#24 - Financer la transition des villes africaines

La question du financement de la transition urbaine durable est devenue un sujet majeur tant pour les autorités publiques nationales et locales que pour les investisseurs publics et privés. La question se pose avec une acuité particulière en Afrique où les villes devront accueillir près de 900 millions de nouveaux urbains d’ici 2050.

Construire pour accueillir de nouveaux habitants

Pour répondre à la croissance urbaine inéluctable et offrir aux populations des services urbains essentiels en matière de logements, de transport, d’eau et d’assainissement, d’accès à l’énergie et de sécurité alimentaire, il faudra financer et construire plus de villes et d’infrastructures que ce qui a été construit en Chine à ce jour. 

Selon une évaluation de la Banque Africaine de Développement il est estimé qu’il sera nécessaire d’investir entre 130 et 170 milliards de dollars américains par an d’ici 2030 pour financer les infrastructures en Afrique. Dont une grande partie de ces investissements devra se faire dans les villes.

Si les chiffres sont éloquents, les ressources existent bel et bien. En revanche elles sont trop peu mobilisées vers les villes et territoires africains, et ce pour de multiples raisons. On parle alors souvent de la nécessité « d’innover » pour accompagner cette mobilisation.

Financer l’urbanisation dans un contexte légal spécifique

La principale raison est le fait d’une défaillance systémique du marché financier lié aux collectivités locales africaines, où l’offre de financements existants ne se connecte pas aux besoins exprimés par les villes.

Et cette défaillance est elle-même expliquée par de nombreux facteurs que sont entre autres des cadres légaux et réglementaires inadaptés, un manque de capacités à formuler des projets répondant aux critères d’investissement, la gestion des risques, et notamment lié aux taux de changes, ou encore la question de la solvabilité des villes africaines.

Dépasser ces freins appelle à une réponse systémique des autorités nationales et locales où l’innovation joue un rôle majeur. Pour les villes africaines, innover consister principalement à adapter des modèles existants dans d’autres géographies. En premier lieu il s’agit de permettre aux villes africaines une meilleure utilisation des outils dits classiques de financement.

Il s’agit par exemple des transferts de l’Etat qui doivent être prévisibles et réguliers, de la collecte des taxes et des impôts ou encore des revenus générés par certains services et infrastructures.

Hybrider mécanismes publics, privés et paiements numériques

Ces outils classiques peuvent eux même utiliser des outils innovants pour améliorer leurs performances. C’est le cas notamment de l’utilisation du numérique pour le paiement des taxes et des impôts.

Nous pouvons citer l’exemple de la ville de Kampala qui a pu augmenter son niveau de collecte de taxes de plus de 200% entre 2014 et 2018 en numérisant le suivi et le recouvrement.  Et par cette augmentation, la ville est aujourd’hui en mesure d’accéder à l’emprunt et donc de diversifier et d’augmenter ses ressources.

Il y a également un potentiel d’innovation en Afrique pour permettre de mobiliser plus largement de nouveaux types de financement, notamment sous forme de dette à moyen et long terme.

Ce sont par exemple les émissions obligataires qui peuvent être générales, vertes, sociales ou durable, la mobilisation du secteur privé via des partenariats publics privés, ou encore à travers la captation des valeurs foncières.

Tous ces outils se déclinent eux même en une pluralité de modèles qu’il serait trop long de détailler ici. Mais nous pouvons citer deux exemples :

  1. La première émission obligataire verte émise en Afrique par la ville de Johannesburg dès 2014, qui en s’inspirant des expériences européennes a permis de stimuler le marché des investisseurs en Afrique du Sud et de mobiliser les partenaires du développement à accompagner cette dynamique.
  2. La création du Fonds International d’Investissement Municipal (IMIF) par UNCDF, Cités et Gouvernements Locaux Unis et le FMDV avec Meridiam, qui vise à accompagner l’investissement de projets de villes sous formes de PPP et de prise de participation dans des projets urbains.

Accompagner le développement de mécanismes de financements participatifs

D’autres approches se développent également en Europe avec le développement de la finance participative qui est un réel levier de connexion entre la finance et l’économie locale. Nous trouvons notamment :

  1. Le « crowdfunding » qui permet le financement d’actions publiques via des plateformes spécialisées et qui se développent beaucoup sur les actions de transitions climatiques ou des actions de quartier. Le crowdfunding a aussi plusieurs modèles : don de particulier, prêt rémunéré, et prise de participation.
  2. Le budget participatif, où la collectivité locale ouvre en partie le vote de son budget aux citoyens qui sont invités à voter pour des actions proposées qui leurs semblent prioritaires. Et celles ayant récolté le plus de votes seront intégrées au budget de la ville.

Récemment le FMDV a accompagné certaines villes comme Lisbonne au Portugal et Vienne en Autriche à mettre en place des Budgets Participatifs Climat. Ces initiatives sont particulièrement intéressantes car au-delà de consulter les citoyens sur les choix d’investissement, ils permettent également d’améliorer leur sensibilisation sur les enjeux et les réalités d’actions qui contribuent à la transition climatique.

En Afrique, de nombreuses villes ont mis en place des budgets participatifs comme en Côte d’Ivoire, au Cameroun ou à Madagascar. Nous pouvons notamment citer en exemple la ville de Sfax en Tunisie qui dès 2015 a décidé d’octroyer l’équivalent de 1 Million d’euros au budget participatif pour appeler ses citoyens à voter pour des investissements d’infrastructures comme la voierie ou l’éclairage public.

Que l’on parle d’endettement, de finance participative ou de PPP, les autorités locales et nationales doivent faire évoluer les cadres légaux et réglementaires afin de pouvoir mettre en œuvre ces financements dans le contexte africain.

Soutenir la préparation des projets à financer

La formulation des projets répondant aux critères d’investissements est aussi primordiale pour se faire rencontrer l’offre et la demande de financement. Pour les aider, de nombreuses facilités d’aide à la préparation de projets ont été mise en place pour accompagner les villes en fonction du niveau de maturité de leurs projets.

Plusieurs solutions sont proposées au stade de l’émergence du projet, son incubation, son développement ou pour un passage à l’échelle. Les partenaires au développement apportent des soutiens à la préparation des projets en finançant de la mobilisation d’expertise et des études de faisabilité pour aider les villes formuler leur projet. L’Agence Française de Développement avec son outil CICLIA, dédié à la préparation de projets climat pour les villes en Afrique, a ainsi permis d’accompagner 25 villes.

Au FMDV, et avec le soutien de l’ADEME notamment, en amont de la préparation d’un projet, nous appliquons en Afrique les modèles de Laboratoires urbains qui permettent de tester une innovation urbaine à petite échelle, de s’assurer que les modèles techniques et économiques sont bons, et que les usagers sont satisfaits.

Ceci permet de préparer le passage à l’échelle afin d’atténuer les risques techniques et financiers des projets et de démontrer leur viabilité aux investisseurs potentiels.

Développer de nouvelles formes de partenariats

Le financement de la ville africaine est certes complexe au vu des défis majeurs qu’elle représente mais qu’il y a aujourd’hui des opportunités à saisir par les autorités locales et avec leurs partenaires. Ces opportunités résident avant tout dans le développement de partenariats et de coopérations multi-acteurs renforcées où chacun a son rôle:

Premièrement, le secteur public, représenté par les autorités publiques nationales et locales et les banques publiques de développement notamment. Elles jouent un rôle essentiel pour créer les conditions, impulser des politiques pour conduire ces transitions. Elles offrent des financements de long terme et des interventions pour permettre un plus large recours aux financements du secteur privé, sous forme de garantie notamment.

Le secteur privé peut venir compléter les ressources apportées par le public. On estime que le public ne pourra couvrir que 25% des besoins d’investissement. [CR4] [JFH5] Mais le privé ne peut s’engager que si de bonnes conditions sont réunies et les risques atténués.

Les réseaux de collectivités locales, tels que CGLU, ICLEI, le C40 ou le FMDV ont aussi un rôle à jouer. Par leurs connaissances des réalités et des besoins locaux ils ont une capacité unique à animer le dialogue et les partenariats mutli-acteurs, de promouvoir des solutions et des expériences et de porter des messages politiques au niveau de la communauté internationale.

Cette approche partenariale, s’appuyant sur la complémentarité des interventions des acteurs et leurs synergies, est essentielle pour concevoir et déployer des solutions de financement adaptées aux besoins d’investissement des villes et territoires africains, dans l’esprit des Objectifs de Développement Durables adoptés par les Nations Unies et particulièrement l’ODD 11 faisant référence aux villes et communautés durables. Ce sont des cadres de travail communs, partagés par tous et qui servent de base à des partenariats renforcés.

Un article signé Jean-François Habeau, Directeur Executif du Fonds Mondial Pour le Développement des Villes


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