#23 - Financer la décarbonation des industriels pour une empreinte réduite des matériaux des villes et territoires

 

Cet article propose une mise en contexte globale de l’enjeu du financement de la décarbonation de l’industrie à la lumière des travaux sur le Plan de Transition Sectoriel (PTS) de l’industrie cimentière récemment publié par l’ADEME. Il souligne notamment l’importance de l’engagement de l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur et la nécessité d’adopter une vision élargie de la transition de l’industrie.

En effet, l’impact écologique des villes et territoires ne tient pas qu’à l’énergie qui y est consommée, mais aussi aux impacts sur des sites industriels des matériaux avec lesquels on les bâtit. Financer la décarbonation urbaine c’est donc aussi financer la décarbonation des industriels.

La RE2020 comme nouveau paradigme

Quasiment 50 ans après la première Réglementation Thermique (RT) de 1974 et 10 ans après la RT 2012 fixant un objectif de réduction des consommations énergétiques, un nouveau dispositif est entré en vigueur au 1er janvier 2022 : la Réglementation Environnementale 2020, dite RE2020. Le changement majeur de la RE2020 intervient dans la prise en compte des émissions de Gaz à Effet de Serre (GES) sur le cycle de vie du bâtiment en fixant un seuil d’émissions de GES à ne pas dépasser. Ce faisant, elle introduit la problématique de la quantité de matériaux utilisés dans un bâtiment et leur intensité carbone, afin de rendre ce secteur compatible avec l’objectif de la Stratégie Nationale Bas Carbone. Au-delà des débats qu’elle a suscité sur sa mise en œuvre opérationnelle, la RE2020 a surtout introduit dans le secteur du bâtiment une nouvelle approche sur la manière de construire et plus généralement d’aménager nos villes et territoires.

Des investissements massifs nécessaires pour décarboner l’outil de production industriel

Le Plan de Transition Sectoriel de la filière cimentière publié par l’ADEME en novembre 2021, témoigne de ce changement de paradigme. Les échanges avec les industriels cimentiers, initialement ciblés sur la décarbonation de leur outil productif, se sont en effet rapidement tournés vers les perspectives de débouchés dans le secteur de la construction, et donc vers l’impact de la RE2020 sur ce marché.

Cette évolution réglementaire est d’autant plus structurante qu’elle intervient dans un contexte de hausse de prix du CO2. La décarbonation des secteurs industriels énergo-intensifs devient dès lors indispensable, or elle implique de lourds investissements. A titre d’exemple, selon l’ADEME, réduire de 54 % les émissions de CO2 de la filière cimentière en France, requiert plus de 4 milliards d’euros d’investissements ! Au-delà des montants à engager, c’est surtout le manque de visibilité sur la rentabilité à long-terme des projets qui représente une réelle prise de risque pour les industriels. Les défis ne s’arrêtent néanmoins pas là.

En effet, des incertitudes persistent sur la maturité des technologies de décarbonation ou encore sur la disponibilité de matières premières et/ou de combustibles alternatifs permettant de réduire le contenu CO2 des matériaux de construction (ciment mais aussi acier, verre, etc.). Dès lors, des réflexions d’ordre stratégique sont à mener à l’échelle des entreprises afin d’optimiser le déploiement de tels leviers de décarbonation au regard des perspectives de marché et de l’accès aux financements privés et publics, mais également à l’échelle des pouvoirs publics au regard du lien du secteur de la construction avec les politiques d’aménagement du territoire. Le PTS ciment a par exemple mis en lumière dans l’un de ses scénarios la lutte contre l’artificialisation des sols qui interroge la pérennité du modèle de la maison neuve individuelle. Plus largement, un ensemble de sujets satellites gravitent autour de l’avenir du secteur de la construction tel que le rééquilibrage des territoires, la densification des villes, les mesures d’adaptation au changement climatique, la disponibilité en matériaux ou encore les trajets parcourus au quotidien. Ces sujets sont autant de paramètres qui auront un impact sur la demande en matériaux et impliquent une vision holistique de la transition, notamment celle de l’industrie cimentière.

Chaque maillon de la chaîne de valeur a un rôle à jouer pour atteindre la décarbonation

 La complexité de la problématique à laquelle sont confrontés les acteurs économiques et les pouvoirs publics, est source d’incertitude et de manque de visibilité dont a pourtant besoin tout acteur de la transition. Les échanges menés dans le cadre du PTS ciment ont contribué à alimenter un dialogue nécessaire entre les acteurs de la chaîne de valeur. Les résultats des scénarios ont notamment mis en avant le rôle clef du niveau de demande dans la course à la décarbonation. Les volumes de production de ciment peuvent être impactés par une évolution de la demande finale en constructions neuves et infrastructures, par la diffusion de pratiques d’optimisation ou encore par le changement du choix de matériaux dans les édifices. Toutefois, il est important de souligner que l’ambition du PTS ciment n’a pas été de proposer une analyse comparative des différents matériaux de construction. Une telle analyse nécessiterait d’adopter un périmètre plus large et intégré le long de la chaîne de valeur allant, par exemple pour le ciment, de la carrière de matières premières jusqu’à qu’à la fin de vie des ouvrages en passant par la préparation du béton et la phase d’utilisation des bâtiments. En l’occurrence, le projet de prospective Transition(s) 2050 récemment publié par l’ADEME adopte une vision plus systémique à l’échelle de l’ensemble de l’économie française et peut permettre d’apporter un éclairage sur ce type de question.  

A l’inverse, la visée plus opérationnelle du PTS ciment a conduit à un exercice de dialogue de proximité avec les industriels. Aussi, les concertations menées avec les acteurs de la construction, ont mis en lumière l’articulation indispensable entre baisse du contenu carbone des matériaux et contraintes « de terrain » pour l’adoption de nouveaux produits « bas carbone » sur les chantiers. Outre le nécessaire accompagnement des acteurs industriels dans leur décarbonation de l’outil productif, plusieurs pistes d’action couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur ont ainsi été identifiées comme par exemple, le besoin de formation, l’affichage environnemental des produits ou encore l’évolution du cadre réglementaire et normatif.

Le financement, un effet de levier pour accélérer la prise de décision des industriels

La question du financement ne peut donc pas s’extraire d’une réflexion plus large sur les choix stratégiques en termes de politique nationale. A mesure des évènements qui ont marqué ces dernières années, de nouvelles orientations en matière de reconquête industrielle et de décarbonation ont été dessinées et accompagnées de mesures de soutien public à l’image du Plan de Relance. Ainsi, le fond décarbonation de l’industrie opéré par l’ADEME a par exemple permis de soutenir financièrement le projet Argilor de production d’argiles calcinées sur la cimenterie Vicat de Xeuilley. L’investissement total de 40 millions d’euros permettra au site de réduire ses émissions de CO2 de 16%. La réduction du taux de clinker, par l’usage d’argiles calcinés notamment, a été identifiée comme une mesure « sans regret » qui intervient de façon transverse dans les scénarios de décarbonation du PTS ciment. Ce type d’investissement apparait donc tout à fait pertinent et redoutablement efficace d’un point de vue de la décarbonation de la filière : le défi, déjà mentionné, réside maintenant dans la diffusion et l’acceptation des nouveaux ciments « bas carbone » qui en découlent par les acteurs du marché.

Elliot Mari, Ingénieur Décarbonation de l’Industrie et Sylvain Sourisseau, Economiste, auprès du  service Industrie de l’ADEME.


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