#17 - Dynamiques et perspectives européennes de l’industrialisation des rénovations énergétiques

Notre défi est de rénover plus et mieux. Il n’est pas nouveau mais s’il peine à être relevé, c’est bien car il est complexe. L’ensemble des pays européens fait face à ce défi, il n’est pas que franco-français. Et beaucoup agissent, à leur manière, dans cette voie, car la situation l’impose. Décryptons ensemble quelques-unes des initiatives de nos voisins concernant l’industrialisation des rénovations.

L’industrialisation de la rénovation : une condition essentielle de l’atteinte de nos objectifs énergie / climat

L’Europe compte 220 millions de logements, dont 85% datent d’avant 2000, et qui sont la source de 40% des émissions de gaz à effet de serre du continent. La rénovation est la mère des batailles pour tenir nos engagements énergie climat. Le défi est colossal : plus de 180 millions de logements à rénover d’ici à 2050, 6 millions par an : 3,3 % de nos bâtiments sont à rénover chaque année de façon performante (c’est-à-dire avec un gain en performance d’au moins - 60% pour l’UE) pour ne pas avoir à y revenir dans quelques années et le faire au meilleur coût global et nous sommes actuellement à 0,2%. Il va falloir faire au moins 16 fois mieux…

Ce qui passera bien entendu par le fait de former beaucoup de professionnels et d’attirer de nombreux profils en formation initiale ou en reconversion dans la filière, d’améliorer l’ambition énergétique de tous les travaux de rénovation engagés, d’engager plus d’opérations de rénovations et surtout, permettre que chaque professionnel puisse chaque année réaliser plus de rénovations et baisser le prix des rénovations exemplaires pour les propriétaires des bâtiments. Sur ces deux derniers aspects, l’industrialisation de la rénovation aura une contribution majeure. Il est à noter que l’industrialisation des méthodes et solutions techniques nécessaires à la rénovation permet de diminuer très significativement la pénibilité des taches, et participe ainsi à un regain d’attractivité de la profession par la population des jeunes actifs, et à sa féminisation.

L’industrialisation des rénovations est un levier majeur d’action qui n’est pas encore considéré aussi fortement qu’il le devrait

C’est curieusement une des impasses majeures du rapport du Haut Conseil pour le Climat « Rénover mieux, leçons d’Europe » : qui ne parle ni de cet enjeu majeur de baisser les coûts des rénovations pour en démocratiser l’accès au plus grand nombre (les Français seraient-ils autant véhiculés si acheter un véhicule coûtait 100 000 € ?), ni des efforts de différents voisins Européens en la matière. Il est indispensable de ne pas considérer que le prix actuel « élevé » des rénovations lourdes soit une fatalité.

Si préserver la compétitivité de l’industrie européenne et la décarboner, tout en créant une industrie européenne des batteries pour décarboner le secteur de l’automobile, est bien à l’ordre du jour, il semblerait qu’industrialiser la rénovation énergétique fasse partie des grands oubliés, comme si c’était un tabou. Il existe pourtant des initiatives prometteuses en la matière, tel que la dynamique d’industrialisation de la rénovation zéro énergie porté le mouvement international EnergieSprong, d’ailleurs explicitement mentionnée comme l’une des bonnes pratiques par la Commission Européenne dans son document cadre « Renovation Wave for Europe » publié en octobre 2020. Mais les moyens mis en œuvre pour la soutenir, quant à eux, ne sont pas encore du même ordre de grandeur que ceux des filières mentionnées plus haut... Nous avons besoin d’une politique industrielle puissante de la rénovation énergétique.

Certains d’experts se plaisent à dire « mais vous comprenez nos bâtiments sont tellement spécifiques : industrialiser la rénovation, peut-être dans d’autres pays, mais pas chez nous ! ». Les Européens peinent parfois à se rendre compte que bien plus de choses les rapprochent que ne les séparent. Le général de Gaulle aimait à dire : « comment voulez-vous diriger un pays qui compte 258 variétés de fromages ? », notre défi aujourd’hui est « comment voulez-vous industrialiser la rénovation énergétique dans un continent qui a l’impression d’avoir 258 variétés de bâtiments ? ». D’abord en refusant ces préjugés et ces « a priori » pour passer par des analyses factuelles des patrimoines bâtis. L’analyse menée par Pouget Consultants et Energie Demain pour EnergieSprong France a montré que 10 millions des 27 millions de logements à rénover en France peuvent l’être à zéro énergie (> classe A) de façon industrielle et 5 millions à un niveau classe B de façon industrielle. Ce n’est pas l’unique solution mais c’est une solution pertinente pour plus d’un bâtiment sur deux et qui pourra générer près de deux tiers de l’impact nécessaire. En considérant une telle part de logements rénovables industriellement à un niveau A ou B à l’échelle de l’UE, c’est un marché à 100 millions de logements qui s’ouvre sur 30 ans, soit près de 10 000 logements à rénover par jour sur 3 décennies : un défi industriel pharaonique.

Pour relever le défi de la massification des rénovations, accompagner le développement de chaînes de valeur nouvelles dans tous les pays européens par des facilitateurs est essentiel

Les efforts menés depuis plus de 5 ans pour faire émerger en Europe une telle filière sont riches d’enseignements, et sont encourageants, même si le « reste à faire » est conséquent. Car le défi n’est pas juste d’industrialiser et d’accompagner à la numérisation et à l’innovation le secteur de la rénovation, mais plutôt celui de l’ensemble de la construction : dans ses activités en construction neuve (ce qui est plus simple) comme en rénovation (ce qui est plus complexe). Au Royaume-Uni, les enjeux associés à cette transition ont été clairement exprimés par Mark Farmer dans son rapport au gouvernement « Modernise or die », qui a souligné les faiblesses actuelles du modèle de construction et sa médiocre productivité. Des enjeux bien compris aux Pays-Bas aussi, qui ont lancé en premier le programme d’innovation EnergieSprong, faisant baisser les prix de 50% de rénovations lourdes à un niveau A+ (on parle de rénovations à énergie zéro garanties sur 30 ans, adossées à un contrat de performance énergétique, soit très loin des pratiques usuelles et historiques du marché).

Ce développement s’est fait par la mobilisation d’une forme de politique publique nouvelle : un financement par la puissance publique de facilitateurs d’intérêt général, en charge de faire travailler ensemble les acteurs de l’offre, de la demande, les financeurs et les pouvoirs publics pour aligner leurs intérêts. Stroomversnelling a joué ce rôle aux Pays Bas, EnergieSprong UK au Royaume Uni, la DENA en Allemagne, Edera en Italie et GreenFlex en France, le tout coordonné par la fondation EnergieSprong. Ce nouveau type de politiques publiques est encore atypique mais a su faire preuve d’une belle efficacité pour faire naître un marché dans chaque pays, en faisant émerger des opérateurs locaux, notamment des PME.

Ces évolutions structurantes de la filière nécessitent du temps, de la visibilité et de la persévérance

L’évolution du marché hollandais est intéressante, les acteurs économiques qui réussissent le mieux ont développé une activité qui repose sur la construction neuve et sur la rénovation : développer des façades isolées préfabriqués ou des toitures isolées et productrices d’énergie, peut servir autant à faire des bâtiments neufs à énergie positive qu’à rénover des passoires énergétiques. Ce marché représente plus de 5% de la rénovation et plus de 12% de la construction neuve en logement social sur le marché le plus mature d’Europe, et où beaucoup reste à y faire. Il y a un double enjeu à engager à la fois les acteurs de la rénovation à développer ces solutions de rénovation hors-site et à industrialiser leurs modes de faire et de poses, ainsi qu’à engager les acteurs de la construction modulaire hors-site en neuf à s’intéresser à ces marchés de rénovations lourdes très performantes. On retrouve tout autant des acteurs traditionnels du BTP qui ont fait évoluer leurs pratiques, tels que Dura Vermeer, Royal BAM, que des PME qui se sont développées sur ce marché, tels que RC Panels, Factory Zero, Bouwgroup Dijstra Draisma ou Renolution. Des PME françaises commencent aussi à s’y intéresser : elles sont nombreuses à se positionner sur les premiers projets réalisés et à participer aux concours d’innovation EnergieSprong mais c’est le tout début de l’histoire pour elles. La vie des entreprises n’est pas la vie des chantiers, l’échelle de temps n’est pas la même : elle se réfléchit en années, pas en semaines ou en mois, c’est un soutien constant au marché sur plusieurs années avec une demande stabilisée et croissante qui a permis ces développements de solutions intégrées par des acteurs économiques et qui permettra de faire émerger des « Gigafactory » dédiées à la rénovation des bâtiments par dizaines de milliers dans ce pays.

De nouvelles coopérations sont à explorer pour changer d’échelle : faire plus et plus vite nécessite un engagement de tous les acteurs

On en est à un peu plus de 12 000 logements ainsi rénovés (ou sur le point de l’être) en Europe : plus de 6 000 aux Pays Bas et près de 3 000 livrés ou en chantier en France notamment avec le développement d’une démarche d’achats groupés en Pays de la Loire et 3 000 en visibilité au UK avec un partenariat d’innovation collectif lancé avec la Great London Authority. C’est un bon début mais il va falloir faire chaque jour ce que l’on a fait en 8 ans… La faisabilité n’est plus à démontrer : il est maintenant question d’investir massivement dans cette industrie et de continuer à en accompagner les progrès. Cela passe notamment via des soutiens économiques adossés à des clauses d’éco-conditionnalités exigeantes, via la formation massive d’ex-salariés à reconvertir des filières du monde d’avant (qu’il sera plus facile à reconvertir dans des usines que sur des chantiers) et d’obligations de plus en plus dures à rénover plus et mieux. De nombreuses et nouvelles coopérations vont être à explorer pour réussir ce changement d’échelle. Le gouvernement a dans le cadre de France Relance prévu une enveloppe de 40 millions d’euros pour soutenir de telles rénovations industrialisées : « Massireno ». Cet appui est très utile mais il faudra que cela soit suivi de soutiens encore plus massifs pour que se structure une véritable industrie. Le gouvernement allemand a dégagé 400 millions d’euros de soutien : c’est 10 fois plus mais encore peu au regard du potentiel de la filière.

Des challenges clés seront à relever de concert : concilier ces rénovations énergétiques industrialisées avec des travaux d’adaptation au changement climatique des villes et quartiers, s’insérer comme une brique urbaine complémentaire avec la révolution des transports vers l’électricité et les mobilités douces sans faire sauter les réseaux électriques, aider à lutter contre les injustices sociales en rendant accessible ces logements rénovés aux plus fragiles et développer des solutions circulaires incluant plus de matériaux locaux / renouvelables / de réemploi moins soumis à l’inflation mondiale du coût des matières premières.

Aller vers des changements plus systémiques et continuer à accélérer avec constance : les tendances sont claires.

A l’heure où l’Europe durcit ses engagements climat dans son pack « fit for 55 » et veut faire d’une « Green Renovation Wave » un moteur de la relance, il va falloir imaginer de nouveaux outils et moyens pour accompagner cette nécessaire accélération et faire de ce rêve d’un New European BauHaus une réalité industrielle massive, et qu’elle soit soutenue massivement par les investisseurs. Y compris en osant secouer certains conservatismes nationaux : par exemple, en cherchant à étendre le « marché unique » jusqu’aux produits de construction et de rénovation ou en veillant à ce que les freins aux développements des énergies renouvelables à l’échelle de bâtiments ou de quartiers soient levés… Osons faire d’au moins la moitié des 100 quartiers phares rénovés que veut lancer la Commission Européenne des démonstrateurs industriels et des vitrines reproductibles de la façon de réinventer durablement nos villes.

 

Un article signé Thibault PERRAILLON, Directeur conseil, Laura GUIGNARD, Senior Consultant EnergieSprong et Sébastien DELPONT, Directeur EnergieSprong France et Directeur Associé de GREENFLEX


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