivées. Le niveau d’objectif peut être gradué dans le temps afin d’accompagner la montée en compétence des acteurs du projet.

 

3. Piloter la généralisation

La montée en compétences des responsables projets et RSE, qui portent la démarche sur le plan opérationnel est indispensable. Elle peut s’articuler en trois axes :

  • Fédérer en sensibilisant aux enjeux du réemploi, notamment en informant de la complémentarité de la démarche avec certains labels et certifications environnementales.
  • Former et guider en fournissant des supports de formation et des outils opérationnels.
  • Piloter la démarche en désignant des référents capables d’animer le sujet en interne et d’organiser la capitalisation.

Conclusion

La rénovation permet de limiter l’impact de la construction tout en continuant à répondre aux évolutions des usages et aux nouveaux besoins. Cependant, le bénéfice net de la rénovation pour la trajectoire carbone sera lointain voire négatif si les travaux continuent de s’inscrire dans une logique d’économie linéaire. Il est donc capital de rénover dans une relative sobriété carbone et pour cela, de recourir aux matériaux de réemploi et/ou assurer la ré-employabilité des matériaux sortants des chantiers. Le réemploi offre des économies immédiates sur l’énergie grise des bâtiments, les matériaux produisent plus de la moitié de leur impact carbone sur l’ensemble de leur cycle de vie. Combiné à l’amélioration des performances energétiques, le réemploi est le gage d’infléchir la trajectoire carbone sur le court et le long terme.

Article signé Olivia Colle (Architecte - Chargée de projets Réemploi et économie circulaire) & Coline Blaison (Directrice Conseil et Etudes chez Cycle-up)


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