[2/2] Transformation et réversibilité : vers du zéro béton ?

[Partie 2/2] Au 58 de la rue Mouzaïa à Paris, un imposant immeuble en béton, témoin de l’architecture brutaliste, construit en 1974 pour les bureaux de la DRASS avant d’être squatté par des artistes‐graffeurs pendant 2 ans, vient d’être transformé pour offrir plusieurs programmes sociaux totalisant 168 logements pour étudiants, travailleurs et artistes. Une mutation originale conduite par la RIVP, alors que la destruction du bâtiment avait été envisagée. Patrick Rubin, architecte de la rénovation et fondateur de l’atelier Canal, a mis dans ce projet tout son savoir‐faire pour approcher un équilibre entre programmation, économie de moyens et tribut carbone. Encore trop rare, le dispositif de réversibilité des bâtiments existants est désormais observé comme un moyen d’action pour limiter la densification urbaine. 

La surface construite du patrimoine béton en France (et dans le monde) est telle que sa destruction systématique, après parfois moins de 50 ans d’existence, est devenue inacceptable. Retour avec Patrick Rubin sur les enjeux de ce type d’opération.  

Lire la première partie de l'article.

Vous avez été l’architecte du projet de transformation de bureaux en logements sur du patrimoine béton, au 58 rue de Mouzaïa à Paris. Quelles ont été vos priorités ?

Patrick Rubin : La reconnaissance des qualités constructives de l’immeuble rue de Mouzaïa a permis d’éviter de recourir à une démolition/reconstruction qui aurait été très coûteuse en production de déchets à recycler et en nouvelles ressources à engager. La construction béton en poteaux‐poutres et l’existence d’une barrette centrale contreventant le bâtiment ont grandement facilité le travail de mutation des bureaux en logements.

En revanche, les planchers, constitués par des poutrelles hourdis revêtues d’une mince dalle de compression, ne présentaient pas la masse nécessaire aux performances acoustiques attendues pour l’habitat. Pour y remédier, une nappe générale de béton a été mise en œuvre sur une épaisseur de 70 mm, de niveau à niveau, répartie sur tous les planchers et escaliers. Critiquable ?

Pour agir sans dénaturer l’enveloppe extérieure du bâtiment, nous avons salué l’architecture brutaliste des architectes concepteurs en soignant les bétons sinistrés. Sur la face interne des façades, une barrière phonique et thermique a été reconstituée depuis l’intérieur et 600 nouvelles fenêtres en menuiseries bois, dessinées sur la géométrie initiale des baies aluminium d’origine, ont complété les performances attendues.

En matière de transformation d’architectures, nous préférons évoquer le terme de « réparation » plutôt que celui de « réhabilitation ». Réparer est, en priorité, une posture d’observation immédiatement suivie par une pensée sur l’économie de moyens. Ces critères permettent de maîtriser les coûts, voire de les diminuer. L’immensité des bâtiments ordinaires qui seront à transformer dans le futur nous invite à réfléchir économiquement, à décliner de nouveaux outils et à agir autrement qu’hier.

Le bâtiment de la rue Mouzaïa n’a pas été détruit ; l’exemple est instructif au regard du bilan financier de l’opération (1 700 €HT/m²), budget inférieur de l’ordre de 15 % par rapport au coût d’une construction neuve (2 000 €HT/m²)

Le bénéfice de la transformation, dans ce cas, est évident. Mais il n’est pas rare que le coût d’une réhabilitation dépasse celui d’une construction neuve. Cet argument a été longtemps utilisé par les partisans du « tout détruire », gommant les effets sociaux, écartant les désordres de la démolition et oubliant la traçabilité des déchets.

Alors qu’un nouveau regard se porte sur l’exemplarité de la ville ancienne, il faut décider, en fonction de l’immensité du parc à transformer, d’aller encore plus loin avec les industriels provisoirement éloignés du BTP en développant une préfabrication de l’intérieur des logements et lieux d’activités. De nombreuses initiatives se déploient dans l’univers des composants, des mobiliers et du design numérique.

 

Comment favoriser le développement de la réversibilité ?

Patrick Rubin : Si tous les bâtiments étaient construits comme celui de la rue de Mouzaïa, opérer la réversibilité du bâti serait aisé. Il faut encourager ces exemples quand cela est possible, soit anticiper la mutation permanente des bâtiments, dès la phase de conception. C’est pourquoi l’atelier Canal propose d’ajouter une case « réversibilité » (ou « sans affectation ») dans le formulaire du permis de construire, proposition dérogatoire et applicable depuis 2 ans. A Bordeaux, sur les terrains d’Euratlantique, grâce au « Permis d’innover » porté par la loi ELAN légiférée en novembre 2018, un bâtiment démonstrateur de réversibilité sera mis en chantier par le groupement Canal / Elithis avant la fin de l’année 2021.

Cependant, cela nécessite d’opérer un changement dans la culture des politiques architecturales et dans les pratiques du secteur de la construction qui privilégie souvent le court‐termisme. Aujourd’hui, les investisseurs et les promoteurs ne souhaitent pas forcément s’engager sur des dispositifs réversibles, pas plus coûteux à mettre en œuvre mais dont les résultats bénéfiques ne s’observent que sur le long terme. Néanmoins, le secteur du BTP prend conscience des atouts de la réversibilité, traversant simultanément les effets de la crise sanitaire et les ruptures sociales qui se dessinent. Par ailleurs, les jeunes générations sont déjà très réactives sur ce cortège de bouleversements et plus exigeantes que leurs ainés sur les sujets vertueux à mettre en œuvre dès demain.

 

Façade du bâtiment‐démonstrateur de réversibilité en cours d’autorisation de permis de construire sans affectation déterminée, à Bordeaux, Canal architecture & Elithis‐Egidia. © Canal architecture

 

Solution anticipatrice pour les constructions neuves, mais pour l’existant ?

Patrick Rubin : Outre la réversibilité programmée des constructions neuves, la transformation des bâtiments existants constitue l’un des sujets d’actualité des politiques environnementales, défendues par les acteurs publics et institutionnels. Nous devons éviter de procéder à des réhabilitations dites « lourdes » et ne démolir qu’en cas de dernier recours. L’exemple de la RIVP, pour la rue de Mouzaïa, démontre qu’il est possible de « réparer » les bâtiments en révélant, pour certains, leur potentiel de réversibilité et d’agir seulement sur des applications essentielles et ponctuelles : une forme d’intervention sur un modèle d’acupuncture.

 

Comment l’énergie gaz s’inscrit dans le principe de réversibilité ?

P.Rubin : De manière générale, la présence du gaz ne va pas déterminer si un bâtiment peut être réversible ou non. En effet, il n’y a pas de passages de colonnes de gaz qui serpentent dans les étages d’un bâtiment de logements et/ou de bureaux. Il n’y a donc pas de contraintes liées à l’énergie gaz pour faire de la réversibilité. Cependant, il existe des points d’attention à observer pour l’installation des équipements gaz. Quand travailler sur la réversibilité, le maître mot reste l’anticipation. Dans le cas du gaz, il faut anticiper à la fois la puissance et le modèle de chaufferie du bâtiment pour que ceux-ci puissent s’adapter aux consommations de gaz. Ces dernières peuvent d’ailleurs qui évoluer certainement suivant les destinations d’usages du bâtiment. C’est donc un point important à prendre en compte lors de la conception d’un projet, que ce soit en rénovation ou en construction neuve.

 

Ressources : 

Construire réversible, un ouvrage collégial édité par l’atelier Canal architecture

Parue en 2017, la publication présente une feuille de route pour penser et mettre en œuvre des bâtiments réversibles. Le document contient, entre autres, un lexique répertoriant les « faux‐amis » de la définition du réversible, de multiples témoignages (personnalités politiques, promoteurs, urbanistes, architectes, designers, chercheurs, avocats, notaires, etc.), ainsi que des études de cas. Sont également identifiés les 7 principes de la réversibilité évoqués dans cet article. L’édition s’achève et s’ouvre sur la fiction prospective Après demain, écrite par Valérie de Calignon, orientée sur les vies successives d’un même bâtiment réversible abritant, au fil du temps, 3 générations d’une même famille.

Télécharger Construire réversible

 

Transformation des situations construites, second ouvrage collectif édité par l’atelier Canal architecture

Edité en 2020, ce 2e tome regroupe des références, réflexions et positions eu égard au défi grandissant de la transformation des constructions existantes. Cette problématique, élargie à la transformation des villes et doublée par la pénurie croissante de logements ainsi que par la raréfaction des ressources terrestres nous oblige à marquer un arrêt pour penser de nouveaux modèles plus proches de la réparation que de la réhabilitation lourde. De nombreuses certitudes sont à reconsidérer, comme ces situations construites dans notre pensée collective qu’il nous faut collégialement transformer. Cette publication à portée didactique rassemble, sur 178 pages, 12 chapitres et près de 70 contributeurs d’horizons multiples.

Télécharger Transformation des situations construites

 

Consulter l'étude de cas Transformation de bureaux en 288 logements qui détaille l'opération menée au 58 rue de Mouzaia.

 

Propos recueillis par Construction21 - La Rédaction

 

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Auteur de la page

  • Ludovic GUTIERREZ

    Responsable Grands comptes

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